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24 juillet 2009

Vive le populisme ?

Cet article du premier numéro du journal "Le plan B", journal d'enquêtes sociales et de critique des médias,  n'a pas pris une ride !

Rue de Solféri-yes, le 29 mai 2005 au soir, au siège du Parti socialiste, des militants s’exhibent badgés d’un « Oui à l’Europe sociale ». Ici, un élève de l’Essec (haute école de commerce), là un conseiller en stratégie financière, une dame qui parle de « gap » et de « business », et Eduardo (du ministère de la Défense) qui explique au Plan B (plusieurs mois avant sa naissance) que « les délocalisations, de toute façon, c’est bon pour la Pologne », que « les usines n’ont plus d’avenir ici », qu’« il faut créer des emplois à haute valeur ajoutée », etc. Bref, les partisans d’une gauche « moderne ».

Les résultats tombent. Mines déconfites, des pleurs discrets... Hollande est acclamé, Emmanuelli sifflé. Et tous de dénoncer, en chœur, ce peuple « populiste ».

Le populisme, maladie populaire

« Une épidémie de populisme. » Voilà le diagnostic qu’émet, dès le lendemain matin, le Professeur Serge July. Et, dans son unité de psychiatrie, de nombreux experts de la gauche moderne repèrent les mêmes symptômes : « Le Non néerlandais renvoie en écho au Non français un même mot, "populisme" », « Les gouvernements de droite comme de gauche n’ont cessé de flatter le populisme » (Libération, 2.6.05 et 25.5.05), etc. La maladie paraît d’autant plus grave que sexuellement transmissible, « pareille à une "vérole" antidémocratique que la France aurait propagée à travers l’Europe » (Alain Minc dans Le Figaro,11.4.05), et importée d’un Venezuela où « Chavez le populiste » (17.2.05) fait régner un « populisme foncier ». Elle a déjà contaminé la Pologne, devenue l’autre caniche européen de Bush (avec laGrande-Bretagne de Blair) et où « un certain populisme souverainiste monte » (27.4.05).

Cette grippe aviaire des esprits inquiète aussi Le Plan B. Sauf qu’un vague souvenir chagrine la rédaction : l’un de ses écrivains favoris, Yves Gibeau, l’auteur d’Allons z’enfants et de Mourir idiot, avait reçu le Prix du Roman populiste. Vérification faite : oui, c’était pour Les Gros Sous, en 1953. Et dans la foulée, nouvelle découverte : on avait remis cette distinction à Louis Guilloux, à Eugène Dabit, à Maurice Carême, à René Fallet, etc., eux dont on récite parfois les poésies à l’école primaire, dont les instituteurs livrent les textes en dictée. Ainsi, on couronnait autrefois de ce terme, « populiste », les meilleures plumes ; ces hommes s’en trouvaient ennoblis, c’était un genre de compliment. Aujourd’hui, voilà que les éditorialistes, les politiques, en usent comme d’une injure.

Poursuivant cette passionnante enquête, on ouvre le dictionnaire. Trois lignes :

« Populisme. n. m. – École littéraire qui cherche, dans les romans, à dépeindre avec réalisme la vie des gens du peuple. » Étonnant, non ? Étonnant, car voilà qui pourrait constituer, un peu, au moins, la définition d’un journalisme : « dépeindre avec réalisme la vie des gens du peuple ». C’est presque le symbole d’un abandon, d’un reniement, queles journalistes aient sali, volé, trahi ce mot, qu’ils l’aient retourné en une insulte. Signe de leur renoncement à faire exister, dans leurs médias, ces « gens du peuple ».

