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28 juillet 2009

Cette finance frauduleuse que l'on ne veut pas voir (1/3)

 Je vous propose (en trois parties) un texte de William K. Black, professeur associé d'économie et de droit à l'université du Missouri (Kansas City), paru dans la revue L'économie politique (N°42 - avril 2009)

Une architecture financière n'a de sens qu'en fonction de l'environnement général où elle se situe. Pour l'approche économique traditionnelle, les fraudes financières sérieuses ne peuvent pas exister, quel que soit cet environnement. Dans le célèbre article de George Akerlof "The market for "lemons"" (1), tous les exemples sont des exemples de fraude, mais le mot n'est jamais utilisé. Akerlof est revenu sur la question avec son article sur le pillage, pour lequel il a obtenu le prix de la Banque de Suède en économie (2), et cet article n'est pratiquement jamais cité par les gens qui abordent la crise, même si c'est le texte le plus pertinent de toute la littérature économique.

Au lieu de ça, nous avons une théorie dominante qui nous dit que la fraude ne peut pas exister. Nous "savons" qu'il en est ainsi parce que s'il y avait une fraude substantielle, les marchés ne seraient pas efficaces; et puisque les marchés sont efficaces, il ne peut pas y avoir de fraude! Le fait qu'il y ait eu plus de mille inculpations pour délit d'initié lors de la débâcle des Savings and Loans (3) n'a pas justifié que l'on se penche sur la question. Pas plus que le fait que, depuis septembre 2004, le FBI a signalé une "épidémie" de fraudes sur les prêts immobiliers à risque, avec 80% de ces fraudes en provenance des organismes de crédit et non des emprunteurs. En 2007, plus de 50 000 cas de ce genre ont été relevés par le FBI, un chiffre qui est passé à 63 173 en 2008. Pire: seuls les prêts dans le système réglementé font l'objet d'une plainte, et 80% d'entre eux venaient d'institutions non censées signaler les cas suspects. Bien qu'il eût été essentiel pour les banques d'affaires de déclarer des soupçons de fraude pour leur propre protection (dans la mesure où elles en auraient été les victimes), et bien qu'elles soient censées être les reines mondiales de l'évaluation des risques, leurs signalements de cas de fraude au cours des quatre dernières années a atteint le chiffre de 34 seulement.

Si l'on part des données du secteur régulé pour tenter d'estimer le nombre total de fraudes liées aux subprime, il faudrait multiplier environ par cinq les chiffres de 50 000 et 63 000 cités plus haut. Un niveau qui justifie amplement le terme d'"épidémie". Malheureusement, ceci reviendrait encore à largement sous-estimer le niveau réel de la fraude pour trois raisons. D'abord, les prêteurs ne découvrent pas toutes les fraudes. Et il est connu que ceux qui ont distribué des prêts subprime en 2006 et 2007 étaient assez peu regardants sur les déclarations effectuées par les emprunteurs quant à leurs revenus, leur patrimoine, etc. Ensuite, les pires prêteurs, ceux qui fraudent eux-mêmes, ne vont pas aller dénoncer des emprunteurs au comportement douteux, de crainte que le FBI ne s'intéresse de trop près à leur activité. Enfin, le secteur des prêteurs non régulés s'est comporté de manière encore plus délétère que le secteur régulé sur lequel on dispose de données. Au final, une estimation plus réaliste du niveau de fraude réclame a priori de multiplier par dix ou vingt le nombre de cas connus. Cette épidémie de fraudes a été confirmée par l'agence de notation financière internationale Fitch. Elle a examiné de petits échantillons de prêts subprime de 2007 et a découvert des caractéristiques frauduleuses dans "presque tous les cas".

Le FBI a été complètement dépassé par cette épidémie de fraudes. Nous disposons de 200 agents pour enquêter sur un demi-million de fraudes par an! A titre de comparaison, il y avait plus de 1 000 agents pour enquêter sur les escroqueries liées au scandale des Savings and Loans. Le 12 février 2009, John Pistole, le directeur adjoint du FBI, témoignait devant le Congrès qu'il "serait irresponsable de négliger l'impact des fraudes liées aux subprime sur les marchés immobiliers et financiers américains. La fraude immobilière et celles issues des entreprises financières ont secoué la confiance du reste du monde dans le système financier américain" (4).

