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19 août 2009

Banques : les bonus des traders sont inutiles pour l'économie

Lu sur le blog de Jean Matouk...

Les bonus que Goldmann Sachs et BNP Paribas ont provisionnés sur leurs comptes trimestriels posent deux types de question. Comment les deux banques, et d'autres, ont-elles réalisé des profits suffisants pour justifier le versement de tels bonus à leurs traders ? Sont-ils économiquement, sinon moralement, fondés ?

Les banques ont facilement gagné de l'argent sur les marchés

Les montants provisionnés ne sont pas les mêmes : un peu plus de 11 milliards de dollars pour la banque américaine sur les deux premiers trimestres, et 1 milliard d'euros pour la française. Goldman Sachs a annoncé un bénéfice, au second trimestre, de 3,4 milliards soulignant même que ses équipes de traders ont généré « 46 journées de bénéfices supérieurs à 100 millions de dollars ».

La banque américaine avait pris la précaution préalable de rembourser par anticipation au Trésor américain les 10 milliards de dollars reçus dans le cadre du plan Tarp (février 2009) de sauvetage des banques américaines. BNP Paribas, par contre, n'a pas remboursé les 5,1 milliards d'euros d'actions de préférence que l'Etat a souscrit à son capital pour renforcer ses fonds propres. Son bénéfice semestriel est de 3,5 milliards.

  1. Comment de tels résultats ont-il été possibles durant ces deux premiers trimestres 2009, alors que les banques étaient présentées comme « au bord du gouffre » à l'automne 2008 ?
  2. Ces bonus devraient-ils être promis donc versés ?

D'abord, toutes les banques n'étaient pas au bord de la faillite ! Un grand nombre d'entre elles ont dû provisionner dans leurs comptes les pertes sur les titres issus des titrisations en cascade des « subprimes », mais la plupart pouvaient le supporter. Cela faisait baisser leurs fonds propres, et c'est pourquoi les Etats ont apporté des capitaux à beaucoup de banques. Pour faire remonter leurs niveaux de fonds propres par rapport à leurs concurrentes ! Mais elles restaient bien vivantes, sauf quelques unes.

Ensuite, depuis plusieurs mois, à partir du niveau très bas où elles étaient tombées, les Bourses sont reparties à la hausse. L'indice de la Bourse de Paris, le CAC 40, par exemple, qui était à 2500 points début mars, est aujourd'hui à 3500.

Sur la même période, le DOW Jones de New York est passé de 6300 à 9300 points. Dans des phases haussières de ce type, les possibilités de gains cumulatifs sont élevées et fréquentes. Surtout pour les « traders » qui passent leur temps devant leurs écrans, achètent et revendent éventuellement dans la même journée.

C'est la Bourse qui a permi aux banques d'amasser du capital

C'est donc sur les Bourses que les banques ont gagné de l'argent, et pas, contrairement à ce qu'espérait le grand public, en se remettant à faire leur métier traditionnel, c'est-à-dire en prêtant de l'argent. En effet, la crise économique a tari la demande de crédit des entreprises comme des ménages ; de plus, prêter aux entreprises est risqué. Les faillites sont plus fréquentes et les banquiers, dans ce cas, y laissent des plumes.

Nombre de banques anglo-saxonnes par exemple, continuent de provisionner des pertes sur crédits immobiliers passés. Pour eux, le risque de marché, actuellement, est plus tentant que le risque de prêt aux entreprises. Les gains, aussi, sont plus rapides.

Le cœur sur la main, les dirigeants de nos banques françaises affirment qu'elles prêtent ce qu'on leur demande, mais on leur demande moins et, souvent, ceux qui leur demandent un soutien en trésorerie sont au bord de la faillite. Le Premier ministre a eu beau leur demander à nouveau de soutenir les entreprises hier à Matignon, la « préférence » implicite pour les marchés va continuer.

Si les traders n'obtiennent pas de récompense, ils vont chez le concurrent

Les « traders » qui opèrent pour elles sur ces marchés vont donc continuer à vendre et acheter de plus belle. Le riverain, étudiant de HEC, qui a « justifié » les provisions faites pour les bonus à ces traders a donc raison : s'ils doivent être versés, ils doivent être provisionnés dès maintenant dans les comptes.

Les dirigeants des banques nous disent : si les bonus des « traders » ne sont pas conséquents, ils iront chez le concurrent. Mais cet argument renvoie le problème au niveau international, et, par conséquent, aux décisions du G20.

