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13 mars 2009

Partage de la richesse

Lors de son intervention télévisée du 5 février 2009, Nicolas Sarkozy a évoqué la règle des « trois tiers » sur le partage des profits : 1/3 pour l’entreprise, 1/3 pour les salariés et 1/3 pour les actionnaires.
Selon lui, ce serait un élément de justice sociale…
Justice sociale ou nouvel écran de fumée ?
Quoiqu’il en soit, ça a l’air aussi miraculeux que le fameux « Travailler plus pour gagner plus » !

Mais est-ce aussi simple ?
Tout d’abord, Nicolas Sarkozy semble oublier que l’économie française n’est pas fermée. Ainsi, bon nombre de multinationales françaises comptent une part importante de leurs salariés à l’étranger. Par exemple, plus de la moitié des salariés de Total sont à l’étranger. Pour France Télécom, c’est plus de 40% et pour EDF près d’1/3…
La fameuse règle des « trois tiers » s’applique-t-elle à ses salariés étrangers ? Ce ne serait pas choquant, mais ça ne règlerait pas les problèmes des salariés français. Et puis comment se ferait la répartition ? En fonction des bénéfices réalisés dans chaque pays ? On sait très bien que par le jeu des prix de cession entre filiales, les multinationales ont la capacité de localiser leurs profits (presque) où bon leur semble… Elles rappellent d’ailleurs souvent qu’elles tirent la majeure partie de leurs profits de leurs activités à l’étranger !
Réciproquement en France, les multinationales étrangères pèsent 14 % de l'emploi total. Et même 26 % dans l'industrie.

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Comment ces multinationales vont-elles se comporter ?

Que se passera-t-il également pour les salariés des entreprises artisanales qui sont exploitées « en nom propre » et non sous forme de société. Dans ce cas, il n’y a pas de « profit » au sens strict du terme, puisqu’il n’y a pas personnalité morale. Ce qui « reste » est considéré comme le revenu de l’exploitant… Comment définir alors les fameux « tiers » ?

On le voit, le nouveau hochet présidentiel soulève plus de question qu’il n’en résout !

En fait, le vrai débat, ce n’est pas la répartition du profit, c’est la répartition de la valeur ajoutée, véritable richesse produite.

La valeur ajoutée, c’est la différence entre la production et les consommations intermédiaires d’une entreprise. Schématiquement, c’est la différence entre son chiffre d’affaires (le produit de ses ventes) et ce qu’elle achète à ses fournisseurs. Au passage, l’addition des valeurs ajoutées des entreprises établies en France constitue le fameux « Produit Intérieur Brut » (PIB), mesure de la richesse produite par le pays.

La valeur ajoutée sert à payer les salaires (et les cotisations sociales), les amortissements (usure du matériel), les impôts, les emprunts. Une fois ses dépenses réglées, ce qui reste constituent le bénéfice dont une part est distribuée aux propriétaires (détenteurs de parts sociales de SARL, actionnaires des SA et SAS) et une part est conservée dans l’entreprise (autofinancement) pour financer une part des investissements.

La vraie problématique réside donc la façon dont on répartit ce « gâteau » de la valeur ajoutée…
Cela pose la question lancinante de la part des salaires dans la valeur ajoutée (le PIB). Pour la plupart des économistes de gauche, cette part ne cesse de décroître depuis 30 ans. Pour étayer leurs propos, ils présentent habituellement ce graphique :

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Depuis le début des années 1980, la part des salaires a chuté de 78% à 66% dans le PIB. Ce qui expliquerait sans équivoque possible les difficultés de la majorité des salariés français.

Dans le numéro 41 de la revue « L’Economie politique », Denis Clerc nous montre que ce n’est (malheureusement) pas aussi simple que cela !

Sans rentrer dans le détail de sa démonstration, on peut dire qu’il intègre dans son analyse la notion de valeur ajoutée nette. La valeur ajoutée nette est la valeur ajoutée à laquelle on a retranché les amortissements. Rappelons-le, les amortissements ont pour vocation de renouveler l’appareil productif (locaux, machines, informatique…). Du fait de l’utilisation croissante de technologie, la part des amortissements a mécaniquement augmenté. Pour autant, ils sont nécessaires pour continuer à produire. Le gâteau restant à partager est donc moins important…
On s’aperçoit alors, que hormis dans la période 1974-1987, la part des salaires dans la valeur ajoutée nette est de l’ordre de 75% (courbe bleue).

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La période 1974-1987 constitue en fait la « digestion » des chocs pétroliers et de changement de modèle productif. Il est donc difficile de considérer que cette période puisse constituer une norme de référence pour le partage de la valeur ajoutée.

Reste que les difficultés des salariés sont bien réelles…
La première raison est la montée du niveau des cotisations sociales dans la masse salariale.

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Entre 1970 et 2005, la part des cotisations sociales salariales est ainsi passée de 5,6% à 16,1% (notamment en raison de la CSG) de la masse salariale.
Une part important du financement de la protection sociale a été transféré des entreprises vers les salariés…

Autre raison, le « gâteau » de la masse salariale a grossi moins vite que le nombre de personnes devant se le partager ! Tout s’est passé comme si les employeurs avaient distribué aux salariés les gains de productivité obtenus sous forme de réduction du temps de travail et d’embauches compensatrices plutôt que sous forme de hausse des salaires individuels.

La montée des emplois précaires entraîne également une stagnation des rémunérations. Selon l’Insee entre 1993 et 2005, un quart des salariés du secteur privé ont vu leur revenu salarial annuel amputé de 2 à 7%.

Il y a également la problématique des inégalités entre salariés. Ceux dont les compétences sont très recherchées voient leur salaire progresser d’une façon parfois déconnectée de toute logique, alors que les moins qualifiés stagnent ou souffrent de déclassement. Ces inégalités sont accentuées par la politique fiscale menée depuis 2002.

La situation est donc très complexe et il n’y a pas de solution miracle…On pouvait s’en douter.

En revanche, ce que l’on peut ajouter, c’est que les dividendes versés aux actionnaires représentent une part grandissante de la valeur ajoutée, au détriment de l’investissement, de la R&D.
Les dividendes et autres stock-options versées aux dirigeants ont fortement progressé ces dernières années. En 1997, les sociétés y avaient consacré un montant un peu inférieur aux trois quarts de ce qu'elles avaient dépensé pour investir (78 milliards d'euros sur 107 milliards d'euros). Dix ans plus tard, elles y ont consacré 14 % de plus que le montant total de leurs investissements : 227 milliards d'euros, contre 200.

Les « trois tiers » dans la répartition des profits ne suffiront pas à corriger ces problèmes structurels. Ils seront au mieux quelques miettes pour certains salariés, au pire un joujou destiné à amuser la galerie quelque temps.

Une société riche et développée doit assurer à chacun la possibilité de vivre dignement de son travail…

Pas de solution miracle, mais des pistes de réflexion :
* Réduire les emplois précaires
* Privilégier l’investissement productif
* Reconstruire une fiscalité progressive pour limiter les inégalités
* Plafonner les salaires
* Faire en sorte que les entreprises contribuent plus largement au financement de la protection sociale (en remettant à plat les différentes exonérations)

PP

08:39 Publié dans Actualités, Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : finance, crise, libéralisation, salaires, inégalités, sarkozy | | |  Facebook | | |

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