Midilibre.fr
Tous les blogs | Alerter le modérateur| Envoyer à un ami | Créer un Blog

08 septembre 2010

La monnaie : bien collectif ou propriété des banquiers ?

Extrait de l'ouvrage « La dette publique, une affaire rentable » de André-Jacques Holbecq et Philippe Derudder (éditions Yves Michel)

 

Attention! Nous touchons là au point sensible qui est tellement gros qu'il se produit souvent dans l'esprit de la plupart d'entre nous comme un court-circuit qui provoque un refus de l'information, ou tout au moins une incompréhension. Pour aider celles et ceux qui sont peu familiers avec ce sujet, nous allons l'introduire en présentant le principe de « l'argent dette» sous forme d'une histoire analogique que nous développerons ensuite sous une forme plus « orthodoxe ».

 

Imaginez que votre paquebot a fait naufrage et vous voilà à 1500 ou 2000 personnes sur la plage d'une grande île qui semble a priori fort accueillante. Pour une raison qui n'a pas sa place ici, nous partirons du principe que vous êtes certains de n'être jamais retrouvés et que la vie pour vous recommence là avec les autres naufragés. Vous vous organisez pour faire l'inventaire du lieu. Les éclaireurs rapportent tous de bonnes nouvelles. Il y a de l'eau douce, des forêts, des pâturages, des animaux facilement domesticables, les eaux qui entourent cette terre sont poissonneuses. L'île est vaste et peut accueillir la colonie sans aucune difficulté. A ceci s'ajoute le fait que les compétences des uns et des autres sont riches et variées, et qu'il a été possible d'embarquer à la hâte des outils et des semences. La vie est possible, reste à s'organiser. Chacun est prêt à utiliser ses talents, mais comment faire pour échanger les productions? Le troc bien sûr ... mais l'idée est rapidement évacuée car il suppose une réciprocité immédiate dans l'échange peu compatible avec la variété des biens et services disponibles. Il faudrait de l'argent ... Mais les cartes de crédit et de paiement de nos Robinsons ne sont ici d'aucune utilité. Les voilà dans une situation plutôt étrange. Tout est là pour vivre dans la suffisance et l'harmonie sur cette île, mais il n'y a pas d'argent. Qu'à cela ne tienne! Il suffit de créer une monnaie qui aura cours sur l'île et que tous les colons auront obligation d'accepter en paiement. Mais quoi? Va-t-on distribuer de l'argent à chacun, comme cela, comme au début d'une partie de « Monopoly » ? Non ... car l'argent n'a aucune valeur en soi; il n'est que la représentation symbolique de la vraie richesse, celle qu'offre la nature, valorisée par le travail de l'homme. La monnaie en circulation doit donc refléter le plus fidèlement possible la richesse créée. Il est alors convenu que l'argent ne sera émis qu'à la hauteur des besoins. Pour cela rien de plus simple, l'argent sera créé ex nihilo, autrement dit à partir de rien, chaque fois qu'une personne demandera un crédit.

Le pêcheur par exemple, doit, avant de pêcher ses premiers poissons, construire son bateau, ses casiers, ses filets, bref tout son matériel. Pour ce faire, il va utiliser les compétences d'autres colons. Il calcule la somme dont il a besoin pour les rémunérer, plus celle qu'il lui faut pour vivre, lui et sa famille jusqu'à ce qu'il puisse vendre le produit de sa pêche. Il emprunte cette somme auprès de l'organisme missionné pour émettre la monnaie de l'île. L'argent ainsi emprunté se retrouve rapidement dans la colonie par le biais des rémunérations versées et, chacun faisant pareil de son côté, une masse monétaire est constituée, suffisante pour permettre la production et échanges des richesses créées.

