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29 juin 2009

A qui la gauche doit-elle s’adresser ? (suite)

Suite de mes réflexions en réaction à l'article de Daniel Cohen...(cf billet du 15 juin).

 

Pierre Leroux (1797-1881) définissait le socialisme comme l’antithèse de l’individualisme. C’est sur ce terrain que doit se faire la reconquête, en rappelant que la force d’une société se mesure à celle de ses éléments les plus faibles. Il faut combattre cette idée que chacun d’entre nous s’en sortira mieux tout seul, que les inégalités sont un moteur pour les plus pauvres. Les inégalités n’engendrent que frustrations et délitement du contrat social. Il frappant de constater que les pays où les inégalités sont les plus fortes sont ceux où « l’ascenseur social » fonctionne le plus mal. Il faudrait également rappeler aux plus riches que leur intérêt est que la majorité de la population soit bien soignée, bien éduquée. En effet, très schématiquement, à quoi leur servirait leur richesse, si à chaque coin de rue, ils rencontraient des malades pouvant les contaminer ou des marginaux prêts à les rançonner ?

 

Pour revenir à la question initiale, qui est de savoir à qui doit s’adresser la gauche, une analyse de la structure des revenus des français peut être utile.

En France, la moitié des salariés en temps complet gagnent moins de 1 500 euros nets. Celui qui gagne plus que 4 000 euros figure parmi les 5% les mieux rémunérés. A 6 000 euros, on entre dans les 2% les mieux payés. Mais ces données constituent des moyennes, qui ne portent que sur les temps complets et sont trompeuses: les salaires perçus sont très inférieurs, notamment pour les femmes, du fait du temps partiel. Ainsi, la moitié des femmes salariées touche moins de 1 045 euros, bien loin du salaire médian en équivalent temps plein (1 500 euros).

20080529 - Gauche_1.jpg

 

 

Les classes moyennes

Pour tenter de cerner ces fameuses « classes moyennes », il est possible de reprendre la distinction effectuée par le Credoc :

Ü     Au bas de l'échelle, il distingue les catégories pauvres, constituées du dixième des plus défavorisés, et les catégories modestes, les 20% juste au-dessus.

Ü     En haut, il sépare les plus hauts revenus (les 10% les plus riches) et les couches « aisées » (situées entre les 80% et 90%).

Ü     Les classes moyennes sont donc constituées des 50% des ménages situés entre les 30% les plus démunis et les 20% les plus aisés, soit entre 1 086 euros et 2 004 euros de revenu disponible pour une personne seule, entre 2 042 euros et 3 833 euros pour un couple sans enfant ou encore entre 2 751 euros et 4 778 euros pour un couple avec deux enfants en bas âge.

 

Mais dans le langage médiatique habituel, la notion de « couches moyennes » se rapporte plutôt aux ménages dont la personne de référence est médecin, ingénieur ou cadre et dont le conjoint travaille, souvent dans une profession analogue. Ces ménages peuvent ainsi faire partie en réalité du dixième (ou du cinquième) le plus favorisé de la population, avec un revenu disponible par personne supérieur à 3 000 euros. On ne peut que regretter ces amalgames quant au terme « classes moyennes » : le même mot tend à définir des groupes sociaux dont le niveau de revenu peut varier du simple au quadruple !

 

Mais, à trop étendre vers le haut les classes moyennes, on finit par justifier la réticence d'une large partie des catégories aisées à se soumettre à l'impôt: si elles restent moyennes, pourquoi en effet leur faudrait-il payer davantage d'impôts et de cotisations que la moyenne?

 

Les riches

Entre 1998 et 2005, les revenus des 0,1% les plus riches se sont accrus de plus de 30%, contre moins de 5% pour 90% de la population.... Notamment parce que les revenus du patrimoine ont considérablement augmenté ces dernières années (les salaires ne représentent que la moitié des ressources des ménages).

 

20080529 - Gauche_2.jpg

 

En France, un ménage de cadres dispose, selon l'Insee, de revenus 2,2 fois supérieurs à un ménage d'employés après impôts. Mais en termes de patrimoine, il en détient 7,3 fois plus. De même, les 10 % de ménages qui gagnent le plus reçoivent 25 % du total des revenus distribués, mais ils possèdent 46 % du patrimoine des ménages. Et ces inégalités de patrimoines se creusent nettement: en 1992, les 25 % de ménages les plus riches déclaraient à l'Insee détenir 17 fois plus de patrimoine que les 25 % les plus pauvres. En 2004, on en était rendu à 25 fois plus.

 

Les pauvres

12,1% de la population, soit 7,1 millions de Français, pouvaient être considérés comme pauvres en 2005, indique le rapport 2007-2008 de l'Observatoire national de la pauvreté et de l'exclusion sociale (Onpes). Il s'agit là de l'ensemble des individus vivant dans un ménage dont les revenus sont inférieurs au seuil de pauvreté. Ce seuil, fixé à 60% du revenu médian de la population, était de 817 euros par mois en 2005 pour une personne seule.

