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07 septembre 2009

Population carcérale et taux de criminalité

Il y a quelques jours, Michèle Alliot-Marie a présenté un plan visant à lutter contre les suicides de prisonniers. Nous ne nous appesantirons pas ici sur ce plan dont l'indigence a suscité l'indignation. De l'avis général, ces suicides sont dus aux mauvaises conditions de détention (la France est régulièrement pointée du doigt en la matière), engendrées notamment par le phénomène de « surpopulation carcérale ». En effet, au 1er février 2009, le nombre de personnes détenues en France était de 62.744 pour 52.589 places disponibles, soit un taux de surpopulation de près de 120%.

Or, dans le débat sur la loi pénitentiaire, il semble que l'Elysée soit sur une ligne « dure » concernant les aménagement de peines et les alternatives à la détention, ce que déplore le sénateur UMP Jean-René Lecerf, rapporteur de la loi au Sénat.

La logique de l'enfermement tous azimut a-t-elle des effets sur le taux de criminalité ?

 

Population carcérale et taux de criminalité sur le long terme...

 

S'il on s'intéresse à l'évolution dans le temps, on voit, à partir de 2002, un changement très net de la tendance avec, par exemple, une augmentation de 14% du nombre de détenus entre 2002 et 2003, soit près de 7 000 personnes de plus sous les verrous en un an ! Cette période (2002/2003) est un peu atypique car la hausse est due pour partie à l'augmentation du nombre de détenus en détention provisoire (+29% contre +6% seulement de condamnés). Faut-il y voir les conséquences d'un changement brutal de la logique pénale ? 2002 correspond à l'arrivée d'un certain Nicolas Sarkozy au Ministère de l'Intérieur...

En revanche, entre 2002 et 2008, c'est bien le nombre de condamnés qui occasionne l'essentiel de la hausse, avec une augmentation de 45% contre 6% pour les détenus en détention provisoire.

20090907 - Prisons-1.jpg

Source Insee

 

Cela a-t-il eu un effet sur le taux de criminalité (nombre de crimes et délits pour 1000 habitants) ? Apparemment oui, comme semble l'attester la superposition de la courbe de son évolution à celle de l'évolution de la population carcérale.

20090907 - Prisons-2.jpg

Source Insee

 

Entre 2002 et 2008, le taux de criminalité est passé de 68,93 à 57,29. Dans le même temps, la population carcérale est passée de 48 594 à 64 003 soit une augmentation de 15 409 détenus.

Si l'on suit cette logique, pour revenir au taux de criminalité du début des années 1970 (22,37 en 1970), il faudrait que la population carcérale augmente encore de plus de 46 000 personnes, ce qui la porterait à environ 100 000 personnes, soit 160 détenus pour 100 000 habitants. Ce qui ferait de nous les champions d'Europe (voir tableaux ci-après) et nous placerait au niveau du Mexique, sans pour autant concurrencer les Etats-Unis champions du monde en la matière !

 

Les pays les plus répressifs (en 2003)

 

Population carcérale totale

Pour 100 000 habitants

Etats-Unis

1 962 220

686

Russie

905 000

628

Afrique du Sud

176 893

400

Tunisie

23 165

253

Maroc

54 288

191

Mexique

154 765

156

Nouvelle-Zélande

5 881

155

Israël

9 421

153

Brésil

204 107

137

Source Le Monde Diplomatique

 

 

En Europe (en 2003)

 

Population carcérale totale

Pour 100 000 habitants

Angleterre et Pays de Galles

70 909

135

Portugal

14 025

135

Espagne

50 656

125

France

59 155

100

Italie

56 574

100

Pays-Bas

14 968

93

Allemagne

74 904

91

Irlande

3 378

86

Source Le Monde Diplomatique

 

 

Lien de cause à effet ?

 

Mais au fait, est-il si évident que la baisse du taux de criminalité soit la conséquence de la hausse de la population carcérale ? En première approche, cela peut sembler séduisant : si les voyous sont sous les verrous, ils ne peuvent plus commettre de crimes ou de délits ...

 

Intéressons-nous maintenant à l'évolution du taux de criminalité depuis 1949...

20090907 - Prisons-3.jpg

Source Insee

 

Depuis le début le milieu des années 1960, l'envolée du taux de criminalité est impressionnante ! De 13,54 en 1965, il est passé à 57,29 en 2008.

Cette hausse est principalement due aux vols, notamment aux vols de voiture et de deux roues, ainsi qu'aux infractions liées aux stupéfiants et, dans une moindre mesure, aux violences entre les personnes (coups et blessures volontaires,...).

