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03 septembre 2009

Revenu de Solidarité Active : horizon indépassable du progrès social ?

Dans une étude de la fondation Terra Nova (proche du Parti Socialiste, qu'elle est censée alimenter en idées neuves) datée du 9 juillet 2009 et intitulée « Partage des fruite de la croissance : propositions », une des premières mesures est de « renforcer le RSA ». Ce renforcement serait (bien sûr) accompagné de mesures visant à réduire les emplois à temps partiel subi (sans en préciser les contours et en précisant qu'elles relèvent « de la négociation collective »).

 

Dans un article paru dans le n°41 de la revue « l'Economie politique », Daniel Cohen (économiste et directeur du conseil scientifique de la fondation Jean Jaurès) propose, entre autres, d'étendre les RSA aux jeunes de moins de 25 ans, notamment pour aider « les jeunes des banlieues qui n'ont pas encore l'âge requis »  car «  pour ces derniers, la précarité est universelle ».

 

Le RSA serait-il devenu pour la gauche « moderne » l'horizon indépassable du progrès social ?

 

La logique du workfare...

Initialement, le RSA avait pour mission de lutter contre la pauvreté laborieuse en fournissant un complément de revenu à ceux dont la rémunération ne leur permet pas de dépasser le seuil de pauvreté. Rappelons que le seuil de pauvreté correspond à 60% du revenu médian (revenu tel que la moitié de la population gagne moins, l'autre moitié gagne plus) soit 880 € mensuel pour une personne seule, 1320 € pour un couple et 1820 € pour un couple avec deux enfants. Ce phénomène de pauvreté laborieuse concerne près de 2 millions de personnes...

 

Mais le RSA s'est quelque peu éloigné de sa vocation initiale, désormais il est présenté comme un outil visant à remettre les « assistés » au travail. Ce que confirme Martin Hirsch lui-même dans un entretien au Figaro (17 mars 2008) : «  Le RSA est d'abord conçu pour organiser le retour vers l'emploi de catégories de la population exclues du marché du travail. ». Pas besoin d'être grand clerc pour voir se redessiner l'opposition entre les « bons » et les « mauvais » pauvres, ceux qui travaillent « un minimum » et les autres. ». Dans ces conditions, la logique du RSA s'apparente finalement à celle du workfare.

 

Workfare est un terme dérivé de welfare qui, aux Etats-Unis, désigne l'ensemble des aides publiques destinées aux plus pauvres. Il désigne les nouvelles politiques publiques qui se développent un peu partout dans le monde et qui visent à conditionner l'accès à certaines aides sociales au fait de travailler. C'est aux Etats-Unis que s'est d'abord développée cette nouvelle approche via notamment une prime versée par l'Etat fédéral aux ménages dont l'un des membres au moins travaille, mais qui n'obtient que des revenus faibles : c'est l'Earned Income Tax Credit (EITC), un crédit d'impôt sur les revenus d'activité. Créé en 1975, il s'est fortement développé au fil du temps et peut représenter jusqu'à 40 % du revenu d'activité (cas des familles de deux enfants gagnant moins de 10 500 dollars par an).

On peut reconnaître le principe de la Prime pour l'Emploi (PPE) française, dont la répartition relève d'un saupoudrage inefficace (40 % des fonds de la PPE sont versés à des ménages faisant partie des 60 % les plus aisés, tandis que, parmi le dixième des ménages les plus pauvres, seuls 40 % perçoivent quelque chose.).

 

Quoiqu'il en soit, le workfare repose sur deux principes :

  1. Si le chômage demeure élevé, c'est parce que les pauvres font le choix de vivre de l'aide sociale plutôt que de travailler. On parle alors de chômage « volontaire ».
  2. Une personne sortant de l'inactivité ne retrouve généralement pas un emploi à temps plein immédiatement, mais exerce plutôt soit une activité à temps partiel.

 

Carotte et petits boulots...

Ainsi, le RSA n'est rien d'autre qu'une carotte financière pour rendre plus « acceptables » des petits boulots mal payés. On peut même légitimement craindre qu'il ne renforce leur développement, en les « subventionnant ».

