Midilibre.fr
Tous les blogs | Alerter le modérateur| Envoyer à un ami | Créer un Blog

21 mai 2010

Générations actuelles et générations futures

Par Guillaume DUVAL...impeccable comme d'habitude...

Le souci du bien-être des générations futures est bien sûr légitime, mais il ne peut suffire à définir les politiques à mener aujourd'hui. Explications.

 

Le développement durable est un mode de développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs." C'est la définition canonique du développement durable donnée par Gro Harlem Brundtland, en 1987, dans son célèbre rapport aux Nations unies. Cette définition est depuis reprise dans quasiment tous les discours à propos d'environnement. De même, c'est le plus souvent au nom des générations futures qu'on s'inquiète des dérives de l'endettement public. Ce souci, désormais largement partagé, est bien évidemment légitime. Il ne doit pas masquer cependant le caractère problématique et finalement peu opérationnel de l'invocation des générations futures pour définir les politiques à mener aujourd'hui.

Changement climatique, pénurie d'eau douce, pollutions chimiques, pertes dramatiques de biodiversité…, la plupart des informations dont on dispose sur l'état de notre environnement sont particulièrement alarmantes. Et il y a tout lieu de se faire beaucoup de souci pour les générations futures sur ce plan. De même, la poursuite de la montée des dettes publiques dans un contexte de faible croissance et de faible inflation risque de faire peser sur leurs épaules un lourd endettement. Suffit-il pour autant de faire intervenir ces fameuses générations futures, au même titre que celles présentes actuellement sur Terre, pour en déduire immédiatement, rationnellement et presque scientifiquement les "bonnes politiques" à mener aujourd'hui? Loin de là. Et cela pour plusieurs raisons.

 

La prospective, un exercice aléatoire

 

Tout d'abord, même si on a progressé dans la modélisation des interactions complexes qui caractérisent tant la nature que les sociétés humaines, la prospective reste un exercice extrêmement aléatoire. Il suffit de reprendre toutes les tentatives qui ont pu être réalisées dans le passé pour anticiper ce que serait la France ou le monde dans dix, vingt ou cent ans, que ce soit par des technocrates au service des gouvernements ou par des romanciers s'adonnant aux joies de la science-fiction. Rétrospectivement, on ne peut que sourire en constatant l'écart, toujours énorme, entre ce qui était prévu et ce qui s'est réellement produit. Les romanciers se trompant d'ailleurs souvent moins gravement que les très sérieux technocrates. Cette incertitude persistante sur l'avenir est évidemment maximale en ce qui concerne les formes et le niveau de l'activité économique, mais elle touche également des éléments aussi fondamentaux et apparemment prévisibles que la taille de la population mondiale: les prévisions régulièrement établies depuis l'après-guerre par les Nations unies ont constamment été démenties par la suite.

Sur le plan environnemental, certains exercices, notamment le rapport établi par sir Nicholas Stern en 2006 pour le Premier Ministre britannique, ont prétendu modéliser précisément l'impact futur des dégâts causés par le changement climatique pour justifier par un calcul économique la "rentabilité" de l'engagement immédiat de politiques publiques ambitieuses. Mais loin de clouer définitivement le bec à ceux qui prônaient l'attentisme en ce domaine, ce rapport a suscité un débat très vif sur la validité des hypothèses, par nature contestables, qui sous-tendaient le résultat avancé (1).

De même, en matière de finances publiques, l'histoire est remplie de moments où des dettes accumulées ont été finalement annulées en un tournemain, généralement dans un contexte de crises politique et sociale majeures, qu'il s'agisse des assignats lors de la Révolution française, des emprunts russes après la révolution de 1917 ou de la dévalorisation massive du mark allemand dans l'immédiat après-guerre. A bien des égards, il y a donc des raisons de chercher à l'éviter pour le futur. Pourtant, les exemples passés tendent également à montrer que, une fois cette annulation réalisée, le traumatisme a été absorbé assez rapidement sans laisser trop de séquelles… A quel point faut-il dès lors se mettre martel en tête sur cette question? Cela d'autant plus que l'intérêt des générations futures ne va pas de soi. Vaut-il vraiment mieux pour leur avenir que nos enfants aient des parents chômeurs, qu'ils soient mal soignés et qu'ils aillent dans des écoles misérables, mais qu'ils n'aient pas trop d'impôts à payer plus tard pour éponger nos dettes? Ou bien qu'ils paient davantage d'impôts demain, mais grandissent auprès de parents en emploi et bénéficient d'une éducation et d'un système de santé de qualité?

