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03 janvier 2010

Quand le Parti socialiste était socialiste...

Je vous propose ce texte trouvé sur le site Le Plan B (www.leplanb.org)

 

Nos socialistes aimeraient nous faire croire que leurs aïeux étaient aussi à droite qu’eux. Du coup, ils métamorphosent Jean Jaurès et Léon Blum en gentils modérés qui se seraient toujours opposés à des extrémistes patibulaires. Pourtant, les discours de ces deux tribuns ressemblaient davantage aux textes du Plan B qu’aux gags usés de François Hollande...

 

« D’abord, et à la racine même [de la lutte des classes], il y a une constatation de fait, c’est que le système capitaliste, le système de la propriété privée des moyens de production, divise les hommes en deux catégories, divise les intérêts en deux vastes groupes, nécessairement et violemment opposés. Il y a, d’un côté, poursuit Jean Jaurès, ceux qui détiennent les moyens de production et qui peuvent ainsi faire la loi aux autres, mais il y a de l’autre côté ceux qui, n’ayant, ne possédant que leur force de travail et ne pouvant l’utiliser que par les moyens de production détenus précisément par la classe capitaliste, sont à la discrétion de cette classe capitaliste [1]. » Quand il tient ces propos, en 1900, Jaurès ne craint pas qu’on lui rétorque que les choses sont plus « complexes ». « Nous savons très bien , assène-t-il, que la société capitaliste est la terre de l’iniquité et que nous ne sortirons de l’iniquité qu’en sortant du capitalisme. » Un siècle plus tard, François Hollande a légèrement nuancé cette position : il promet que « les socialistes acceptent l’économie de marché [2] ». Mais, cherchant désespérément à se trouver des points communs avec Jaurès, il ment en affirmant : « Libéralisme contre socialisme : rien de cette division n’a perdu de son actualité ni de sa pertinence [« Le socialisme a 100 ans », www.histoire.parti-socialiste.fr]. » À ce détail près qu’au début du XXe siècle ce n’est pas contre le libéralisme « ultra » que se dressait le député des mineurs de Carmaux, mais contre le capitalisme en général, ce qui change tout.

« Le Parti socialiste n’est pas un parti de réforme »
En 1905, le Parti socialiste n’était pas encore une machine électorale obligée de faire appel à Bénabar, Pierre Rosanvallon et Yannick Noah pour grappiller des soutiens. Il se proclamait donc « fondé sur les principes suivants : entente et organisation internationale des travailleurs, organisation politique et économique du prolétariat en parti de classe pour la conquête du pouvoir et la socialisation des moyens de production et d’échange, c’est-à-dire la transformation de la société capitaliste en une société collectiviste ou communiste ». Parti « de lutte de classe et de révolution », il « n’[était] pas un parti de réforme », même s’il poursuivait « la réalisation de réformes immédiates revendiquées par la classe ouvrière [3] ».

Divergeant légèrement de Dominique Strauss-Kahn, pour qui il faut abandonner ou incarcérer les prolétaires vu qu’« on ne peut malheureusement pas toujours attendre [d’eux] une participation sereine à une démocratie parlementaire [4] », Jaurès avait « confiance dans la classe ouvrière, à une condition, qu’elle soit organisée, qu’elle soit unifiée ; qu’en face de tous les autres partis anarchiques et discordants elle ne forme qu’un parti, comme elle ne forme qu’une classe ».

Le problème n’était pas de savoir s’il fallait une révolution, mais de s’accorder sur la manière dont celle-ci serait menée. D’où, en 1900, le désaccord entre Jaurès et Jules Guesde relatif à la participation d’un socialiste (Millerand) à un gouvernement bourgeois : Guesde, partisan de « l’expropriation économique de la classe capitaliste par son expropriation politique », estime qu’il ne s’agit pas, avec Millerand, de « la conquête du pouvoir public par le socialisme », mais de « la conquête d’un socialiste et de ses suivants par les pouvoirs publics de la bourgeoisie ». Jaurès, craignant d’être pris pour le défenseur anticipé de Bernard Kouchner ou de Fadela Amara, rassure aussitôt les militants : « Nous voulons faire dans la réforme œuvre commençante de révolution ; car je ne suis pas un modéré, je suis avec vous un révolutionnaire. »

