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10 octobre 2008

Décryptages

Extraits du prochain livre de l’économiste Frédéric Lordon, directeur de recherches au CNRS (parus dans l'Humanité) :

Quand le bégaiement de la finance libéralisée est à ce point bruyant, la compulsion de répétition à ce point visible, et que reviennent sans cesse, sous des formes à peine modifiées, les mêmes catastrophes de l’instabilité et de l’incurie financières réunies, il ne reste plus aux amis des marchés que les arguments du quiétisme philosophique, puis celui de l’histoire longue, bref le registre de la sagesse - mais surtout à l’usage des autres. Avec le fatalisme équanime et distingué de ceux qui n’ont jamais eu à souffrir de la fatalité, l’hebdomadaire The Economist, tout entier acquis à la cause des marchés, décline le registre du « c’est ainsi » : « la crise est le prix de l’innovation », « les financiers ont découvert qu’ils avaient créé des risques qu’ils sont incapables de maîtriser. Ça n’est pas une raison pour condamner globalement le système : il est bien trop utile », et tout cela dit avec un impeccable flegme - en fait celui de qui n’a jamais eu à payer les pots cassés. « Comme le reconnaît M. Paulson, une meilleure régulation ne nous évitera pas une explosion tous les cinq ou dix ans. À ce moment-là se feront de nouveau entendre des clameurs de changement » - il faut donc que les victimes du credit crunch, entreprises conduites au dépôt de bilan faute de renouvellement de leurs crédits et salariés laissés sur le carreau, apprennent un peu à devenir philosophes et à enfin acquiescer au cycle des saisons financières, qu’on ne changera pas davantage que celui des révolutions cosmiques. Dans sa profonde sagesse The Economist fait preuve d’indulgence par anticipation : il y aura inévitablement « des clameurs », mais n’est-ce pas le prix - bénin - à payer de s’adresser à la foule immature et braillarde ?

