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15 juin 2009

La gauche ne sait plus à qui elle s'adresse...

En ces périodes de rénovation tous azimut de la gauche et du Parti Socialiste, je réagis à un article paru dans la revue « L'Economie politique ». Il me servira de fil directeur pour les prochains billets...

Donc, le numéro 42 de la revue « L'Economie politique » publie un article de Daniel Cohen (économiste, professeur à Normale Sup') intitulé « La gauche ne sait plus à qui elle s'adresse ». Pour le lire intégralement, cliquez ici.

Cet article débute ainsi : « La gauche n'a plus d'idées parce qu'elle ne sait plus à qui elle s'adresse ».

Selon lui, la mutation de l'économie vers un « capitalisme dématérialisé » engendre le délitement de la classe ouvrière qui voit disparaître son outil de production. Les ouvriers seraient désormais confinés dans un univers de type « artisanal », ce qui alignerait leurs attentes vers celle du petit patronat (baisse des impôts...). L'ambition de la classe ouvrière serait désormais de « devenir petit patron à son tour, de trouver sa liberté en dehors de son statut de salarié ». L'impuissance de la gauche au pouvoir dans les années 1980 aurait achevé de convaincre les ouvriers que « la gauche n'a servi à rien lorsqu'elle était au pouvoir ».

« La gauche aura toujours des ouvriers qui votent pour elle, mais elle n'aura plus derrière elle de classe ouvrière capable de définir avec elle un programme. »

Quant aux fonctionnaires, ils seraient passés à « l'extrême gauche » de peur que « les politiques de droite comme de gauche ne la fassent passer dans la culture du juste-à-temps, de l'usager roi. »

Cette déshérence de la gauche ne serait toutefois  pas spécifique à la France.

Revenant sur l'élection de Barack Obama, Daniel Cohen insiste sur la structure de son électorat. : « Cette coalition réunie par Barack Obama - les élites, les jeunes, les minorités et les femmes - pourrait peut-être constituer un bon point de départ pour la gauche française. »

Il propose « d'universaliser  le RMI / RSA », notamment pour les jeunes de banlieues.

« Les élites constituent de leur côté le support de la gauche, puisque bien souvent les professions intellectuelles et supérieures sont soucieuses d'un bien public parfois abstrait mais qu'elles placent au-dessus de leurs intérêts personnels ». Cette frange de l'électorat serait tentée par les Verts...

En conclusion : « Une fois que la gauche aura compris ce qu'elle n'est plus, c'est-à-dire le parti d'une classe sociale, que ce soit la classe ouvrière, le salariat ou la fonction publique, elle pourra relever le défi de recoudre une société éclatée, non pas seulement en ajoutant les mécontentements, mais en additionnant les espoirs de minorités sociales en quête de majorité politique. Et elle retrouvera des idées. »

D'un point de vue global, je trouve ces propos trop fatalistes, comme si tous les changements évoqués étaient irrévocables et que la gauche n'avait pas d'autres moyens que de se glisser dans les interstices laissés par cette évolution inéluctable !

Cet article n'est pas un article de recherche fondamentale, mais je le trouve un peu flou quant aux concepts manipulés.

Tout d'abord le premier d'entre eux : « la gauche ». Faut-il comprendre le Parti Socialiste ?

Dans la mesure où Daniel Cohen évoque par ailleurs «l'extrême gauche », on peut être tenté de croire que cet article s'adresse prioritairement aux socialistes, compte tenu de l'état actuel des forces en présence.

Parler des « femmes », des « jeunes », des « élites » est aussi illusoire que de parler des « ouvriers » ou de la « classe moyenne ». Comme si les « femmes », les « jeunes », les « élites » étaient des ensembles monolithiques avec des intérêts parfaitement alignés.

Quoi de commun, en effet, entre une femme de cadre, elle-même cadre, qui a les moyens de se payer une nounou (et bénéficiant d'exonérations fiscales pour cela) et une caissière à mi-temps élevant seule ses deux enfants ?

De même, il existe indiscutablement des différences importantes entre les jeunes : les préoccupations d'un fils de cadre supérieur ne sont à l'évidence pas les mêmes que celle d'un fils de chômeur résidant dans une banlieue « difficile ». Les études (type PISA) montrent une grande disparité de résultats selon la catégorie socioprofessionnelle des parents. La France est l'un des pays où l'origine sociale conditionne le plus la réussite scolaire.

Proposer « d'universaliser le RMI/RSA » aux jeunes ? Pourquoi pas...mais cela ne dénote-t-il pas un certain manque d'ambition ? En effet, cela revient à tenter de traiter les conséquences d'un mal sans s'attaquer aux causes. Peut-être que le RMI/RSA leur donnera un semblant d'indépendance, mais après ? Ceux qui n'ont pas de qualification seront toujours les laissés pour compte. Des premières études tendent d'ailleurs à montrer que le RSA favorise les emplois précaires et à temps partiel.

Plutôt que des « aides à la personne », il faudrait mettre plus de moyens dans les politiques de l'éducation, du logement...

Il y a une catégorie que Daniel Cohen n'envisage pas : ce sont les « vieux ». Les plus de 60 ans représentent près de 22% de la population, alors qu'ils ne représentaient que 16 % en 1950.

Lors de la dernière présidentielle, toutes les enquêtes ont fait apparaître un profond clivage générationnel, marqué par des pertes importantes de Ségolène Royal chez les plus âgés. Les plus de 50 ans ne lui ont accordé que 40 % de leurs suffrages au second tour de l'élection présidentielle, contre 60 % à son rival, selon le Cevipof. Chez les plus de 65 ans, elle est tombé à 33 %. Elle a réalisé le score inverse chez les 18-24 ans. Mais ceux-ci forment 15 % de l'électorat, tandis que les plus de 50 ans en constituent 40 %...

Il n'est pas simple d'expliquer ce clivage. Les plus âgés sont aussi moins diplômés en moyenne. Faute d'analyses plus approfondies, on ne sait pas dire avec précision quel est le facteur à prendre en compte : est-ce l'âge ou le diplôme qui fait pencher à droite ? Car le vote selon le niveau de diplôme pourrait aussi s'expliquer en partie par le fait que parmi les sans diplôme, on compte beaucoup plus de personnes âgées.

On le voit, ces segmentations façon « marketing-mix » atteignent vite leurs limites.

Plutôt que de construire le programme en fonction d'intérêts particuliers, il est préférable de réfléchir à nouveau à un vrai projet de société.

PP

11:29 Publié dans Actualités, Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : ps, gauche | | |  Facebook | | |

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