L'explosion du nombre de vols en 40 ans accompagne en fait le développement de la société de consommation et de ses inégalités. Le sociologue américain Robert Merton l'analysait dès 1939 : « Bien que notre idéologie des classes ouvertes et de la mobilité sociale persiste à la nier, pour ceux qui sont situés au plus bas de la structure sociale, la civilisation impose des exigences contradictoires. D'une part on leur demande d'orienter leur conduite vers la richesse, et d'autre part on leur en refuse les moyens légaux. La conséquence de cette incohérence est une proportion élevée de comportements déviants. »

 

En revanche les homicides et tentatives d'homicides restent particulièrement stable à environ 2000 par an. Compte tenu de l'augmentation de la population depuis 1970, le taux d'homicide a donc baissé...

 

Evolution de la criminalité entre 2002 et 2008...

En 2002, il y a eu 4 113 900 crimes et délits. En 2008, il y en a eu « seulement » 3 558 300 soit une baisse de 14%.

L'intégralité de la baisse est due à la diminution du nombre de vols, notamment les cambriolages, les vols de voitures et d'accessoires (autoradios...), qui représentent plus de la moitié des crimes et délits.

 

2002

2008

Evolution

2002 / 2008

 

Faits constatés
(en milliers)

Taux d’élucidation
(en %)

Faits constatés
(en milliers)

Taux d’élucidation
(en %)

En milliers

En %

Vols (y c. recels)

2 507,0

11,0

1 847,2

15,3

-659,8

-26%

dont :

 

 

 

 

 

 

  vols à main armée

9,2

27,7

6,1

34,1

-3,0

-33%

  cambriolages

432,6

8,1

298,2

12,8

-134,4

-31%

  vols d'automobiles

283,6

7,3

131,1

12,0

-152,5

-54%

  vols à la roulotte et d'accessoires sur véhicules immatriculés

702,0

4,7

428,9

7,1

-273,1

-39%

Source Insee

 

Les baisses sont spectaculaires...malgré un taux d'élucidation des affaires particulièrement faible, entre 7 et 12% (à titre de comparaison, ce taux est de plus de 80% pour les homicides).

Il faut donc chercher ailleurs que dans l'efficacité de la police les causes de la baisse de ces délits : meilleure efficacité des dispositifs de protection des logements et des véhicules, victimes qui renoncent à porter plainte pour des « petits » vols... Il faut toutefois noter que la faiblesse du taux d'élucidation s'explique en partie par les priorités de travail qui sont données aux policiers, que l'on occupe parfois davantage à faire des contraventions routières qu'à patrouiller dans les lieux publics ou s'occuper du suivi des victimes.

 

En résumé, la baisse du taux de criminalité est due à la diminution d'affaires dans des domaines où 90% d'entre elles ne sont pas résolues ...et pour lesquelles les coupables ne sont donc pas sous les verrous.

 

Symptôme plutôt que solution...

La baisse du taux de criminalité ne serait donc pas vraiment liée à la hausse de la population carcérale. C'est une pierre dans le jardin des adeptes du « tout répressif ».

L'origine de l'augmentation du nombre de détenus est plutôt à rechercher dans deux phénomènes : les violences interpersonnelles et les infractions liées aux stupéfiants.

 

Entre 2002 et 2008, le nombre de coups et blessures volontaires a augmenté de 50%, le nombre d'infractions à la législation sur les stupéfiants a augmenté de 65%.

En ce qui concerne ces dernières infractions, elles ont un taux d'élucidation de ...100%. Ce n'est pas étonnant puisque contrairement aux vols, il s'agit d'infractions dont la police a connaissance de sa propre initiative (et non suite à des plaintes de victimes ou de témoins). La hausse du nombre d'infractions est donc due à une décision de mettre le paquet sur la répression de l'usage autant que du trafic de drogue. Malgré cela, il est fort probable que seule une faible partie de la drogue et des trafiquant qui la font circuler ne soit interceptée.

 

Concernant les coups et blessures volontaires (dont le taux d'élucidation est de 77%), les enquêtes de victimation (questionnement direct des victimes) révèlent deux points fondamentaux. Tout d'abord, cette violence interpersonnelle est concentrée dans ou à proximité de certains quartiers pauvres des grandes agglomérations. Ensuite, elle vise certaines personnes qui sont agressées à répétition : essentiellement des jeunes, sans profession ou bien ouvriers. Il ressort d'une récente étude de l'Ined que les habitants des quartiers pauvres se plaignent 5,5 fois plus souvent de l'insécurité que ceux des quartiers aisés...