Révisionnisme historique
Il y a peut-être pire que la morgue des satisfaits : leur révisionnisme historique. The Economist, encore lui, invite à peser les conséquences d’un geste régulateur inconsidéré à l’aune de l’histoire : on ne saurait aller « contre cinq siècles de booms et d’effondrements financiers »; oui « un système financier sophistiqué et innovant est susceptible de crises destructrices, mais un système étroitement régulé condamne l’économie à la croissance lente ». On passera sur le barbarisme historiographique qui consiste à faire croire que nous vivrions dans « le capitalisme financiarisé » depuis cinq siècles - même s’il y a sans doute quelque chose de vrai dans la référence lointaine : à défaut d’avoir jamais pris le degré d’organisation en système financier qui est le leur actuellement, les mécanismes spéculatifs ont fait connaître de longue date leurs nuisances. Il y aurait donc une lecture exactement inverse à faire de cette histoire longue, non pas la lecture fataliste du « c’est ainsi », mais la lecture avertie, et en fait simplement conséquente, consistant à ne pas vouloir laisser se réinstaller, qui plus est à une échelle élargie, des mécanismes dont la désastreuse instabilité a été si souvent avérée. À qui n’aurait pas été affligé des oeillères de la théorie dominante, il aurait été facile de relire des auteurs - Keynes, Kindleberger ou Minsky - dont la lucidité analytique, instruite des débâcles du tournant du XXe siècle, a montré de quelles catastrophes la finance de marché était capable, et surtout quels en étaient les mécanismes les plus généraux, transportés à l’identique dans le temps. La déréglementation financière du milieu des années 1980 restera au total comme un cas d’école de l’ignorance crasse des enseignements de l’histoire et de la théorie économique la plus éclairée. Du jour où elle a été lancée, et sans nul besoin d’avoir à se figurer les futures trouvailles de l’ « innovation financière », un observateur qui n’aurait pas été complètement intoxiqué par la doctrine « de l’efficience et de l’autorégulation des marchés » aurait pu génériquement annoncer les désastres à venir. Est-il fortuit qu’à peine vieille de deux ans, la déréglementation nous ait fait renouer en 1987 avec un « octobre noir » de Wall Street, pareil à celui de 1929 et ressorti tel quel des congélateurs de l’histoire ou, plus fort encore, que la crise des subprimes nous gratifie avec Northern Rock d’une panique bancaire que le Royaume-Uni n’avait pas connue depuis… 1 866 ? ! Il n’y a hélas rien de nouveau sous le soleil des marchés libéralisés - pas même l’amnésie de ceux qui, en toute inconscience, leur rouvrent la porte à intervalles réguliers.
Mais dans l’histoire revue et corrigée par The Economist, l’alternative de « la sophistication performante » et de « la régulation à croissance faible » ne laisse pas moins rêveur. L’hebdomadaire libéral a visiblement oublié que la déréglementation financière aura été corrélée dans bon nombre de pays industrialisés avec une croissance très médiocre. En tout cas beaucoup plus faible que celle des années 1945-1975, réalisée dans une configuration du capitalisme qui avait eu la prudence de laisser la finance enfermée à double tour ! On attend toujours du système « sophistiqué » la croissance à 5 % et le plein-emploi du système « régulé » et « archaïque ». Ceux qui ne peuvent recevoir ce genre de référence sans y voir aussitôt le projet passéiste d’un retour à l’ « âge d’or » sont incapables de comprendre qu’on puisse en faire un usage simplement logique - mais fatal. Car il suffit d’un seul contre-exemple pour détruire une généralité. On comprend mieux qu’ils veuillent tant chasser la période du contre-exemple fordien de leur souvenir puisqu’elle est une de ces taches indélébiles de l’histoire qui ruine sans appel la proposition générale du capitalisme financiarisé comme forme universelle et universellement supérieure de l’organisation économique. Le déni révisionniste est alors tout ce qui leur reste, à l’image d’un Alan Greenspan qui n’hésite pas à soutenir que « la régulation, la supposée solution à la crise d’aujourd’hui, n’a jamais été capable d’éliminer les crises de l’histoire ». Alan Greenspan sait-il que la régulation est précisément ce qui nous a permis de traverser les années 1945-1985 sans une seule crise financière ? Ou feint-il seulement de l’oublier ?
N’est-il pas pourtant grand temps de se décider à mettre un terme à l’éternel retour de la crise financière ? Si « les choses peuvent être défaites à condition qu’on sache comment elles ont été faites », il n’y a guère d’autre solution que d’abandonner les évocations grandioses et fallacieuses de « l’histoire » pour ouvrir la boîte noire de la finance. C’est une chose en effet que de constater l’éternel retour de la crise financière, de percevoir l’invariance de ses formes sous la diversité de ses contenus, c’en est une autre d’identifier ses mécanismes fondamentaux et les forces qui la réengendrent continûment. Un paradoxe s’ajoutant à l’autre, il serait presque tentant de se laisser guider par les amis de la finance dont certains, visiblement à leur corps défendant, font état d’un sens du jugement d’une très grande sûreté, mais négativement, c’est-à-dire dans l’erreur.

L’instabilité financière
En d’autres termes, pour identifier sans se tromper ce qui est essentiellement vicié dans la finance de marché, il suffit de lire ce qui est le plus célébré par ses idéologues. Éric Le Boucher, dans le journal le Monde : « L’hyperfinance est à la fois fondamentalement bonne et fondamentalement mauvaise. Fondamentalement bonne, (elle) l’est parce qu’elle est fondée sur la compétition et sur l’innovation. Fondamentalement mauvaise, elle l’est parce qu’elle repose sur le mimétisme et l’aventurisme. » Comme souvent, la dialectique sonne le temps des compromis, c’est-à-dire des révisions déchirantes, ou plutôt des révisions déniées, mises en phrases autocontradictoires. En application du principe de lecture inversée, il faut reconnaître à Éric Le Boucher de pointer avec une parfaite sûreté le coeur de l’instabilité financière : la concurrence et l’innovation ! Caractéristique de la pensée sens dessus dessous, les raisons du « fondamentalement bon » sont en fait celles du « fondamentalement mauvais », et les mots lâchés au titre du « fondamentalement mauvais » sont de parfaites illustrations de ceux qui parlent du « fondamentalement bon » (lequel révèle du coup sa nature fondamentalement mauvaise !) : le mimétisme est le produit direct de la concurrence, et l’aventurisme celui de l’innovation financière. Il s’en déduit trois thèses pour remettre sur ses pieds ce qui marchait sur la tête.

