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19 mai 2010

Le progrès selon Alain Minc

Invité de l'émission Parlons Net sur France Info le 7 mai 2010, Alain Minc a tracé les grandes lignes d'une évolution qu'il n'hésite pas à qualifier de « progressiste » de notre système de santé.

  

Voilà ce qu'il a déclaré (Son intervention sur le sujet commence à 21 :04mn): « Je pense qu'il va bien falloir s'interroger sur le fait qu'on récupère les dépenses médicales sur les très vieux en mettant à contribution leur patrimoine quand ils en ont, ou le patrimoine de leurs ayant droit. »

 

Pour illustrer son propos, il a cité un exemple qui le touche de très près, puisqu'il s'agit de son père : « J'ai un père qui a 102 ans, il a été hospitalisé 15 jours en service de pointe. Il en est sorti. La collectivité a dépensé 100 000 euros pour soigner un homme de 102 ans. C'est un luxe immense, extraordinaire pour lui donner quelques mois ou, j'espère, quelques années de vie. Je trouve aberrant, quand le bénéficiaire a un patrimoine, ou quand ses ayants droit ont des moyens, que l'Etat m'ait fait ce cadeau à l'œil. »

 

La méthode Reagan...

 

Avant d'analyser les conséquences d'une telle proposition, revenons sur les chiffres avancés par Mr Minc. Dans une tribune publié dans l'Humanité, le docteur Christophe Trivalle, gériatre, fait la mise au point suivante : « Se pose ensuite la question du coût, évoqué par Alain Minc, de 100 000 euros pour quinze jours ! Soit 6 600 euros la journée d'hospitalisation ! 100 000 euros, c'est la somme que réclamait l'hôpital de Metz pour une hospitalisation de six ans. Quel service de pointe coûte aussi cher ? Même la réanimation ou une transplantation ne coûte pas ce prix-là. S'agissait-il d'un hôpital public ? ».

En fait, la réponse est (malheureusement) beaucoup plus simple que cela... Joint par Libération, Mr Minc confie: «Écoutez, c'était illustratif. Ce montant est sans doute plus élevé que la réalité.» Plus élevé de combien? «Seize jours de service de pointe, ça doit être 20.000 ou 25.000 euros [...]. J'ai délibérément pris un chiffre qui frappe; le montant que j'imaginais qu'on puisse me réclamer

C'est vrai, le petit peuple est tellement obtus, il faut des images fortes pour le faire réagir...quitte à tordre le bras (quand ce n'est pas le cou) à la rigueur des arguments.

 

Cela rappelle un peu la méthode utilisée par Ronald Reagan dans les années 1970 pour décrédibiliser le système de protection sociale. Il répétait à l'envie l'histoire d'une femme (noire évidemment !) qu'il appelait la « welfare queen » (reine de l'aide sociale). Selon lui, elle était censée utiliser « quatre-vingts noms, trente adresses et douze cartes de sécurité sociale, grâce à quoi son revenu net d'impôt était supérieur à 150 000 dollars »...Bien sûr, elle n'existait pas !

Voilà pour la forme, nous allons voir à présent que le fond est tout aussi discutable.

 

Le « péril vieux »...

 

Il est incontestable que la proportion de « très vieux » dans la population française va augmenter dans les années à venir. Selon l'Insee, les plus de 75 ans représenteront 15,6% de la population en 2050 contre 8,8% aujourd'hui. Cela ne sera pas sans impact sur les dépenses de santé, c'est évident. Mais il faut rappeler qu'en presque 50 ans, la part de la consommation de soins et de biens médicaux (CSBM) dans le PIB est passée de 3,4 % en 1960 à 8,7 % en 2008, sans mettre le pays en faillite. On ne manquera pas de me rappeler l'existence du « trou de la Sécu ». A cela, on peut mettre en balance les plus de 20 milliards d'€ annuels d'exonérations de cotisations sociales...

Dans sa tribune, le docteur Trivalle cite un avis du Haut Conseil pour l'avenir de l'assurance maladie, adopté le 22 avril 2010. Pour le Haut Conseil, le vieillissement de la population française ne représente pas, par lui-même, la menace dominante pour l'évolution globale des dépenses de l'assurance maladie. Il correspond seulement au dixième de la hausse moyenne annuelle de la CSBM.

La hausse des dépenses de santé n'est pas forcément une fatalité : entre 1995 et 2008, la CSBM est passée de 8,2% du PIB à 8,7%. On peut envisager de nouveaux moyens pour limiter encore sa progression : remise en cause de la tarification à l'acte, accent mis sur la prévention (parent pauvre avec seulement 2% du total des dépenses aujourd'hui)... Et puis, n'oublions pas que la France est un des pays développés dont la démographie est, avec les Etats-Unis, la plus dynamique en raison notamment de la politique familiale (allocations familiales), de la gratuité de la scolarité dès 3 ans et de la bonne intégration (relative) des femmes dans l'emploi. Dans ces conditions, il serait sans doute plus pertinent de se consacrer à chercher des solutions pour favoriser l'emploi des « jeunes » afin qu'ils produisent les richesses nécessaires à la prise en charge des « très vieux ».