Et pourtant, l'approche économique standard agit de manière irresponsable en négligeant cette dimension. Parce que les économistes dominent le discours sur la crise et parce qu'ils ignorent la fraude, celle-ci n'est pas étudiée sérieusement, et les ressources manquent pour la contrer. Même quand nous avons su qu'il y avait des fraudes, et des fraudes massives, nous n'avons pas pris la peine d'en parler dans nos articles. Si vous consultez la base de données du Social Science Research Network, vous trouverez peut-être une note en bas de page, perdue ici ou là, où l'on admet qu'il y a peut-être un peu de fraude, mais en général sans aucun chiffre précis.

Au-delà, cette méthodologie dont nous sommes si fiers, l'économétrie, offre les pires conseils imaginables durant la phase d'expansion d'une bulle, et il en va de même chaque fois que les fraudes prennent une ampleur substantielle. Quelles que soient les pratiques auxquelles on a recours pour la fraude comptable, il s'agit toujours d'obtenir le taux de rentabilité maximal, ce qui entraîne les pires comportements. Pourquoi? Parce que pour optimiser la fraude comptable, et il s'agit bien de ça ici, on prête aux pires emprunteurs possibles parce qu'ils accepteront de payer les frais et les taux d'intérêt les plus élevés. Une entreprise, dans une industrie aussi développée que celle du prêt immobilier américain, ne peut pas croître de manière extrêmement rapide uniquement sur la base de prêts de haute qualité. Elle peut en revanche le faire si elle prête délibérément à des gens dont elle sait qu'ils ne sont pas fiables.

On a fait beaucoup de publicité autour de l'affaire Madoff, qui a été baptisée de plus grande fraude de l'histoire. Mais ce que je décris ici est une affaire de fraude pyramidale bien plus sérieuse encore, où c'est la fraude comptable qui a été l'instrument utilisé, avec des conséquences encore plus dramatiques. Or, qui le FBI a-t-il choisi comme partenaire stratégique pour lutter contre la fraude sur les prêts? La Mortgage Bankers Association, ceux qui financent les prêts au logement. C'est sa légitimité apparente qui rend si terrible le crime en col blanc.

Donc, la première chose que nous pensions vraie, mais qui ne l'était pas, c'est qu'il n'existe pas de fraude.

A suivre demain ...

Notes

(1) George A. Akerlof, "The market for "lemons": quality uncertainty and the market mechanism", The Quarterly Journal of Economics, vol. 84, n° 3, août 1970, p. 488-500.

Il montre qu'en situation d'information imparfaite, le risque de sélection adverse (ou anti-sélection) va conduire à ce que le marché des voitures d'occasion ne propose que des épaves. En effet, le prix moyen sera la résultante de la moyenne des prix des bonnes et mauvaises occasions. Comme le consommateur est en situation d'information imparfaite (il ne reconnaît pas les bonnes des mauvaises voitures), il ne sera prêt à payer que le prix moyen, pour minimiser ses risques. Or, si les vendeurs de mauvaises occasions ne pourront que se réjouir, les vendeurs de bonnes occasions, n'ayant pas d'espoir de vendre, sortiront de ce marché : seuls resteront les vendeurs d'épaves. Les acheteurs conscients de ceci se désintéresseront à leur tour du marché de l'occasion.

(2) George A. Akerlof et Paul M. Romer, "Looting: the economic underworld of bankruptcy for profit", NBER working paper n° R1869, avril 1994.

(3) Référence à la crise des caisses d'épargne américaines dans les années 1980 [NDLR].

(4) Sur le site du Sénat américain: http://judiciary.senate.gov/hearings/testimony.cfm?id=365...

08:00 Publié dans Actualités, Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : finance, crise, libéralisation | | |  Facebook | | |

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