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17 juillet 2009

HOME, remake mondial de « Vive la crise » ?

 

Le film HOME, réalisé par Yann Arthus Bertrand avec le soutien ostensible du groupe Pinault-Printemps-Redoute (PPR), n’est-il pas une pierre supplémentaire apportée à la création d’un « au-delà de la politique » ?

 

En effet, il nous propose une sorte d’union sacrée pour sauver la planète, fondée sur le partage et l’amour de son prochain.

 « Du plus riche au plus pauvre, nous pouvons tous agir ! » nous dit Yann Arthus Bertrand à la fin du film…Plus question de clivage gauche-droite, de partage de la richesse, d’inégalités, une tâche autrement plus exaltante nous attend : « Sauver la planète » ! Alors on ne va pas s’embarrasser avec des détails…et surtout pas se demander pourquoi le riche est toujours plus riche et le pauvre toujours plus pauvre.

 

Pendant l’heure et demie que dure le film, il est frappant de constater qu’il n’est question que de conséquences (déforestation, fonte des glaces, épuisement des ressources, bidonvilles,…) et pas de causes. Il aurait pourtant été intéressant d’étudier les responsabilités des entreprises multinationales et de leur course à la rentabilité, qui les poussent à s’accaparer les ressources naturelles voire à breveter le vivant (cf. Monsanto, Pioneer,…), à délocaliser contribuant notamment à l’explosion des transports (50% des échanges mondiaux se font entre firmes).

Par exemple, quand Conforama fait venir de Chine 47000 canapés pour les vendre en France, on ne peut pas dire que cette société œuvre pour un développement durable. Et quand de surcroît, ces canapés sont contaminés au diméthylfumarate, entraînant brûlures, eczéma, douleurs musculaires, perte de cheveux, problèmes respiratoires ou encore démangeaisons, peut-on dire que cette société du groupe PPR respecte « une démarche éthique, une démarche environnementale » ? C’est pourtant ce que prétend François-Henri Pinault dans une petite vidéo intitulée  « HOME - Le soutien de PPR ».

 

On se demande si c'est bien le même groupe qui a licencié 1900 personnes en France alors qu'il faisait 418 millions d'€ de bénéfices...mais c'est une autre histoire.

 

Dans cette même vidéo « HOME - Le soutien de PPR », François-Henri Pinault va même plus loin, puisqu'il affirme : « Si les entreprises comme la nôtre ne s'occupent pas de ça [la préservation de l'environnement], je ne vois pas comment on va s'en sortir. »

Il ne lui viendrait bien sûr pas à l'idée d'imaginer autre chose : par exemple des gouvernements démocratiquement élus, sur la base de projets de sociétés imbriquant justice sociale et protection de l'environnement.

 

Pour les « entrepreneurs », l'heure est grave : il faut vite repeindre en vert la vieille maison fissurée du capitalisme libéral.

Ernest-Antoine Sellières, interrogé le 18 juin 2009 sur France Inter à propos de sa vision du monde futur, répond sans détour : « Le système restera ce qu'il est, avec de puissantes forces de changement qui sont essentiellement la montée de l'obsession écologique et qui va entraîner une révolution industrielle, des modifications profondes dans le comportement.. »

Cela a le mérite d'être clair : le système restera ce qu'il est (instable et inégalitaire) mais avec en plus « l'obsession écologique ».

Selon moi, cela résume l'état d'esprit actuel des « élites » du capitalisme : pour continuer comme avant à dégager des profits, il faut trouver un nouvel « idéal »

.

Nous assistons à l'émergence d'une nouvelle pensée unique. Auparavant c'était la croissance, l'entrepreneuriat, le « tous actionnaires », aujourd'hui c'est l'environnement.

 

A cet égard, HOME est une sorte de remake mondial de « Vive la crise », diffusée en France en février 1984. Présentée par Yves Montand, star « pipolitique » du moment, cette émission télévisée avait pour objectif de chanter les louanges du libéralisme, nouveau venu dans le paysage idéologique français. Fin des idéologies, futilité de l'Etat-providence, culte de l'entreprise : les Français étaient appelés à sacrifier Etat social et conquêtes syndicales sur l'autel de la rigueur. C'était la grande époque de « Reagan - Thatcher ».

« Comme ces vieilles forteresses reléguées dans un rôle secondaire par l'évolution de l'art militaire, la masse grisâtre de l'Etat français ressemble de plus en plus à un château fort inutile. La vie est ailleurs, elle sourd de la crise, par l'entreprise, par l'initiative, par la communication » écrivait Laurent Joffrin dans le supplément « Vive la Crise » du Journal Libération.

Dans la scène finale, l'index pointé vers le téléspectateur, Yves Montand fulmine : « Prenez-vous par la main, sachez ce que vous voulez, demandez-le, voyons ce qu'on peut faire, et avancez ! Alors, ou on aura la crise, ou on sortira de la crise. Et, dans les deux cas, on aura ce qu'on mérite ! »

 

Dans les deux cas (HOME et Vive la crise), il s'agit de disqualifier toute lecture politique, toute divergence d'intérêt entre groupes sociaux, pour s'en remettre aux solutions purement individuelles :

« Prenez-vous par la main » dit Yves Montand

« Du plus riche au plus pauvre, nous pouvons tous agir ! » dit Yann Arthus Bertrand

 

Dans cette optique, « riches » et « pauvres » sont mis sur un pied d'égalité et doivent tous contribuer de la même façon à la grande tâche qui les attend.

 

HOME ajoute une dimension consumériste à cet individualisme. En effet, à la fin du film, il nous est demandé d'agir en consommateurs « responsables » en réfléchissant à ce que nous achetons, via notamment le commerce équitable. Cette logique peut sembler séduisante au premier abord, mais le risque est grand de voir se développer des stratégies de « passager clandestin » où chacun compte sur les autres pour changer.

 

Lorsque l'intérêt général est en jeu, il est illusoire de croire que la solution peut émerger de la juxtaposition de comportements individuels vertueux. Seule la puissance publique a la possibilité d'agir de façon cohérente en la matière.

 

Pour susciter ces comportements vertueux, la voie fiscale est également envisagée. On le voit, dès aujourd'hui, l'environnement est le prétexte à des choix fiscaux hasardeux comme par exemple la Contribution Climat Energie. A quoi bon, par exemple, taxer quelqu'un qui n'a pas d'autre choix que d'utiliser sa voiture, faute de transports en commun ? Dans ce cas, n'est-il pas préférable de mettre en place des grands projets de développement des transports en commun, financés par un impôt progressif sur le revenu ?

 

Tout un pan des problèmes climatiques et énergétiques actuels dépend de notre capacité, dans les 20 ans à venir, à faire évoluer une part significative du bâti vers le label « zéro énergie », à remodeler nos villes, développer les transports alternatifs à la voiture, construire des éco-quartiers qui optimisent les déplacements et en réduisent fortement l'ampleur, à offrir enfin un toit aux mal-logés, donc construire un million de logements en sus des six millions que requerra l'augmentation du nombre des ménages durant cette période. Cela nécessitera une vision globale, des investissements importants...On peut parler d'une forme de planification écologique, qu'il serait illusoire de prétendre confier au marché ou à la seule bonne volonté de citoyens prétendument responsables...

 

La préservation de l'environnement doit être partie intégrante d'un projet de société cohérent et équilibré, au même titre que la justice sociale. Ce sont deux dimensions complémentaires de l'intérêt général, l'une ne doit pas prendre le pas sur l'autre. Elles doivent être prise en charge par la puissance publique. 

PP

06:40 Publié dans Actualités, Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : écologie, inégalités | | |  Facebook | | |

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