Midilibre.fr
Tous les blogs | Alerter le modérateur| Envoyer à un ami | Créer un Blog

09 février 2010

Thomas Legrand, les retraites et la ligne de plus grande pente

Dans sa chronique du 4 février sur France Inter l'éditorialiste politique Thomas Legrand analysait le débat qui s'annonce sur la réforme des retraites en examinant les points de vue du gouvernement et du Parti Socialiste. J'ai été surpris et déçu par la tonalité générale de cette chronique. Ces propos ne m'auraient pas choqué dans la bouche d'un Alain Duhamel, d'un Jean-Michel Aphatie, d'un Jean-Marie Colombani ou de n'importe quel autre membre du « cercle de la raison » si cher à Alain Minc. Mais, naïvement, je pensais le chroniqueur de France Inter, d'habitude mieux inspiré, à l'abri de cette inclination à suivre la « ligne de plus grande pente ».

 
podcast

http://sites.radiofrance.fr/franceinter/chro/edito/index....

 

Penchons-nous sur quelques passages édifiants...

« Le gouvernement a une solution logique et comptable pour sauver le régime par répartition : retarder l'âge légal de départ à la retraite et allonger progressivement le nombre d'années de cotisation pour pouvoir prendre sa retraite à taux plein. C'est logique et mathématique à partir du moment où l'espérance de vie augmente. (...) Toutes les enquêtes montrent que les Français sont conscients que pour sauver notre régime de retraite il faudra travailler un peu plus longtemps. »

Certes, l'espérance de vie des français a augmenté, grâce notamment à un système de santé publique parmi les plus performants au monde. Ainsi, selon l'Insee, l'espérance de vie à la naissance est passée de 38,3 ans en 1817 à 77,6 ans en 2007 pour les hommes et de 40,8 ans à 84,5 ans pour les femmes. En revanche, toujours selon l'Insee, l'espérance de vie en « bonne santé », c'est à dire sans limitation d'activité (ou sans incapacité majeure liée à des maladies chroniques, aux séquelles d'affections aiguës ou de traumatismes), était de seulement 64,2 ans en 2007. Les accidents du travail, l'augmentation du nombre des cas de troubles musculo-squelettiques (les fameux « TMS »), l'intensification du stress au travail ne sont sans doute pas pour rien dans cette divergence entre l'espérance de vie « physiologique » et l'espérance de vie « en bonne santé ». Quoiqu'il en soit, l'argument de l'augmentation de la durée de la vie n'est pas aussi implacable qu'il y paraît.

Quant à la prétendue conscience des Français de la nécessité de travailler plus longtemps, ne leur est-elle pas quelque peu imposée ? En effet, si on leur pose la question : « si travailler plus longtemps est la seule solution pour sauver les retraites, êtes-vous prêts à l'accepter ? », il y a peu de chance qu'ils répondent par la négative ! Et si en plus ceux qui sont censés éclairer le débat présentent cette solution comme « logique et mathématique », alors là...

 

« Il y a le symbole de la retraite à 60 ans. Envisager de toucher aux 60 ans c'est un peu, pour le PS, comme si vous proposiez au Vatican une bonne place dans le prochain cortège de la Gay Pride ! Ce n'est pas possible. C'est inenvisageable... alors que dans les faits, la retraite à 60 ans ne veut plus vraiment dire grand-chose. »

Je ne m'appesantirai pas sur la subtile métaphore (quand je vous disais qu'il a déjà été mieux inspiré !). En revanche, on peut dire que dans les faits, la retraite à 60 ans veut toujours dire quelque chose puisque l'âge moyen de sortie du marché du travail est de... 59 ans. Dans ces conditions, reculer l'âge légal de départ aura pour effet mécanique de faire baisser le niveau des pensions. Le taux d'emploi des 55-64 ans était de 41,3% en 2008, c'est-à-dire que plus d'un sur deux n'était pas en emploi à l'âge de prendre sa retraite. Où étaient-ils ? Il y a par exemple environ 400 000 chômeurs de plus de 57,5 ans dispensés de recherche d'emploi. Sans le dire, ce dispositif est en train de prendre le relais des pré-retraites.