Pour aller plus au fond du problème, on peut poser la question : à quoi servent « économiquement » les marchés ? Sont-ils utiles à l'économie réelle, donc à l'emploi ? Ce sont les grandes entreprises qui se financent sur les marchés ; les PME , qui fournissent le plus gros de l'emploi, ne peuvent se financer que par le canal bancaire.

Les banques peuvent se refinancer sur les marchés pour prêter aux PME

Les banques se refinancent sur les marchés si les dépôts qu'elles reçoivent n'y suffisent pas. Et par l'entremise des grandes entreprises, et des Etats, les marchés financiers sont quand même utiles à l'économie réelle. Le marché dit « primaire », sur lequel les entreprises émettent des actions et des obligations, permet de financer leurs investissements ; de son côté, grâce à l'émission de ses obligations, les OAT en France, l'Etat paye des fonctionnaires (qui consomment), investit (dans des infrastructures) ou, comme dans les plans de relance, aide directement le tissu industriel.

Mais ceux qui ont acheté ces actions et obligations doivent ensuite pouvoir les revendre, pour qu'elles redeviennent « liquides » comme on dit en Bourse. C'est parce qu'ils savent qu'ils auront cette possibilité, qu'ils achètent action et obligations. C'est le marché dit « secondaire », condition de fonctionnement du marché primaire. Bref, le marché financier classique, avec ces deux composantes, est économiquement utile.

La sphère financière est devenue démesurée par rapport à la sphère réelle

Depuis une vingtaine d'années, les marchés financiers se sont gonflés bien au-delà de ces marchés « classiques ». Les financiers ont follement développé les « instruments dérivés » des actions et obligations (connus dès le XVIIe siècle pour les tulipes aux Pays-Bas, et au XVIIIe en France- Law- et Grande Bretagne- South Seas company- pour les premières actions) ; ils ont inventé la titrisation des crédits bancaires ; ils ont inventé les instruments de couverture des portefeuilles, qui, utilisés en sens inverse, ont généré les « hedge funds » ( hedge= couverture en anglais).

Les financiers spéculent sur les faillites des entreprises par les « CDS » ; les marchés financiers se sont connectés sur les marchés à terme de marchandises, si bien que blé comme pétrole deviennent des actifs que l'on peut mettre dans les gros portefeuilles. La sphère financière a donc gonflé bien au-delà du volume nécessaire « classiquement » à la sphère réelle. Et c'est cela qui est éminemment dangereux et critiquable.

Pas besoin de nouveau G20, si c'est pour que tout recommence

Pourtant, tous les praticiens sérieux savent que le métier du prêt aux entreprises, surtout aux PME, et plus encore d'intervention au capital de celles-ci (ce que font les banques) est bien plus difficile que l'application de règles mathématiques, complexes mais programmées, et que l'étude des graphiques de l'analyse technique dont se servent les traders.

Si l'on voulait vraiment réorienter les banques vers l'économie réelle, on devrait plutôt imaginer des bonus pour les cadres de banque qui analysent avec soin les comptes des PME, les conseillent, les orientent et les appuient dans leur développement.

Au moment du G20 de Londres, notre Président, avec quelques autres, nous avait fait miroiter l'idée de « moraliser » le capitalisme, critiquant précisément cette folle « financiarisation ». Les participants se sont engagés à mieux encadrer les activités financières et spécifiquement, les rémunérations et bonus des traders.

A priori, rien de tout cela n'est en cours. La finance se redéveloppe principalement sur les marchés financiers et sur les compartiments les plus spéculatifs et économiquement inutiles. Les bonus des traders s'envolent à nouveau, préparant, si un « stop » n'y est pas mis, une nouvelle crise financière gravissime dans moins de cinq ans.

Puisqu'il aime les opérations médiatiques, pourquoi Nicolas Sarkozy ne conditionne-t-il pas publiquement sa participation au prochain G20 de Pittsburg à des mesures vraiment concrètes pour réorienter l'activité des banques vers l'économie réelle.

Les contribuables n'ont pas à payer ces grands spectacles, où les plus hauts dirigeants politiques se congratulent et s'entre-promeuvent médiatiquement, préparés par de nombreux voyages et réunions de « sherpas », si l'aboutissement est un retour à la case départ.

11:49 Publié dans Actualités, Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : finance, crise, libéralisation, sarkozy | | |  Facebook | | |

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