Midilibre.fr
Tous les blogs | Alerter le modérateur| Envoyer à un ami | Créer un Blog

24 décembre 2008

Les ninjas et les marchands de rêve

Une petite fable à raconter ce soir, au coin du feu, pour la veillée de Noël…Histoire de faire déprimer tout le monde !

Après l’éclatement de la bulle Internet et les attentats du 11 septembre 2001, la réserve fédérale américaine (Fed) a réduit radicalement son taux directeur. Ce taux est ainsi passé de 6,5% fin 2000 à 1,75% fin 2001, puis à 1% à la mi-2003. Pourquoi une telle baisse ? Tout simplement pour soutenir l’activité.

Les conditions étaient donc réunies pour une explosion de l’endettement des ménages (qui a atteint 250% du PIB). Quand la clientèle classique dite « prime » a commencé à se tarir, il a fallu conquérir de nouveaux marchés : les « ninja » (no income, no job, no asset : pas de revenus, pas de travail, pas de patrimoine). Pour permettre à ces « ninja » d’acquérir une maison, les prêteurs leur ont proposé des crédits hypothécaires dits « subprime », aux conditions parfois exotiques. Alors que les prêts « prime » étaient le plus souvent des prêts à taux fixes sur trente ans, les prêts « subprime » étaient à taux variable, avec des différés de remboursement sur les deux premières années…
De toute façon, en cas de problème, il suffisait de revendre la maison dont le prix avait augmenté pour rembourser le crédit et …repartir pour un autre !

En 2006, les crédits « subprime » ont représenté 40% des nouveaux crédits, alors que les taux de défaillance de remboursement commençaient déjà à exploser !
Car, entretemps, la Fed avait entrepris de remonter son taux directeur, ce dernier passant de 1% à la mi-2003 à 5,5% à la mi-2006. La Fed s’inquiétait en effet d’un retour de l’inflation.
Les taux variables des prêts « subprime » ont donc commencé à bondir, rendant de plus en plus problématiques les remboursements. De plus en plus de maisons ont donc mises en vente, entraînant une baisse sévère du marché immobilier.

Avant d’être une crise de l’innovation financière débridée (nous y reviendrons), cette crise est celle d’un modèle économique et social fondé sur la compression des revenus du plus grand nombre, associée à une explosion des inégalités.
Deux statistiques traduisent cet état de fait : entre 2002 et 2006 aux Etats-Unis, le salaire médian a stagné, alors que le salaire moyen augmentait de 3%. En clair, cela signifie que seules les classes à hauts revenus ont bénéficié de la croissance.
Toujours aux Etats-Unis, les 20 % des ménages les plus pauvres ne disposent que de 3,4 % de l’ensemble des revenus, mais les 5 % les plus aisés en perçoivent 21,2 %. A eux seuls, les 20 % les plus riches perçoivent près de la moitié du revenu national. (US Census Bureau du Department of Commerce ).

Il est à noter que les Etats-Unis ont connu une érosion importante de l’emploi industriel (plus importante qu’en Europe) ces dernières années. Ces emplois industriels, qui étaient de « bons emplois » (à temps plein, correctement rémunérés, donnant droit à une protection sociale), ont été remplacés par de « mauvais emplois » dans les services. Ici encore, c’est la mise en concurrence systématique, au niveau mondial, entre les travailleurs les moins qualifiés qui est à l’origine de ces difficultés. En effet, dans un cadre de libre-échange généralisé, les grandes entreprises ont toute latitude pour organiser une compétition délétère entre les territoires, leurs systèmes économiques et sociaux.

Comment maintenir une croissance élevée dans une économie tirée par la consommation intérieure, tout en maintenant la majorité des salaires à des niveaux bas ? La réponse à ce dilemme a été simple, nous l’avons vu : c’est l’endettement. Car l’explosion du crédit ne s’est pas produite dans le seul secteur immobilier, il y a aussi les crédits à la consommation et les cartes de crédit !

En toute logique, le problème de l’endettement des ménages américains, devrait être avant tout celui…des banques américaines (ou des banques installées sur le territoire américain).
Ne dit-on pas « Quand vous empruntez 1000 € à la banque, c’est votre problème. Quand vous empruntez 10 millions, c’est le problème de la banque. »

C’est là qu’intervient l’innovation financière majeure de ces 20 dernières années : la titrisation. Il s’agit de transformer un prêt bancaire en un titre susceptible d’être vendus sur les marchés financiers. De cette manière, les banques ont pu se « débarrasser » des prêts les plus risqués et, de ce fait, ont été moins regardantes sur les conditions de leur octroi.
Ces titres sont désignés par le terme « ABS » (Asset Backed Securites, valeurs mobilières adossées à des actifs). Pour donner une idée de leur développement, leur encours est passé de presque 0 en 1980 à près de …12000 milliards de $ en 2006.

Les banques d’investissement ont créé des sociétés « ad’hoc » baptisées SPV (Special Purpose Vehicules) pour mener à bien ces opérations de titrisation. Ces SPV rachetaient des crédits et vendaient des ABS mais aussi des produits dits « structurés » et notamment les fameux CDO (Collaterised Debt Obligation). Ces CDO étaient des espèces de millefeuilles où se côtoyaient toutes sortes d’actifs, de produits dérivés…combinées entre eux. Autrefois pierre philosophale de l’innovation financière, ils font désormais le même effet dans la sphère financière qu’une gousse d’ail à un vampire !

Ces produits ont été achetés par des investisseurs institutionnels (fonds de pension, assurances…) et par des fonds spéculatifs (hedge funds). Ce n’est pas tout, les banques ont créé elles-mêmes leurs clients pour ces produits : les SIV (Special Investment Vehicules). Les SIV, garanties par les banques mais hors de leur bilan, ont acheté massivement les crédits titrisés, afin de doper les bénéfices des maisons mères sans en avoir les contraintes « prudentielles ».

La suite, vous la connaissez…La hausse des taux d’intérêt a entraîné une explosion des défaillances de remboursement des crédits immobiliers, qui a entraîné une chute du marché immobilier. Le mécanisme de la titrisation a assuré la propagation des risques à l’ensemble de la sphère financière. Les banques ne se font plus confiance, ne se prêtent plus entre elles et ne prêtent plus aux acteurs économiques d’où la diffusion de la crise financières à l’économie « réelle ».

Morale de l’histoire : « La plus jolie fille ne peut donner que ce qu’elle a » ou « On ne peut pas faire un cheval de course avec un âne ». En d’autres termes, il était illusoire de prétendre à toujours plus de rendement financier, alors que l’économie atteignait ses limites. On peut dire aussi que la vraie richesse est celle produite par le travail des hommes.
Si une leçon doit être tirée de tout ça, c’est que la finance doit être au service de l’économie et non l’inverse.

Quoiqu’il en soit, le Père Noël va avoir du travail pour exaucer les vœux des victimes de la crise !

20081225 - PèreNoel.jpg


PP

11:41 Publié dans Actualités, Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : finance, crise, libéralisation, salaires, inégalités | | |  Facebook | | |

Les commentaires sont fermés.