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05 mai 2010

Crise grecque : enlisement de la construction européenne et jeux des acteurs financiers

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Au-delà des réactions grandiloquentes sur le thème « nous sommes tous des grecs », et des considérations morales du genre « les grecs sont collectivement responsables car ils ont élus des gouvernants qui ont truqué les comptes, ils doivent donc payer », il peut être intéressant de ramener le problème grec à sa juste proportion. On nous assène depuis des semaines des chiffres qu'on voudrait effrayants : un déficit public de 14% du PIB une dette publique de 113% du PIB.

14% du PIB grec, cela représente environ 0,4% du PIB de la zone Euro (et la dette publique grecque en représente 3%)...Au regard de ces chiffres, on ne peut que s'interroger sur l'état de la construction européenne. Si la zone Euro est incapable de se sortir seule d'un problème qui représente 0,4% de son PIB, cela signifie que le projet européen est vraiment dans un piteux état. Il ne s'agit pas d'excuser l'évidente fraude grecque, mais de se demander quelle est peut être la justification de la construction européenne si nous ne sommes pas capables d'épauler rapidement un pays qui connaît des difficultés. Il semble malheureusement que le projet européen se borne à un grand marché intérieur sans ambition en matière de gouvernance économique, de plan de relance au niveau européen, de lutte globale contre le dumping fiscal et l'économie souterraine.... Pour preuve, on peut constater que la Grèce est désormais soumise aux potions amères dans le plus pur style des plans d'ajustements structurels du FMI des années 90 : baisse de la dépense publique, dérégulation des marchés, privatisations... Le retour du consensus de Washington, en quelque sorte... Il bien triste que l'Europe n'ait pas de solution alternative à proposer, fondée sur la coopération plutôt que sur la coercition.

 

Avec des amis pareils, pas besoin d'ennemis...

 

L'autre grande question posée par cette crise est le rôle des acteurs et des mécanismes financiers. L'acteur financier le plus en vue dans cet épisode est incontestablement la grande banque d'affaires américaine Goldman Sachs. Entre la Grèce et Goldman Sachs, c'est une longue histoire. En effet, la banque d'affaires aide le gouvernement grec à « placer » ses bons du Trésor auprès des marchés (empochant de confortables commissions pour cela). Selon le New York Times, Goldman Sachs a également permis au gouvernement grec, via des swaps de change, de masquer une partie de sa dette publique au début des années 2000, afin de faciliter l'entrée du pays dans l'euro, empochant au passage 300 millions de dollars de commissions. Même si cette pratique est un peu « limite », elle était légale en 2001 et n'a été interdite qu'à partir de 2004. Ces mêmes outils ont d'ailleurs été utilisés par d'autres pays d'Europe du Sud comme l'Italie, l'Espagne ou le Portugal... La fable des marchés financiers censés prévenir les dérives de la gestion publique  en prend au passage un sacré coup !

 

Goldman Sachs ne s'intéresse pas au marché de la dette des grands pays comme la France ou l'Allemagne, elle préfère celle des petits, comme la Grèce ou le Portugal, car elle est plus volatile et donc plus spéculative. C'est beaucoup plus facile de se faire de l'argent vite...et plus discrètement. Ainsi, le gouvernement grec soupçonne Goldman Sachs (parmi d'autres opérateurs, notamment des hedge funds) d'avoir spéculé à la baisse contre la dette publique grecque via des ventes à découvert de titres. La vente à découvert est une magnifique trouvaille qui consiste à vendre à terme des titres (actions, obligations...) que l'on ne possède pas. Le principe est le suivant : je vends aujourd'hui 100 un titre (que je ne possède pas), et je promets de le livrer à la fin du mois. J'espère que le titre vaudra alors 80. Je l'achèterais ainsi 80 juste avant la fin du mois pour le livrer à mon acheteur qui a convenu de le payer 100. J'empoche donc 20 sans avoir détenu le titre ni avancé les fonds nécessaires pour l'acheter... Cela peut paraître risqué car si le titre en question vaut par exemple 130, je perds 30. Mais là où la magie des marchés « rationnels et efficients » prend toute sa force, c'est que si de gros opérateurs vendent massivement à découvert des titres, cela entraînera une baisse du cours de ce titre, donc rendra gagnant le pari. C'est que l'on appelle des prévisions « auto-réalisatrices ».