 

Pas de richesse sans société

 

« Mettre à contribution le patrimoine », oui mais à partir de quel niveau ?

Selon l'Enquête patrimoine de l'Insee de 2004, citée par l'Observatoire des inégalités, le patrimoine médian (la moitié dispose d'un patrimoine supérieur, l'autre moitié d'un patrimoine inférieur) des ouvriers non qualifiés était de 9 604 €...Celui des employés de 27 440 €. Il faut regarder du côté des professions libérales pour atteindre un niveau supérieur à 300 000 €. Quant aux plus de 70 ans, leur patrimoine médian était de 92 102 €. Encore, s'agit-il du patrimoine brut, c'est-à-dire sans déduction de l'éventuel endettement. On le voit, pour la très grande majorité des français, pas question de financer plus d'un mois de soins en service de pointe pour un « très vieux », même à raison de « seulement » 25 000 € pour seize jours !

 

Une chose est sûre, les inégalités dans la répartition du patrimoine sont beaucoup plus importantes que celles des revenus. Ainsi les 10% les plus fortunés détiennent 46% du total du patrimoine. La mesure évoquée par Mr Minc ne pourrait donc raisonnablement concerner que cette minorité de français. Mais pourquoi instaurer une forme particulièrement injuste de « droits de successions pour les malades », alors même que l'on a supprimé les droits de succession dans 95% des cas, privant le budget de l'Etat d'au moins 2 milliards d'€ par an ? Ne serait-il pas préférable, au contraire, de rétablir un impôt sur les successions digne de ce nom, afin d'éviter l'accumulation stérile de patrimoines au bénéfice d'une nouvelle classe de rentiers ? Ces sommes ne seraient-elles pas mieux utilisées par la collectivité pour financer un système de santé accessible à tous, quel que soit son revenu et son patrimoine. De même, il serait temps de revenir sur les mesures visant à remettre en cause la progressivité de l'impôt sur le revenu (IRPP). Sur la période 2000-2006 (donc avant le paquet fiscal), les différentes « simplifications » du barème de l'IRPP ont coûté 60 milliards à l'Etat et 45% de cette somme est allée dans la poche des 3% de contribuables les plus aisés.

 

« Les impôts sont le prix à payer pour une société civilisée. Trop de citoyens veulent la civilisation au rabais. » Voilà ce que disait Henry Morgenthau, secrétaire au Trésor des Etats-Unis, après l'adoption (en 1937) d'une réforme fiscale visant à renforcer la progressivité de l'impôt et à réduire le nombre des niches fiscales. Payer des impôts (ou des cotisations sociales) sur ce que l'on gagne ou sur son patrimoine, en payer proportionnellement plus lorsqu'on a des revenus ou un patrimoine élevés est parfaitement légitime, comme le reconnaît le milliardaire américain Warren Buffet: « Je pense que la société est responsable d'un pourcentage significatif de ce que j'ai gagné. Plantez-moi au milieu du Bangladesh, du Pérou ou d'ailleurs, et vous verrez ce qu'est réellement capable de produire mon talent dès lors qu'il lui faut s'exercer sur le mauvais type de sol. Dans trente ans, je serais encore en train de lutter. »

 

Défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ! 

 

Mr Minc, qui se voudrait un phare de la pensée, n'est bien souvent que le porte-parole de l'élite dirigeante, la synthèse de l'air du temps. Sa proposition n'est vraisemblablement pas faite au hasard ; il en a d'ailleurs remis une couche dans une interview parue dans Aujourd'hui en France daté du 17 mai. Il s'agit tout simplement d'ouvrir une nouvelle brèche dans la solidarité nationale. En effet, si cette idée voit le jour, les « riches » auront beau jeu de dire « pourquoi continuer à cotiser pour un système de protection sociale, alors que notre patrimoine sera, en plus, ponctionné ?». Ce sera pour eux le moyen de justifier un recours accru à l'assurance privée. A terme, ils seront inéluctablement tentés de « faire sécession » de la Sécurité sociale. Le système de santé publique, sous-financé, sera alors destiné à être un filet de sécurité pour les pauvres, la voiture balai de la santé...

 

Mr Minc, qui se vante de côtoyer régulièrement le président Nicolas Sarkozy, aurait-il par hasard croisé dans les couloirs de l'Elysée un certain Guillaume Sarkozy, délégué général du groupe Malakoff Médéric ?

Denis Kessler (ancien n°2 du Medef) écrivait dans Challenges le 4 octobre 2007, à propos du programme de Nicolas Sarkozy : « A y regarder de plus près, on constate qu'il y a une profonde unité à ce programme ambitieux. La liste des réformes ? C'est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans exception. Elle est là. Il s'agit aujourd'hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ! »...et notamment la Sécurité Sociale.

Alain Minc apporte sa modeste contribution à l'entreprise de « déconstruction », avec le culot immense de faire passer ça pour une démarche « progressiste » !

 

PP

14:34 Publié dans Actualités, Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : santé, sécurité sociale, finance, impôts, inégalités | | |  Facebook | | |

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