Jusqu'à récemment, étaient considérés comme pauvres les ménages gagnant moins de 50 % du revenu médian (le revenu tel que la moitié de la population considérée gagne moins et l'autre moitié gagne plus). Cela donnait des taux de pauvreté de l'ordre de 6 %. Désormais, la France a adopté le seuil à 60 %, comme tous les pays de l'Union européenne, d'où un taux de pauvreté actuel estimé à 12,1 % de la population.

 

Deux évolutions sont particulièrement préoccupantes. D'une part, même si le nombre de personnes pauvres reste à peu près stable, la situation financière relative de ces ménages se dégrade: l'intensité de la pauvreté (c'est-à-dire l'écart entre le niveau de vie médian des ménages pauvres et le seuil de pauvreté) s'accroît depuis 2002. Autrement dit, les pauvres sont de plus en plus pauvres: le nombre de personnes vivant avec moins de 40% du revenu médian (les plus pauvres parmi les pauvres) a d'ailleurs augmenté de 14% entre 2002 et 2005.

 

Deuxième évolution inquiétante, le nombre de travailleurs pauvres a explosé: + 21% entre 2003 et 2005! Ils étaient 1,53 million en 2005, soit 6,4% de l'ensemble des travailleurs en France. Et 310 000 de plus qu'en 2003.

 

La pauvreté change de visage. Avant, il s'agissait surtout de retraités; désormais, ce sont de plus en plus des personnes d'âge actif, souvent des jeunes et des chômeurs (le taux de pauvreté est de 32% parmi eux). Il s'agit aussi de familles (monoparentales surtout): 14,5% des enfants de moins de 18 ans vivent aujourd'hui dans des ménages en situation de pauvreté, un enfant sur sept. Et même une partie des travailleurs n'y échappe pas (1,6 million de personnes en emploi), à cause de temps partiels courts ou de périodes d'emploi insuffisantes dans l'année: il suffit de travailler en moyenne annuelle moins de 25 heures hebdomadaires au Smic pour tomber en dessous du seuil de pauvreté quand on vit seul.

 

La pauvreté ne se réduit pas à un aspect monétaire. Elle peut être ressentie à cause de conditions de vie difficiles: retards de paiement, restrictions de consommation, difficultés de logement. Chaque trimestre, l'Insee mesure les réponses à 27 questions concernant les difficultés possibles de conditions de vie: en 2004, 8% des ménages n'avaient pas les moyens de se payer des vêtements neufs, 29% ont eu du mal à remplacer des meubles et autant à se payer une semaine de vacances par an, 18% vivaient dans un logement trop petit, 13,6% dans un logement humide, etc.

 

Les nouvelles classes sociales

Aujourd’hui, compte tenu de la diversité des conditions de travail, de la flexibilisation des horaires qui contribue à diminuer les temps communs dans l’entreprise, il est difficile de définir les las classes sociales sur des critères socio-professionnels. En revanche, on s’aperçoit que pour les 50% des ménages composant les « vraies » classes moyennes, une communauté de vision pourrait être trouvée. En effet, quel est leur intérêt commun : un emploi de bonne qualité associé à une rémunération décente, une protection sociale efficace (santé, chômage, vieillesse), un système éducatif qui assure à leurs enfants un avenir meilleur, un logement confortable sans y consacrer plus du quart de son revenu…

Bref il doit être possible de faire émerger une « classe moyenne populaire », fondée non plus sur la catégorie socio-professionnelle, mais sur une vision partagée de ses intérêts.

 

On a vu, que de part et d’autres de cette «classe moyenne », les extrêmes avaient tendance à s’éloigner : les pauvres deviennent plus pauvres et les riches plus riches.

Tout le travail de la gauche devrait être de resserrer cet écart. En effet, une société ne peut fonctionner de façon satisfaisante avec des franges de population dont les conditions de vie s’éloignent trop de la moyenne. Les riches, tout d’abord, auront (ont déjà, sans doute) la volonté de s’extraire de la solidarité nationale en s’estimant injustement ponctionnés. La frustration développée par les plus pauvres se traduira soit par une augmentation de la violence sociale, soit par un désintérêt total de leur part vis-à-vis des institutions.

 

La gauche a donc trois majeurs défis à relever :

Ü     Reconstruire une « vraie » classe moyenne en opposant à l’individualisme la vision d’une communauté d’intérêts

Ü     Lutter contre la pauvreté en luttant contre les emplois de mauvaise qualité et en mobilisant des moyens pour l’insertion professionnelle des moins « employables »

Ü     Limiter la croissance des hauts revenus (par la fiscalité, l’action sur les revenus primaires et les patrimoines)

 

PP

08:01 Publié dans Actualités, Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : ps, gauche | | |  Facebook | | |

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