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01 juin 2008

Les socialistes et le marché (2/2)

Une autre voix détonnante au sein du doux ron-ron du PS : Gérard Filoche. Inspecteur du travail, il est un acien militant de la Ligue communiste révolutionnaire. Il rejoint en 1995 le Parti socialiste avec 150 autres militants et intègre immédiatement son conseil national. De 2000 à 2005, il est membre du bureau national du Parti socialiste. Inutile de préciser qu'il fait toujours partie de la gauche du PS !


Gérard Filoche :

En écoutant, je me rappelais les trois grandes conventions de 1996 où nous votions, pour essayer de me souvenir du chemin parcouru. Nous y avions voté, pour parler des rapports entre la puissance publique et le marché, le principe de rétablir un contrôle de la puissance publique sur les licenciements. Nous l’avons voté encore dans nos congrès jusqu’en 1998 je crois, encore en 2000 à Grenoble, puis on ne l’a plus fait. Je demandais pourquoi, et une de mes camarades bien placée m’a dit : « Parce qu’on tomberait dans une économie administrée. » Et elle a ajouté : « Tu comprends, si c’est nous qui contrôlons les licenciements, les salariés viendront manifester sous nos fenêtres, alors que c’est les patrons qui licencient. »

Alors je me suis dis : d’abord, je vais lui répondre qu’entre 1975 et 1986, en France, il y avait un contrôle administratif sur les licenciements sans qu’on soit pour autant dans une économie administrée.
Après, je me suis dit, je vais lui dire : « C’est normal que les salariés viennent manifester sous nos fenêtres, parce que c’est à nous qu’ils demandent d’intervenir pour ne pas que les patrons les licencient injustement et c’est le rôle de la puissance publique que de le faire plutôt que de les laisser à la merci de multinationales qui pour deux points de profit vont mettre à bas des entreprises qui fonctionnent parfaitement, qui sont compétentes et qui marchent, comme Hewlett Packard par exemple. » Et je me suis dit : « Il faut continuer à défendre l’idée que la puissance publique doit l’emporter sur le marché, cela doit s’incarner par des lois ; que les lois de la République l’emportent sur le marché. » D’autant plus qu’en face, on a Mme Parisot qui dit :« La liberté de penser s’arrête là où commence le Code du travail. » C’est pas mal comme négation de la puissance publique ! Parce qu’en fait d’administration, les libéraux, ils administrent, leur économie est très administrée.

Ce qui dirige les multinationales, ce sont des conseils d’administration. Nicolas Sarkozy administre tous les jours, il a même une opinion sur comment on paie chaque heure supplémentaire de ce pays. Il intervient même sur le fait qu’on va anticiper l’intéressement ou la participation et qu’on va la verser avant fin décembre. Si cela, ce n’est pas de l’administration, je ne m’y connais pas ! Et d’un certain point de vue, ce qu’ils font, c’est qu’ils privatisent l’administration. Ce qui doit nous distinguer, nous socialistes, c’est que le côté administration de l’économie, nous voulons le mettre au service de l’intérêt général par le truchement de la République et non pas par le truchement des conseils d’administration des multinationales. C’est là qu’est la différence. Parce que sinon, après, Mme Parisot nous explique la concurrence libre et non faussée...

La concurrence libre et non faussée : vous avez deux humains, un morceau de viande, il y en a un, il est plus fort que l’autre, il tue l’autre et il mange le morceau de viande. Ca, c’est la concurrence libre et non faussée. Quand la civilisation arrive, vous avez un petit peu de règles, un petit peu de loi ; alors au lieu qu’il tue l’autre, ils se partagent le morceau de viande, mais le plus gros prend le plus gros morceau de viande.
Quand la civilisation progresse encore un petit peu, alors on se le partage moitié-moitié, sans se tuer. Et quand elle progresse encore, on arrive à donner un petit peu plus de viande à celui qui est plus faible, parce qu’il en a plus besoin. Cela s’appelle la Sécurité sociale.

C’est une forme évidemment très haute de la société que les socialistes défendent ; parce que nous voulons, nous, non pas la concurrence contre le travail, nous voulons en fait que le travail, au lieu d’être exclu de la concurrence, soit constitutif du droit de la concurrence. C’est-à-dire qu’internationalement l’OIT ait autant de pouvoir que l’OMC et non pas que l’OMC exclue l’OIT. Que l’OIT ait les moyens de faire appliquer ses lois avec des sanctions, et pas seulement les commerçants. Si l’OIT est constitutive à parité avec l’OMC en défendant le droit du travail international, cela modifie bien des choses. Comme chez nous, parce que Mme Parisot, toujours, veut remplacer le droit du licenciement par la séparabilité. Maintenant, il n’y a plus de subordination, on est tous collaborateurs dans l’entreprise ; enfin on est collaborateurs jusqu’à que ce que cela aille mal et, à ce moment-là, on n’est plus du tout dans le même bateau : vous avez le patron qui s’en va avec le bateau et vous restez amarré sur le quai de l’ANPE.

Elle voudrait noyer les droits publics, les droits sociaux, le droit du travail, et ils sont en train de le faire avec une brutalité, une acidité derrière une prétendue recodification du Code du travail, où ils ont changé 500 lois en décrets, où ils ont supprimé les indemnités légales de licenciement, la limite de port de charge, les seuils sociaux, pour les renvoyer à des décrets qui ne paraîtront que le 1er mars 2008 prochain, alors que les députés sont en ce moment amenés à voter borgnes parce qu’ils votent les lois mais n’ont pas les décrets. Les décrets, c’est dans trois mois ! Et on retire des lois ce qui était le plus positif pour les salariés, et on leur dit : « Ne vous en faites pas, c’est à droit constant ; c’est à droit constant, rien ne change, on ne touche pas au Code du travail, il est le même qu’avant » et pourtant, on leur enlève des droits essentiels pour 16 millions de salariés du privé.
C’est-à-dire qu’on affaiblit la puissance publique, qu’on affaiblit la République, qu’on affaiblit les droits sociaux, qu’on retourne dans des situations de type XIXe siècle et que là, alors, c’est la concurrence libre et non faussée. Ils disent : « La vie, la santé et l’amour sont précaires, pourquoi le travail ne le serait-il pas ? »

L’histoire de l’humanité, c’est l’histoire de la lutte contre la précarité. Depuis 50 siècles, les humains luttent contre la précarité de la soif, de la faim, de la souffrance. On a inventé l’agriculture pour lutter contre la précarité de la cueillette ; on a inventé l’élevage pour lutter contre la précarité de la chasse, et vous avez Mme Parisot, maintenant 50 siècles après qui dit : « Erreur ! 50 siècles d’erreurs ! Retournons à la précarité, vive Cro-Magnon ! »
Cela doit être facile de défendre le socialisme face à cela ! Cela doit être facile de dire qu’on défend les 35 heures et qu’on défend la retraite à 60 ans !
Ce sont les socialistes qui ont gagné les 40 heures ; ce sont les socialistes qui ont gagné les 39 heures ; ce sont les socialistes qui ont gagné les 35 heures ; ce sont les socialistes qui ont gagné la retraite à 60 ans. Reculer devant eux, reculer face à leurs menaces, reculer face à leurs chantages, reculer face à la façon dont ils veulent détruire les droits de la République sur le marché pour se les accaparer en privé pour les multinationales, c’est ne plus être socialistes. Nous n’allons pas faire cela, n’est-ce pas ? !

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