Ainsi, au hasard, du Nouvel Observateur. Qu’avons-nous lu, en 2003, année sélectionnée par Le Plan B parce que décrite par la Fondation abbé Pierre comme « la plus mauvaise pour la construction de logements sociaux depuis 1953 » ? Qu’avons-nous lu sur la pénurie de HLM dans cet hebdomadaire de la gauche moderne ? Rien. Pas un article. Mais trois numéros spéciaux, en revanche, sur l’immobilier (20 mars, 10 avril, 28 août), permettant à la rédaction dese poser des questions existentielles telles que : « Où peut-on acheter encore ? ». L’équipe de Laurent Joffrin et de Jacques Julliard se réjouit d’une « bonne nouvelle en cette rentrée [...] : la réforme du droit de succession », sans compter que les « mesures incitatives à l’achat de biens destinés à la location ont encore été élargies », le tout suivi de judicieux conseils « pour alléger l’impôt ». Un reportage se penche, en longueur, sur les peines d’Alexandra et Nicolas (qui se sont « rencontrés lors d’un stage de plongée en Égypte ») : après une « longue galère », ils ont « trouvé des propriétaires pressés devendre ». Une bonne chose de faite. Il leur reste désormais à acheter une résidence secondaire : d’où cette Une sur « la passion des maisons de campagne » (7.8.03). Et le magazine s’adresse à ses lecteurs, pas du tout privilégiés : « Notre équipe spécialisée dans l’immobilier a sélectionné pour vous les régions où l’on peut encore dénicher debonnes affaires... »

Quelle surprise, après pareille excursion, que ses reporters frôlent la syncope en pénétrant dans un HLM. Ici à Outreau : « Monter les marches qui mènent vers les appartements [...], c’est pénétrer dans un autre univers. [...] Ici, on cuisine un chou au son criard d’une télévision. Là, un couple se dispute violemment. », etc. (24.1.02). Un « autre univers », sans doute, que les mas du Lubéron ou le festival lyrique d’Orange ou d’Aix-en-Provence que Jacques Julliard commente chaque année dans Le Nouvel Observateur : « La folie qui s’empare de l’esprit de Lucia envahit la scène et les cœurs. Quand il est traité comme ça, il n’y a pas d’art scénique qui atteigne à la grandeur de l’opéra »...

Que lit-on, encore, sur les jeunes de Boulogne et d’ailleurs en quête d’emploi ? Rien, mais tout sur « Joël Robuchon, stendhalien des fourneaux », qui « dans son décor rouge et noir ressemble à un héros de l’énergie, pondéré, patient, ingénieux » (19.6.03). Sans compter cespages, intitulées « Les choses de la vie », que le regard confond avec les publicités pour Louis Vuitton ou Lancôme : star de cette semaine (3.7.03) : « la couleur orange », avec un « sac Helmut Lang chez Colette » à 525 euros, des « ballerines Pierre Hardy » à 410 euros, un« minishort Max Mara » à 165 euros, un « blouson Cacharel » à 558 euros, etc. Les choses de leur vie.

Après pareils élans populaires, quelle surprise que ce « newsmag » condamne, hier, le « discours populiste de Pierre Bourdieu », et qu’il s’alarme avec Jacques Julliard du « vertige populiste » qui saisit l’Europe, de cette « dégénérescence plébéienne, parfois même populacière, de la démocratie » tandis que son collègue Serge Raffytonne qu’« il faut dire aux Français : "Oui, les problèmes sociaux, votre petit confort personnel, eh bien, aujourd’hui, ça doit se placer en second" » (I-Télévision, 29.3.05).

C’est un tout petit milieu, de journalistes, d’artistes, de politiques, d’intellectuels. Combien sont-ils ? Une poignée. Mille, deux mille,trois mille, le gratin des classes moyennes. Parisiens dans ce Paris banlieue de Neuilly qui vote à 60 % pour le Oui (contre 79 % des ouvriers pour le non, 67 % des employés, 71 % des chômeurs, d’après laSofres). Ils se fréquentent entre journalistes-artistes-politiques-intellectuels. Ils s’auto-enfument et se prétendent « la France » dans les journaux, télés et radios, qu’ils monopolisent. Ils décident, ou influencent les choix contre notre « petit confort personnel » (jamais le leur). Le Plan B leur fera la guerre.

 

08:12 Publié dans Actualités, Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : europe, libéralisation, inégalités | | |  Facebook | | |

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