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30 juillet 2009

Cette finance frauduleuse que l'on ne veut pas voir (3/3)

La dérégulation favorise la criminalisation

 

En résumé, il faut dépasser la simple structure régulatrice pour penser en termes plus larges. Quand on dérégule une industrie financière, on la décriminalise de facto. Le FBI ne peut à lui seul enquêter sur ces cas. J'y ai consacré énormément de mon temps avec mes collègues (8). C'est nous qui signalions les principaux cas suspects. Nous avons identifié les pourvoyeurs, les points faibles, le talon d'Achille de ces systèmes - le besoin de croître rapidement. Nous avons mis en oeuvre une règle limitant cette croissance rapide des institutions et nous avons tué la fraude liée aux Savings and Loans en quelques années. C'est nous qui formions les agents du FBI. Nos équipes participaient aux grands jurys afin que ceux-ci soient efficaces; nous étions leurs témoins experts. J'ai fait ça quantité de fois. Quand ce cadre n'existe pas, le secteur se trouve décriminalisé de facto. Personne ne va appeler la police de Houston pour dire: "Je pense qu'il y a un problème chez Enron. Vous pourriez venir y jeter un coup d'oeil?" L'idée même paraît absurde.

Avec la dérégulation, nous avons privé les plaignants de toute possibilité d'intenter un procès pour fraude civile. Et nous avons mis en place à l'autorité des marchés financiers, la SEC, des gens qui n'y croient pas du tout. Et quand on dérégule ou qu'on dé-supervise, on rend tout le secteur opaque. Le Trésor et la Fed n'avaient aucune idée des contreparties aux actifs financiers toxiques. Ils ne connaissaient pas le montant des Credit Default Swaps (9) à cinq mille milliards de dollars près. Cinq mille milliards de dollars de plus ou de moins, ça n'est pas rien.

La fraude doit être prise au sérieux. Nous avons tenté de l'ignorer. C'est comme ignorer une forte tension artérielle. C'est le meilleur moyen de handicaper un système financier et une économie, c'est le meilleur moyen de corrompre vos élites économiques et politiques.

Le débat n'est pas "régulation versus marché". La discipline de marché peut être pervertie. Lorsque cela se produit, les tricheurs prospèrent et forcent les banquiers et les marchands honnêtes à sortir du marché. Akerlof nous avait prévenus de cette "dynamique à la Gresham" (10) dans son article de 1970. Il n'y a que la régulation et les procureurs qui peuvent diminuer les possibilités des fraudeurs. Une bonne régulation permet d'empêcher cela et rend les marchés plus transparents, ce qui les rend en même temps plus efficients.

Notes

(8) William Black a exercé des compétences de régulateur fédéral dans de nombreuses institutions américaines et il a été au coeur du démantèlement des fraudes liées au scandale des Savings and Loans [NDLR].

(9) Produits financiers censés protéger ceux qui les achètent du défaut de paiement d'un emprunteur. Sauf lorsqu'ils sont vendus en masse et que ceux qui les vendent ne peuvent pas remplir le rôle d'assureur qu'ils avaient promis de jouer, comme cela a été le cas durant la crise [NDLR].

(10) Du nom de Thomas Gresham, financier anglais du XVIe siècle, qui avait montré que "la mauvaise monnaie chasse la bonne": les actifs sûrs sont conservés par leurs détenteurs, qui préfèrent se débarrasser et font donc circuler les actifs peu sûrs. De la même façon, la fraude laisse sur le marché les fraudeurs, en évinçant les financiers honnêtes [NDLR].

07:57 Publié dans Actualités, Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : finance, crise, libéralisation | | |  Facebook | | |

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