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28 juillet 2008

La démocratie face au marché

Voici des extraits d’une interview de Pierre Rosanvallon, paru dans Alternatives Economiques :

« Pour moi, la démocratie a deux dimensions. La première, c’est de prendre acte de la division dans la société. Nous vivons dans des sociétés divisées, en termes de philosophie sociale, en termes culturels et plus encore en termes de situations économiques : il y a des riches et des pauvres. La première tâche de la démocratie, c’est donc de prendre acte de la division de la société et de faire de cette division un objet central de discussion, de penser des solutions et de trancher. (…) La démocratie est donc toujours un affrontement, entre solutions, entre intérêts.

Le marché est à la fois un système de régulation de l’économie et un système d’allocation de la propriété, de la richesse. A partir des années 20, et cette idée n’est pas née d’abord dans les pays communistes, on a longtemps pensé qu’une société rationnelle moderne trouverait des moyens d’organisation plus rationnels que la marché pour faire fonctionner l’économie, grâce à la planification. Mais on a accepté que le marché avait une supériorité informationnelle (…) En revanche, il y a un renouveau du débat autour du marché, comme système d’allocation de la propriété du fait des niveaux atteints par les inégalités économiques dans nos sociétés, qui pose une question fondamentale à l’ordre démocratique. En effet, la démocratie ne repose pas seulement sur une organisation des droits, c’est aussi une société dans laquelle les personnes se respectent, peuvent se parler ensemble, vivre ensemble et ne sont pas étrangères les unes aux autres, ce qui suppose qu’elles soient commensurables. Or le développement actuel des inégalités rend aujourd’hui incommensurable la situation des personnes.

Le développement des Etats-providences (…) avait conduit au siècle dernier à faire émerger une forme de civilité démocratique et sociale qui tranchait avec le capitalisme décrit par Disraeli dans son roman Sybil, or the Two Nations : on y voit, dans cette Angleterre du XIXème siècle, le prolétariat et la bourgeoisie aristocratique comme deux nations totalement hostiles(…) Eh bien, nous revenons aujourd’hui à cette situation, dans des conditions et pour des raisons économiques qui sont bien connues : la mondialisation engendre une diffraction généralisée du monde et on retrouve dans chaque pays les inégalités observées entre les pays.

La reconstruction d’une civilité démocratique est la grande question du XXIème siècle. Elle suppose de penser la question des inégalités. Le mérite peut justifier les inégalités. Le problème est de définir ce qu’est le mérite. Qu’est-ce qui procède de l’investissement des personnes et qu’est-ce qui procède, dans la création de richesse, des acquis sociaux, d’un héritage collectif ? Il nous faut donc faire de la question du mérite un objet central du débat social(…) Aujourd’hui, on accepte des différences injustifiables au nom du fait qu’elles sont acceptées ailleurs. »