 

L'augmentation de la population carcérale « accompagne », plus qu'elle n'endigue, les tensions de la société française, liées notamment au développement des inégalités.

 En complément, cette excellente chronique de Thomas Legrand, sur un sujet voisin:

 
podcast

PP

07:55 Publié dans Actualités, Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : inégalités | | |  Facebook | | |

Commentaires

Votre post est extrêmement intéressant, merci beaucoup.

Toutefois, votre graphique sur le taux de criminalité et la population carcérale me paraît être du pain béni pour les tenants du tout répressif (et un peu trop net pour être vrai). Etes-vous sûr de sa source (INSEE) ? Pouvez vous nous la communiquer ?

Écrit par : Cali | 07 septembre 2009

@ Cali
J'ai moi aussi été surpris au premier abord. C'est d'ailleurs pour ça que j'ai creusé la question et j'espère avoir montré qu'il n'y avait pas de corrélation entre augmentation de la population carcérale et baisse du taux de criminalité.
Voilà mes sources :
Taux de criminalité : http://www.insee.fr/fr/themes/tableau.asp?reg_id=0&ref_id=NATTEF05307

Population carcérale : http://www.insee.fr/fr/themes/tableau.asp?reg_id=0&ref_id=NATnon05316

Écrit par : Pierre POLARD | 07 septembre 2009

D'accord, c'est vous qui avez réalisé le graphique à partir des données Excel de l'Insee. Bravo pour votre honnêteté intellectuelle, en tout cas.

Écrit par : Cali | 07 septembre 2009

Je ne veux pas travailler je ne veux pas déjeuner je veux seulement oublier et puis je FUME !

Écrit par : Moahmed | 10 décembre 2009

Bref, il y a urgence à résoudre ce problème de surpopulation carcérale….comment ? Là , bien entendu les réponses divergent. En ce qui me concerne, il est évident que le plan de construction de nouvelles prisons doit se poursuivre…Je sais qu’on me dira que plus de prisons, c’est plus de personnes susceptibles d’aller en prison et donc un appel d’air pour les magistrats et juges d’instruction. Je ne partage pas ce point de vue…les faits les plus importants méritent une réponse carcérale, mais dans des conditions humaines et dignes de détention.

Écrit par : louise | 27 juillet 2010

Cette démonstration est intéressante mais tout comme la théorie qu'elle combat elle nie un principe simple. Il n'est pas possible de connaître réellement ce que serait la situation sans une hausse du nombre de prisonniers. Peut-être n'aurait elle pas changée mais peut-être le nombre d'agression aurait triplé.

D'autre part considérer qu'un voleur ne fait que se payer de son défaut de revenu sur la société, c'est poser un à priori positif sur l'acte et donc le justifier avant même sa commission. Cela revient à considérer la délinquance comme une activité naturelle et à la faire rentrer dans la norme. Cela revient à créer un droit à la délinquance et au-delà à considérer que les gens dans la même situation sociale qui ne se livrent pas à de tels actes devraient le faire.

Surtout la délinquance n'a pas qu'un coût pour la victime. Elle représente un coût collectif en terme de forces de l'ordre et judiciaires. Ce coût collectif est payé par l'impôt qui pèse par sa nature sur les plus pauvres. En effet le principal impôt la TVA impacte plus fortement ceux qui ont de faibles revenus puisqu'ils en dépensent la totalité. De même l'impôt sur les sociétés entraîne une baisse du revenu des salaires les plus bas car il est plus facile de ne pas augmenter 200 ouvriers de 5€ qu'un cadre de 200€ pour des raisons simples de tension sur le marché du travail où les cadres qualifiés manquent contrairement aux petites mains.

De plus la notion de justice n'a pas pour simple but de réduire la délinquance, elle doit protéger les victimes et assurer un remboursement de la société pour le coût que le délit implique.
Et dans ce cadre l'incarcération doit, à mon sens, se comprendre comme une punition.

La notion si répandue en France de criminel victime, si elle part d'un bon sentiment, fait peser sur les plus pauvres le poids d'une délinquance grandissante, d'autant plus que cette population hésite souvent à porter plainte de peur des représailles mais aussi face au coût et à la complexité d'un système judiciaire qui les dépasse. Quand le droit n'est détenu que par une minorité il devient moyen d'oppression.

Écrit par : bebecar@gmail.com | 23 janvier 2014

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