Pour la « dictature impersonnelle et temporaire du prolétariat »
Vingt ans plus tard, au congrès de Tours, Léon Blum se fait applaudir à son tour lorsqu’il explique que « le débat pour ou contre l’adhésion » à la IIIe Internationale [5] « n’est pas entre la conception réformiste et la conception révolutionnaire, mais entre deux conceptions révolutionnaires [6] » qui diffèrent à propos de l’organisation du parti censé permettre cette révolution. N’esquivant pas la question de la propriété en se contentant (comme certains actuels chouchous des médias) de brailler qu’un « autre monde est possible », il précise : « Révolution, cela signifie, pour le socialisme traditionnel français : transformation d’un régime économique fondé sur la propriété privée en un régime fondé sur la propriété collective ou commune, voilà ce que cela veut dire. [...] Ce passage d’un ordre de propriété à un régime économique essentiellement différent ne sera pas le résultat d’une série de réformes additionnées, de modifications insensibles de la société capitaliste. [...] À un moment donné, quand on en sera venu à la question essentielle, au régime même de la propriété, quels que soient les changements obtenus, il faudra une rupture de continuité, un changement absolu, catégorique. »

Comment y parvenir ? Tout d’abord, estime Blum en 1920, il faut conquérir « l’autorité centrale, qui, actuellement, s’appelle l’État, par n’importe quels moyens, sans que les moyens légaux ni les moyens illégaux soient exclus ». Illégaux ? Oui, parce que, poursuivra Blum quatre ans plus tard, « nous ne sommes pas bien sûrs que les représentants et dirigeants de la société actuelle, au moment où ses principes essentiels leur paraîtraient trop gravement menacés, ne sortent pas eux-mêmes de la légalité. [...] Si le socialisme se liait définitivement par le respect juré de la légalité, il risquerait de jouer un jeu de dupes [7] ».

Après la prise du pouvoir, le Parti socialiste devra, estime le pseudo mentor de François Hollande, exercer une « dictature du prolétariat [...] reposant sur la volonté des masses ». Loin de rassurer Michel Rocard, qui craint toujours de finir sa vie dans une mine de sel, Blum ajoutait : « Je ne pense pas que la dictature du prolétariat soit tenue de conserver une forme démocratique. »

« Arracher des puissants leviers de commande »
La scission entre socialistes et communistes ne doit donc pas être présentée comme opposant des modérés réformistes à des extrémistes révolutionnaires. Les points de friction portent sur des questions d’organisation du parti et d’exercice du pouvoir, mais ne concernent ni la nécessité de la révolution, ni la légitimité de l’action illégale, ni la dictature du prolétariat. Pour la majorité des socialistes, la réforme ne constitue alors qu’une sorte de pis-aller en attendant des jours meilleurs.

La radicalité des discours se retrouvera dans les propositions antérieures à l’arrivée au pouvoir du Front populaire. L’année précédente, en 1935, Vincent Auriol présente au nom des socialistes un programme de nationalisations. Afin de « diriger, dominer l’économie nationale et arracher au capitalisme et à sa presse [c’est Le Plan B qui souligne !] de puissants leviers de commande et d’importants moyens de résistance », il convient selon Auriol de soustraire aux intérêts privés les chemins de fer, les assurances, les sociétés de distribution électrique, les mines, le crédit et les banques. Sans oublier de mettre en place un « contrôle sévère du Comité des Forges [8] » [le Medef de l’époque]. En clair, tondre les patrons. Car, à la différence d’Élizabeth Guigou, Auriol et Blum n’auraient jamais été sabler le champagne avec Philippe Val à l’université d’été du patronat...

Notes
[1] Discours à une conférence contradictoire avec Jules Guesde sur « Les Deux Méthodes », 26 novembre 1900, Lille. Toutes les citations de Jaurès sont tirées de ce discours.

[2] Le marché, ajoute Ségolène Royal, « nous est aussi naturel que l’air qu’on respire et l’eau qu’on boit. »

[3] Déclaration finale du congrès d’unification socialiste (qui aboutit à la création du Parti socialiste, Section Française de l’Internationale Ouvrière), 25 avril 1905. Cité par Serge Berstein, [italique]Léon Blum[/italique], Fayard, 2006.

[4] Dominique Strauss-Kahn, La Flamme et la Cendre, Grasset, 2002.

[5] La IIIe Internationale, ou Internationale communiste (Komintern), a été fondée en 1919 par Lénine à Moscou.

[6] Intervention au 18e congrès national du Parti socialiste SFIO, Tours, 27 décembre 1920. Sauf mention contraire, toutes les citations de Blum sont tirées de ce discours.

[7] Cité par Serge Halimi, Quand la gauche essayait, Arléa, 2000.

[8] Cité par Serge Berstein, op. cit.

02:07 Publié dans Actualités, Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | |

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