Concurrence, moteur de l’emballement collectif
Thèse 1. La concurrence (alliée à la cupidité) est la force par excellence de l’aveuglement au risque et de l’emballement collectif. Le propre de la finance de marché dans la configuration présente de ses structures est que toutes les incitations y sont vicieuses ! Lâchés dans un univers qui offre des opportunités de profit sans équivalent avec le reste de l’économie réelle, et soumis à une concurrence intense qui les poussent à ce que ces profits très hauts le soient toujours davantage, les opérateurs de la finance, banques et investisseurs, sont magnétisés par l’idée du rendement au point d’en oublier son corrélat : le risque. Comme dans le secteur des médias, le secteur de la finance montre assez, contrairement aux idées reçues de l’idéologie compétitive, combien la concurrence tend à produire de l’homogène et non de la diversité. Si quelque part s’amorce une dynamique de profitabilité spéculative - un jour les actions dotcom, le lendemain les dérivés de crédit -, la concurrence, qui exige de ne pas se laisser distancer, pousse irrésistiblement les opérateurs à la rejoindre. Avec la puissante propriété de se donner raison à eux-mêmes puisque l’afflux d’investisseurs, donc de liquidités, dans ces marchés en fait monter les prix, donc les plus-values, donc les profits - et chacun de conclure « rationnellement » que le nouveau lieu du rendement a été correctement identifié. Le mécanisme d’auto-confirmation est même plus puissant encore, puisque la dynamique du prix des actifs nourrie par les forces de la concurrence mimétique s’établit pour un temps dans un régime de croissance intense et stable - et le risque semble en effet s’évanouir ! L’acharnement à poursuivre le rendement sans réserve s’en trouve décuplé. Et décuplée également l’accumulation silencieuse de risques, évidemment voués tôt ou tard à faire retour, mais sur le mode le moins contrôlé de la panique. Tous les mécanismes concurrentiels, à tous les étages de la structure financière, soutiennent ces ralliements aveugles et convainquent jusqu’aux opérateurs les plus « conservateurs » d’abandonner leurs anciennes prudences pour rejoindre l’euphorie générale.

Magie de l’innovation
Thèse 2. L’ « innovation » soutient le déni imaginaire des risques… et leur accumulation réelle. La titrisation a ainsi convaincu la communauté financière qu’elle avait enfin trouvé la martingale ultime en matière de risques de crédit. Telle est d’ailleurs la promesse générique des produits dérivés : tout peut être couvert, il n’est pas de risque pour lequel n’existe un produit spécifique permettant de s’en défaire ou de s’en protéger. Enhardis par cette assurance fallacieuse, qui n’a pour garantie que les propriétés magiques du mot « innovation », les opérateurs ont alors consenti à porter des volumes de risque parfaitement déraisonnables et dont ils n’avaient en fait aucune maîtrise.

L’incertitude radicale du marché
Thèse 3. La mesure du risque « ex ante » est impossible. Pour toute la sophistication que lui prête une mythologie sociale savamment entretenue, à base de salles de marchés pareilles à des centres de contrôle de la NASA, de modèles mathématiques et d’analystes surdiplômés, la finance n’a strictement rien vu venir de la crise. Cette incapacité n’est pas une imperfection transitoire qui serait vouée à se résorber du fait des progrès de la science financière. C’est une carence essentielle, ontologique, qui tient à l’indétermination profonde des mouvements collectifs sur les marchés en phases critiques et à l’incertitude radicale - non probabilisable, c’est-à-dire insusceptible d’être appréhendée par les modèles probabilistes - qui en résulte. Cet état de fait indique l’insurmontable limite sur laquelle butent, et buteront toujours, les procédés actuels de la supervision financière. Ceux-ci en effet reposent entièrement sur l’hypothèse -fausse- qu’une mesure du risque « ex ante » et complète, c’est-à-dire résistante à un déclenchement de crise, est possible. Or elle ne l’est pas. C’est pourquoi les modèles de risques, qui peuvent être fiables quand les marchés fonctionnent « normalement », sont irrémédiablement dépassés au voisinage des points critiques et, non seulement incapables d’indiquer leur localisation, ils le sont plus encore de prévoir ce qui suit de leur franchissement.

01:13 Publié dans Actualités, Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : finance, crise, libéralisation | | |  Facebook | | |

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