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20 juin 2009

Taxer plus les riches

Par Gilles Raveaud (Alternatives Economiques -  n°281 - Juin 2009)

Emmanuel Saez, économiste français travaillant à l'université californienne de Berkeley, vient de recevoir la prestigieuse médaille John Bates Clark, attribuée au plus brillant économiste américain (ou travaillant aux Etats-Unis) de moins de 40 ans. Après l'attribution du prix de la Banque de Suède en mémoire d'Alfred Nobel à la fin de l'année 2008 à Paul Krugman, lui-même ancien lauréat de la John Bates Clark, cela fait deux prix de suite attribués à des économistes critiquant le haut niveau des inégalités aux Etats-Unis.

De nombreux économistes pensaient que le développement économique était favorable à la réduction des inégalités, en raison notamment de la généralisation de l'éducation qui permet à tous d'accéder à un travail rémunérateur.

Effectuant un colossal travail de collecte de données, Emmanuel Saez et Thomas Piketty qu'il n'en est rien: si les inégalités ont bien diminué aux Etats-Unis au cours des années 1930 et pendant la Seconde Guerre mondiale, elles sont ensuite reparties à la hausse à partir des années 1970, avec une très forte accélération au cours des années 1990.

Pour Piketty et Saez, c'est le recul des politiques fiscales redistributives et l'évolution des normes sociales dans un sens plus favorable aux inégalités qui ont permis le retour à des niveaux jamais vus depuis les années 1920: 1% de la population américaine s'accapare un quart du revenu national.

Ainsi que l'explique Camille Landais, Emmanuel Saez a également travaillé sur le niveau optimal de la tranche la plus élevée de l'impôt sur le revenu, c'est-à-dire le niveau qui accroît les revenus de l'Etat sans pénaliser l'économie. Saez établit qu'il est possible, surtout dans une société très inégalitaire comme les Etats-Unis, de fixer un taux nettement supérieur à 50%. Un résultat obtenu au sein de la théorie économique standard et à la portée politique considérable.

Justement, l'hebdomadaire britannique The Economist, parangon du libéralisme, a proposé à ses lecteurs de voter sur la proposition de Thomas Piketty de "taxer les riches" (1). Il s'agirait, par exemple, d'imposer à 80% les revenus annuels supérieurs à 1 million d'euros, soit une très faible part de la population (0,5%). Pour Thomas Piketty, le but politique de cette mesure est d'éviter la révolte des classes moyennes qui, sinon, risqueraient de remettre en cause certains éléments de l'économie de marché, comme le libre-échange.

De plus, des études démontrent que les rémunérations des hauts dirigeants ne sont pas liées à leur performance. Enfin, Piketty rappelle que le taux maximum de l'impôt sur le revenu était de 70% aux Etats-Unis (soit les revenus supérieurs à 200 000 dollars par an) jusqu'en 1981 et l'élection de Ronald Reagan.

A l'inverse, Chris Edwards, économiste au Cato Institute, le très influent laboratoire d'idées conservateur de Washington, estime que les 20% d'Américains les plus riches, dont le taux d'imposition moyen est de 25% (seulement!), contribuent déjà suffisamment au budget de l'Etat.

De plus, pour lui, toute hausse des impôts décourage le travail, et surtout nuit aux entrepreneurs, dont les innovations sont à la source de la croissance économique. A cela, Thomas Piketty répond que les études empiriques mettent en évidence un impact négatif très limité des hausses d'impôt sur les revenus avant impôt.

Appelés à voter, les lecteurs de The Economist ont adopté à une courte majorité (51%) la proposition de Thomas Piketty. Ils rejoignent ainsi les électeurs américains, qui ont porté Barack Obama au pouvoir, lui qui se propose d'accroître l'impôt sur le revenu des ménages gagnant plus de 250 000 dollars par an.

Il est loin le temps où Margaret Thatcher et Ronald Reagan menaient la "révolte des contribuables"!

08:31 Publié dans Actualités, Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : inégalités, impôts | | |  Facebook | | |

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