 

« Et donc, voilà, encore une fois, le grand drame de la politique française, c'est le poids des symboles, le poids de la perspective d'une défaite ou d'une victoire politique plus lourd que celui de la satisfaction d'avoir fait une bonne réforme. Si réforme des retraites il y a, qui en sera le bénéficiaire politique ? C'est ce que l'on se demande déjà à l'UMP et au PS puisque notre société politique est imprégnée de la culture d'affrontement et non de celle du contrat. Il faudrait arriver, juste avant une réforme qui nécessite un large assentiment, à décider qu'on ne désignera pas de vainqueur ou de vaincu...je sais, ça fait un peu « si tous les gars du monde »... mais j'assume. »

Commentaire de Nicolas Demorand, l'animateur de la matinale de France Inter : « C'est un peu cucul la praline »...Je crois que ça lui a échappé, mais c'est n'est pas faux !

Contrairement à ce que l'on cherche à nous imposer, le dossier des retraites n'est pas une affaire purement « logique et comptable ». En effet, si la solution du gouvernement permet (a priori) de régler la question du déficit du système de retraite, elle ne règle en rien le vrai problème : « comment assurer à chacun des conditions d'existence décentes à l'issue de sa vie professionnelle ?». C'est une question de partage de richesses, donc éminemment politique et qui peut justifier des « affrontements » ou plutôt des confrontations de points de vue divergents, dans la mesure où il s'agit de répartir un effort de solidarité entre plusieurs groupes (salariés, employeurs, retraités, ...).

 

Selon les prévisions du Conseil d'Orientation des Retraites (COR) établies en 2003, une augmentation de 0,37% par an des cotisations sociales (à répartir entre cotisations salariales et patronales) à l'horizon 2040 permettrait d'équilibrer le système sans réduire le taux de remplacement ni allonger la durée de cotisation. Dans tous ses rapports, le COR insiste également sur la variable stratégique que constitue le taux d'emploi des seniors. On pourrait aussi ajouter le taux d'emploi des jeunes !

 

Affirmer que l'augmentation de la durée de cotisation est la seule solution possible revient à déformer la réalité en faisant croire que tous les salariés cotisent jusqu'à 60 ans sans interruption, que tout le monde pète le feu à 75 ans, qu'il n'y a pas d'inégalités entre salariés et entre retraités...Dans un tel monde les clivages gauche-droite seraient sans doute inutiles, mais dans le monde réel, les salariés et notamment les moins favorisés ont besoin d'une gauche qui défendent des solutions alternatives. Je pense malheureusement qu'ils ne pourront pas compter sur les éditorialistes politiques. Il y a de fortes chances qu'ils nous rejouent l'air de 2005, où tous s'étaient rangés comme un seul homme derrière la bannière du « Oui » au traité constitutionnel européen.

 

 

PP

09:02 Publié dans Actualités, Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : retraites, emploi, inégalités | | |  Facebook | | |

Commentaires

chose certaine, si un travailleur est fatigué à 55 ans et qu'on peut facilement le comprendre, des ingénieurs, des cadres, entre autre supérieurs, cherchent désespérement un emploi après 50ans et ont des revenus inférieurs (voire difficiles - j'ai vu un ingénieur informatique avoir la chance d'obtenir une place au noir de barman la nuit). Après échecs à l'embauche, ils partent à l'Etranger.....difficulté de vivre...enfants dont on ne peut plus assumer la vie....parents que l'on ne peut aider...sans compter les cotisations sociales qui ne rentrent plus dans les caisses de l'Etat.
Il y a une crise entre les générations, un manque de contact, et une mentalité, en France sur le "vieux" qui finit sa carrière à 45ans, sans espoir de formation et d'évolution sauf la sortie. Indépendamment de la crise, c'est une partie du problème du monde du travail, et il faut la changer.

PS.Expériences dans les associations de chômeurs.

Écrit par : RIB | 10 février 2010

@RIB
L'emploi des plus de 50 ans est un levier important pour la pérennisation du système de retraite. Mais la gestion des plus de 50 ans est, comme vous le soulignez, un problème beaucoup plus fondamental du monde du travail. Il faudrait favoriser les aménagements de poste et la reconversion de ceux qui le souhaient, améliorer la transmission de l'expérience...Bref, cesser de gérer la pyramide des âges en considérant que les "vieux" coûtent trop cher et sont moins productifs !

Écrit par : Pierre POLARD | 10 février 2010

Les commentaires sont fermés.