 

Personne ne sait ce que voudront les générations futures

 

Plus fondamentalement, ces générations futures ont une caractéristique majeure: elles ne sont pas encore nées. Personne ne sait donc au juste ce que seront leurs préférences, leurs valeurs et ce qu'elles considéreront comme leurs besoins fondamentaux (lesquels sont très loin de se résumer, chez les humains, à des besoins physiologiques précisément quantifiables). Dans ces conditions, le risque est non négligeable que celles et ceux qui, aujourd'hui, prétendent parler en leur nom n'instrumentalisent ces "générations futures" pour imposer leurs valeurs et leurs préférences du moment en se servant d'un argument par nature très fort - l'avenir de nos enfants - pour culpabiliser leurs adversaires. Il s'agit en général de justifier ainsi une austérité de fer au nom d'un avenir radieux. Une version moderne et laïcisée en quelque sorte des vieux discours religieux sur le renoncement dans ce monde au profit de la vie éternelle.

Bref, le souci du bien-être des générations futures doit bien évidemment être au coeur de tous les débats de politique publique, et en particulier bien sûr en matière environnementale, compte tenu des irréversibilités très lourdes qui résultent de nos activités présentes. Mais au-delà de ces généralités, les "générations futures" ne peuvent guère servir à choisir à notre place les politiques à mener ici et maintenant. Il n'y a, à vrai dire, aucun besoin de raisonner à cent ans pour arriver à la conclusion que les gaspillages incroyables qui caractérisent les modes de consommation des plus favorisés sont insupportables, et que la politique qui consiste à limiter les impôts pesant sur les revenus des plus aisés pour leur emprunter ensuite de l'argent et leur payer des intérêts de plus en plus élevés est injuste et inefficace…

Guillaume Duval | Alternatives Economiques Hors-série n° 085 - avril 2010

(1) Quel prix faut-il attribuer au futur ?

Dans le calcul économique, la valeur du futur s'apprécie surtout à travers ce qu'on appelle le taux d'actualisation. De quoi s'agit-il? De mesurer si le flux d'argent que rapportera à l'avenir un investissement donné est suffisant ou non pour justifier qu'on l'engage aujourd'hui. Si on décide que 100 euros doivent impérativement rapporter au moins 5% par an, cela signifie que d'ici dix ans, il faudra qu'ils aient généré 162 euros de rentrées supplémentaires. Mais si on choisit 10%, il faudra qu'ils aient rapporté 259 euros dans le même laps de temps. Si, pour cause de rentabilité insuffisante, on décide finalement de ne pas investir, on peut alors, avec ces 100 euros, aller aujourd'hui au restaurant ou s'acheter des vêtements. Autrement dit, le taux d'actualisation retenu mesure la préférence qu'on accorde au présent par rapport au futur: plus ce taux est élevé, plus cela signifie qu'on préfère consommer tout de suite plutôt que d'investir pour l'avenir.

Cette notion est en particulier à la base de tous les scénarios qui cherchent à justifier économiquement l'action contre le changement climatique en approchant les coûts qu'il engendrera pour les comparer à ce qu'il faudrait investir pour le limiter. C'est le cas notamment du rapport établi par Nicholas Stern en 2006. Il concluait qu'un investissement de l'ordre de 1% du produit intérieur brut (PIB) mondial par an était "rentable" pour combattre le changement climatique. Mais ce calcul était établi sur la base d'un taux d'actualisation assez faible de 1,4% par an. D'autres auteurs, notamment l'économiste américain William Nordhaus, qui travaille sur ces sujets depuis les années 1970, ont critiqué ce choix et préconisé d'appliquer des taux d'actualisation nettement plus élevés, de l'ordre de 5%. Et logiquement, pour les mêmes impacts du changement climatique, ils aboutissent au résultat qu'il vaut mieux subir ces dégâts plutôt que de dépenser de l'argent pour les empêcher. Mais, pour des problèmes de cette nature et compte tenu de l'ampleur des incertitudes, la pertinence même de cette approche utilitariste, en termes de coûts-avantages, est très incertaine.

En savoir plus

 

"Climat et générations futures. Un examen critique du débat académique suscité par le rapport Stern", par Olivier Godard, Cahierdu Laboratoire d'économétrie de l'Ecole polytechnique n° 2007-13. Accessible sur http://ceco.polytechnique.fr/fichiers/ceco/publications/p...

 

09:12 Publié dans Actualités, Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook | | |

Les commentaires sont fermés.