 

Concernant la dette grecque, cette baisse du cours des bons du Trésor grec oblige le gouvernement à proposer des taux d'intérêt de plus en plus élevés pour continuer à attirer les investisseurs lorsqu'il a besoin de placer de nouveaux titres. Ce qui contribue à accroitre les difficultés de la Grèce... qui doit emprunter 55 milliards d'euros d'ici la fin de l'année. Obligé de rémunérer ses titre à environ 7%, la Grèce subira un surcoût de l'ordre de 1,8 milliards d'€, par rapport à la situation de 2008. A comparer aux 10 milliards d'euros annuels du plan du dernier plan d'économie.

 

S'assurer contre le vol de la voiture du voisin...

 

Deuxième étage de la fusée : les CDS (Credit Default Swaps). Ces produits dérivés permettent de s'assurer contre le risque de défaillance d'un émetteur de titres. Mais la grande subtilité de l'affaire réside dans le fait qu'il n'est pas nécessaire de posséder le titre pour lequel on s'assure. Ainsi, pas besoin de posséder un titre de la dette publique grecque pour s'assurer contre le non-remboursement de ce titre. C'est un peu comme si on pouvait s'assurer contre le vol de la voiture du voisin...On aurait alors tout intérêt à ce que la voiture soit effectivement volée !

 

Il faut aussi préciser que le prix de cette assurance n'est pas fixé par une analyse du risque mais par le marché : c'est la confrontation de l'offre et de la demande de CDS qui fixe le prix de l'assurance. Par exemple, plus le risque perçu sur la dette grecque est grand, plus la demande de CDS est forte, plus leur prix monte...Et plus le niveau des CDS monte, plus le risque perçu sur la dette grecque augmente, le cercle vicieux est donc enclenché. Ainsi l'achat spéculatif d'une « couverture à découvert », autrement dit sans posséder le titre ainsi « couvert », s'il devient généralisé, a toutes les chances de contribuer à la réalisation du risque en question. Là encore, la prévision devient « auto-réalisatrice » (cf. le blog de Georges Ugeux, ancien n°2 du New York Stock Exchange)

 

Mais le marché du CDS est un marché dit « de gré à gré », c'est-à-dire dans lequel les transactions sont négociées de manière bilatérale entre acteurs financiers dans la plus grande opacité quant au degré de risque pris. En d'autres termes, impossible de savoir précisément qui fait quoi...Les banques d'affaires américaines JP Morgan Chase, Goldman Sachs et la britannique Barclays Capital sont les trois plus gros acteurs, selon une enquête de l'agence de notation Fitch Ratings, et les cinq plus grosses banques contrôlent à elles seules près de 90% des transactions ! Nous sommes donc loin du modèle du marché concurrentiel.

 

Face je gagne, pile tu perds...

 

Telle pourrait être la devise des grands acteurs financiers qui peuvent gagner des sommes énormes en spéculant à la baisse (via les ventes à découvert, aujourd'hui temporairement interdites sur la dette grecque) et en s'assurant contre un risque qu'ils ne prennent pas mais qu'ils contribuent à concrétiser via leur comportement (en achetant massivement des CDS). Même si dans ce cas la mauvaise gestion des Etats est à l'origine des problèmes, ces « petits jeux » des acteurs financiers finissent par alourdir l'addition que devront régler des peuples entiers.

 

Au nom de la sacro-sainte efficience des marchés, les Etats n'auraient aucune légitimité pour brider l'innovation financière. Mais quand cette innovation financière, censée mieux gérer les risques, contribue à les exacerber et à les disséminer, il est temps d'agir de façon claire, nette et radicale en remettant la finance à sa place, qui est d'assurer une allocation optimale des capitaux au service de l'économie. Il n'est pas interdit d'interdire !

 

PP

09:10 Publié dans Actualités, Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : finance, crise, libéralisation, europe | | |  Facebook | | |

Commentaires

Si l'un d'entre nous, citoyen ordinaire,se comportait comme nos dirigeants, il serait mis sous tutelle automatiquement. Malheureusement, ce n'est pas possible en ce qui concerne les "désargentiers" qui nous gouvernent. Tant pis pour nous; certains les ont mis en place et nous payerons la note. Quant à eux, ils se mettent suffisament de pognon en poche pour ne pas être inquiété

Écrit par : perruque | 06 mai 2010

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