En effet, le gain procuré par le RSA est maximal pour la reprise d'un emploi au SMIC à tiers temps, avec un complément équivalent à 90% du salaire. En revanche, si la reprise se fait à temps plein, le RSA représentera un complément de rémunération de seulement 5%.

 

Je pense donc qu'il y a de l'hypocrisie chez ceux qui, comme Terra Nova, sont favorables au RSA à condition de mettre en œuvre des politiques visant à limiter les emplois paupérisants. En effet, si on lutte efficacement contre les emplois paupérisants, le RSA n'aura plus sa raison d'être ! Tout cela relève donc de la précaution oratoire, voire de la tartufferie...

Au passage, on peut noter que le gouvernement, en subventionnant fortement les emplois dans le secteur des services à la personne (réduction d'impôt jusqu'à 15000 €), est plutôt en train de développer les emplois paupérisants que de lutter contre eux !

 

Proposer « d'universaliser le RSA » aux jeunes comme le propose Daniel Cohen ? Pourquoi pas...mais cela ne dénote-t-il pas un certain manque d'ambition ? En effet, cela revient à tenter de traiter les conséquences d'un mal sans s'attaquer aux causes. Peut-être que le RSA leur donnera un semblant d'indépendance, mais après ? Ceux qui n'ont pas de qualification seront toujours les laissés pour compte. Plutôt que des « aides à la personne », il faudrait mettre plus de moyens dans les politiques de l'éducation, du logement... La France est l'un des pays développés où l'origine sociale conditionne le plus la réussite scolaire.

 

J'entends déjà les critiques sur le thème « Oui, c'est bien joli tout ça, mais le RSA améliore indiscutablement la situation des plus pauvres ». Que l'on ne se méprenne pas sur mon propos, il ne s'agit pas de prétendre supprimer le RSA du jour au lendemain, la situation de ses bénéficiaires serait alors bien sûr insoutenable.

 

Manipulateurs de symboles et serviteurs...

En revanche, j'aimerais entendre à gauche des voix s'élever pour briser ce consensus autour de la logique sous-jacente du RSA...Pour dire qu'il est inadmissible que, dans une société riche et développée comme la nôtre, certains ne puissent vivre dignement de leur travail et soient condamnés à dépendre de l'aide sociale sous prétexte que leur productivité est trop faible. Au passage, il convient de rappeler qu'il est impossible d'individualiser la productivité de chaque salarié : les entreprises sont par nature des organisations collectives, où la qualité des interactions compte au moins autant que les caractéristiques individuelles des salariés dans la performance globale.

 

Pour redonner espoir, la gauche devrait plutôt proposer des solutions pour sortir de la logique que décrit Robert Reich dans son livre L'économie mondialisée. Selon l'ancien ministre du travail du président Clinton,  il existe trois catégories de travailleurs 

  • les travailleurs routiniers, dont les emplois vont inéluctablement se délocaliser dans les régions où la production est moins coûteuse,
  • les employés aux services aux personnes (hôpitaux, restaurants etc...) protégés des effets directs de la mondialisation, mais pas de ses effets indirects,
  • les découvreurs de problèmes, les résolveurs de problèmes, et les courtiers capables de les mettre en relation. Il les dénomme «manipulateurs de symboles». Selon Robert Reich, ceux-là ont leur avenir devant eux. Ils sont indispensables au développement des entreprises. Ils sont capables d'imaginer les nouveaux couples produits-services qu'ils diffusent ensuite sur la planète.


Pour Robert Reich, si on prolonge les courbes actuelles, en 2020, 1/5 de la population américaine (les manipulateurs de symboles) se partagera 60% de tous les revenus américains, et le 1/5 inférieur moins de 2%. Une grande partie de la population sera ainsi rejetée.

 

Nos sociétés sont-elles condamnées à devenir de plus en plus duales avec des « manipulateurs de symboles » servis par une armée de nouveaux domestiques (subventionnés par le RSA, bien sûr)?

 

PP

07:50 Publié dans Actualités, Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : salaires, inégalités, travail, rsa | | |  Facebook | | |

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