Tout le monde est content au début, mais un problème majeur apparaît rapidement. L'argent se raréfie dans la communauté au fur et à mesure que les colons remboursent leurs emprunts. Pour faire face aux échéances, il faut se serrer de plus en plus la ceinture et il devient évident qu'à terme il n) aura plus un sou vaillant dans l'île. Pour palier à cela, il faut ré emprunter ...

 

Quelle analogie avec notre réalité, vous demandez-vous ? Car dans notre monde nous ne nous trouvons pas dans la situation des naufragés. N'utilise-t-on pas une monnaie qui « existe» ?

Voilà la croyance la plus populaire, et savamment entretenue, qui maintient dans nos esprits l'idée que l'argent existe comme un gâteau dont la seule question est de savoir comment le répartir entre les convives.

 

Alors où réside le problème?

Ce que ne précise par notre histoire de naufragés, c'est à qui est confié le privilège de la création monétaire sur l'île; autrement dit, qui a le droit de consentir les crédits par simple inscription de la somme empruntée, et si les prêts sont, ou non, assortis d'un intérêt. En quoi cela est-il important? Représentez-vous choses:

 

Ou bien la colonie décide que l'argent est un bien collectif pour faciliter la production et les échanges de ce qui est nécessaire à la vie au quotidien; elle confie dans ce cas la création monétaire et la gestion des crédits à une entité qui représente l'intérêt collectif. La nature même de cet organisme et la mission qui lui est confiée, autorisent la création de la monnaie de la colonie sans nécessité absolue que la dette ainsi générée lui soit remboursée ... On peut imaginer: par exemple que les investissements productifs ne soient pas remboursables pour éviter l'écueil qui est apparu rapidement dans notre histoire. Que les comptes de cette entité soient en négatif, qui cela empêcherait-il de dormir puisque qu'en fin de compte, dans ce cas de figure, la colonie ne fait que contracter une dette envers elle-même et que la monnaie ainsi mise en circulation est bénéfique au corps de la communauté, comme le sang est bénéfique au nôtre. De même un organisme de ce genre n'aurait aucun besoin de facturer un intérêt, car pour quelle raison nos Robinsons devraient-ils acheter leur propre monnaie tirée d'un chapeau ... Quand bien même le feraient-ils, cet intérêt pourrait ensuite être redistribué à des fins d'intérêt commun.

 

Ou bien la colonie confie ce privilège à un banquier, entrepreneur privé au même titre que le charpentier, le pêcheur ou le boulanger et, dans ce cas, ce dernier ne peut se permettre ni des comptes en négatif, ni des prestations gratuites. Dans ce cas, non seulement la colonie doit en permanence réemprunter pour maintenir la quantité d'argent nécessaire aux échanges quotidiens, mais aussi emprunter toujours plus pour être en mesure de payer les intérêts qui ne sont jamais créés avec le capital emprunté.

 

Voyez-vous la subtilité? Une subtilité dont les conséquences sont énormes puisque toute la question de la dette y trouve sa source. Eh bien, le croirez-vous, nous terriens, avons choisi soit par intérêt personnel, soit par ignorance, la deuxième formule ...

Alors oui, le temps où il fallait chercher l'or dans les rivières ou le voler pour augmenter la masse monétaire est irrémédiablement révolu, et c'est tant mieux. Mais la désinformation du public permet la survivance d'archaïsmes de la pensée au sujet de l'argent qui conduit la plupart des gens à refuser de croire que presque toute la monnaie en circulation, 93 % de M3 (1) (ou 84 % de Ml si on se limite à cet agrégat) a été créée ex-nihilo par les banques commerciales, sous forme de crédits aux ménages, aux entreprises et aux États.

 

 

1. À fin septembre 2007, les billets et pièces en circulation dans la zone euro représentaient 611 milliards d'euros, pour un total de Ml (billets et pièces + dépôts à vue) de 3820 milliards d'euros

M3, quant à lui, représentant 8398 milliards d'euros.

 

08:37 Publié dans Actualités, Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : finance, monnaie | | |  Facebook | | |

Les commentaires sont fermés.