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12 août 2010

Pechiney, histoire d'une mondialisation chaotique

Article de Jean Matouk paru sur Rue89

L'Etat français, via le Fonds stratégique d'investissement (FSI), vient de rentrer à nouveau dans le capital de l'entreprise Pechiney en prennant 10% d'Alcan EP.

Le grand spécialiste de l'aluminium franchit ainsi une étape de plus dans la course en zigzag qu'on lui a imposée depuis vingt-huit ans, depuis sa nationalisation par la gauche en 1982. Une course dont les méandres traduisent bien l'incapacité du capitalisme français d'assurer l'avenir des grandes entreprises à long terme, ce qui génère une incertitude permanente pour les salariés.

Mais méandres qui mettent aussi en lumière le rôle de l'idéologie dont tous les experts annoncent pourtant le décès depuis trente ans.

Nationalisations et privatisations en partie « idéologiques »

Soyons honnêtes ! En 1981, la nationalisation de Pechiney, comme de nombreuses autres entreprises industrielles, et des banques, y compris les indépendantes et les plus petites, relevait, pour une grande part, de l'idéologie.

Une idéologie dont le Parti communiste était le gardien du temple : selon sa doctrine de toujours, les grands moyens de production et d'échange devaient cesser de fonctionner au profit du capital privé, et être mis au service de l'intérêt général incarné par l'Etat.

Il est exact -et la réalité actuelle le montre chaque jour- que contrairement aux balivernes sur les entreprises « citoyennes », les entreprises privées n'ont comme objectif -ou contrainte- final que le rendement maximum des actions, et les boni divers des dirigeants.

Dans ces conditions, on pouvait espérer que les entreprises nationalisées fonctionneraient plus pour l'intérêt général. Mais pour cela, il fallait franchir deux obstacles : que l'Etat ait les moyens de financer le développement des entreprises, comme le fait le marché par émission d'actions nouvelles, et que les directions des entreprises aient l'autonomie nécessaire.

Or l'Etat français, exsangue de manière récurrente, n'a jamais eu les moyens de ses ambitions industrielles et, par ailleurs, les rivalités de cabinet bloquaient des mois durant toutes les décisions.

A preuve de ces interventions erratiques des cabinets, l'achat par Pechiney d'American National Can [fabriquant de conserves, ndlr], en 1988, qui a donné lieu à des manœuvres tordues de certains hauts fonctionnaires, un procès pour délit d'initiés... et s'est finalement avéré être un gouffre financier.

La droite reprend les rennes en 1988 pour deux ans, puis en 1993, et dès 1995, Jean Arthuis privatise Pechiney. Là encore, l'idéologie joue une rôle important. Il s'agit :

  • pour une part, de s'opposer à l'étatisme de la gauche -étatisme tout relatif, car au vu des difficultés de la gestion « nationalisée », les présidents des entreprises publiques, avaient acquis, au fil des ans, une large autonomie ;
  • d'autre part de surfer sur la grande vague libérale qui déferlait depuis 1980.

Tout privatiser ! Rendre au « dieu » marché, et au « noyau dur » d'entreprises privées dirigées par d'anciens hauts fonctionnaires, le plus vite possible, le capital des grandes entreprises.

Dans le cas de Pechiney, la privatisation par vente des actions en bourse n'a pas été affaire facile ; il a fallu, pour ce noyau dur, faire appel à des groupes encore publics à l'époque : AGF, Caisse des dépôts, aux côtés du Crédit suisse.

Une valse « inhumaine » de rachats successifs

Puis vint la valse des rachats par des groupes étrangers. En 2003, Alcan rachète le tout. En 2007, Alcan est, à son tour, racheté par Rio Tinto. Aujourd'hui, Rio Tinto cède au fonds financier Apollo et au FSI (émanation de l'Etat français) la majorité du capital, dont on ignore le montant, excluant les activités « amont » comme la fabrication d'alumine (Gardanne) et l'usine d'aluminium de Dunkerque, construite sous la gauche en 1988. A côté du fonds Appolo ( 51%) du capital, et du FSI (10%), Rio Tinto conserve 39%.

Contrairement au discours gouvernemental, avec 10% au FSI, l'Etat français ne remet donc pas la main sur Pechiney. Condition de l'entrée du FSI : aucun des douze sites français (4 763 emplois) ne sera fermé. Mais la valse est loin d'être terminée. On peut gager que l'un des deux actionnaires anglo-saxons cèdera encore tout ou partie de son capital, posant à nouveau le problème de ces sites.

Tel est le déroulé répétitif de la « mondialisation heureuse » selon Alain Minc. L'actionnariat de grandes entreprises de ce type change tous les quatre ou cinq ans, évidemment sans aucun souci de l'emploi dans les territoires nationaux.

L'économie financiarisée est aussi « déterritorialisée », donc déshumanisée. Dans le cas présent, il aurait été préférable de ne pas privatiser Pechiney, ou en tous cas pas si vite.

Mais si l'Etat tenait essentiellement à le mettre en bourse, il fallait constituer un vrai noyau dur industriel, avec la Caisse des dépôts à 20% ou 30%, et une distribution de 10% ou 20% d'actions gratuites au personnel, de façon à stabiliser le plus possible le capital en des mains qui auraient eu un réel intérêt « national » à développer ou au moins garder l'entreprise.

08:59 Publié dans Actualités, Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : finance, mondialisation, libéralisation | | |  Facebook | | |

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