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16 novembre 2010

Y-a-t-il encore quelque chose à faire pour notre pays ?

J'ai lu le dernier ouvrage de Corinne Maier, intitulé « Tchao la France ». L'auteur, qui a connu une certaine notoriété avec « Bonjour paresse » (où elle expliquait pourquoi et comment en faire le moins possible dans une grande entreprise), nous livre 40 raisons de quitter la France.

 

Un Etat tentaculaire, tatillon et bureaucratique, une presse sous contrôle, des libertés remises en cause, une école élitiste et inefficace, un rayonnement culturel en déclin, des conditions de logement déplorables...voilà un bref aperçu de notre triste sort.  La France serait aussi le pays du piston et des passe-droits, le pays où les salariés ont le moins confiance en leurs collègues. Enfin l'élite politique et économique souffrirait d'une consanguinité à nulle autre pareille. Même le système de santé ne trouve pas grâce à ses yeux : il transformerait le pays en un « vrai paradis pour les souffrants et les alités »...

 

Même si certains points ne manquent pas de pertinence, tout cela nous conduit à chercher un pays imaginaire qui conjuguerait le niveau d'impôt des Etats-Unis, les services publics et le dialogue social scandinaves, le climat espagnol... Bref, on atteint vite les limites d'une telle démarche.

 

Au final, la question pourrait être « les autres pays développés peuvent-ils accueillir toute la misère (française) du monde ? ». A l'évidence, non ! Ce comportement de « passager clandestin », qui consiste à se délocaliser dans le pays qui convient le mieux à nos attentes, n'est valable que si un petit nombre le pratique. De plus, dans un contexte de chômage de masse dans les pays développés, ce n'est envisageable que pour une minorité de gens dont les compétences sont recherchées (ingénieurs, financiers, consultants, informaticiens...), qui maîtrisent les langues étrangères.

 

On pourrait être tentés de s'écrier : « Qu'ils partent ! ». Les « dynamiques », les « créatifs » qui pensent que l'herbe est plus verte ailleurs. Je fais le pari qu'on fera bien sans eux. Sans tomber dans les inepties du type « La France, tu l'aimes ou tu la quittes », on pourrait citer John Fitzgerald Kennedy : « Ne vous demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous. Demandez-vous ce que vous pouvez faire pour votre pays ».

 

Que faire alors de ceux, qui pour diverses raisons (attachement à sa famille, à son pays, peur de l'inconnu...), choisissent ou sont contraints de rester ? Il faut bien continuer à faire bouillir la « marmite France » !

 

 Il serait aberrant de dire que tout va bien chez nous et qu'il ne faut rien changer. Mais, contrairement à ce que l'on entend (trop) souvent, le mal qui ronge notre modèle social n'est pas l'explosion de la dépense publique, qui traduirait l'emprise sans cesse grandissante d'un Etat sclérosant. Si depuis 1970 la dépense publique est passée de 40,3% à 56% du produit intérieur brut (PIB), c'est en grande partie en raison de l'augmentation des prestations sociales (principalement santé et retraite). Le coût de fonctionnement des administrations publiques (Etat, collectivités locales et organismes de sécurité sociale) est passé de 15,3% du PIB à 18,8%.

http://www.insee.fr/fr/indicateurs/cnat_annu/base_2000/se...

 

 

20101110 - France.JPG

 

Ce qui a progressé depuis les 1970, ce n'est donc pas l'étatisation de l'économie, c'est la solidarité garantie par l'Etat, dans un contexte de vieillissement de la population, de progression de l'offre et de la demande de soin et de formation...Cette solidarité nationale a permis notamment , via la montée en puissance des retraites publiques, de faire passer le taux de pauvreté des personnes âgées de plus de 25% en 1970 à environ 12% aujourd'hui. Les pays qui ont une dépense publique plus faible ont fait le choix de confier au secteur privé la santé et les retraites. A cet égard, l'exemple des Etats-Unis, qui a poussé le plus loin la logique de la privatisation, doit nous faire réfléchir : le système de santé représente 16% du PIB (contre 11% en France), pour des résultats moindre en termes de santé publique et 50 millions de laissés pour compte.

 

Pour autant, le modèle social ne saurait se résumer à une « tuyauterie » qu'il suffirait d'entretenir, il faut une vision collective, un projet de société. C'est cet état d'esprit qui avait présidé à la mise en œuvre du programme du Conseil National de la Résistance, dès l'immédiat après-guerre, avec notamment la création de la Sécurité sociale. Depuis lors, l'élite technocratique (énarques, inspecteurs des finances...) s'est contentée de bricoler quelques rustines pour essayer tant bien que mal de maintenir un système dont la légitimité est sans cesse remise en cause.

 

Cette absence de vision de l'élite technocratique se retrouve également chez l'élite patronale. Forcément, puisque bien souvent les mêmes passent de l'une à l'autre avec une facilité déconcertante. Ils y croisent les héritiers, qui sont légions parmi nos grands patrons. « Ceux qui réussissent », qu'évoquent Jean-François Copé avec des trémolos dans la voix, sont souvent des « fils et des filles de » : Pinault, Bouygues, Arnault,...Le cas le plus emblématique est sans doute Arnaud Lagardère, plus préoccupé par ses écuries sportives que par EADS, et dont les performances mirobolantes ont conduit son groupe à être exclu du CAC 40. Dans ces conditions, pas étonnant que sur les 100 premières entreprises françaises, seules 10% n'existaient pas il y a trente ans contre 40% aux Etats-Unis. Le paysage économique français apparaît aujourd'hui dominé plutôt par des groupes exploitant une rente (Total, GDF Suez...) ou bénéficiant de la commande publique (Vinci, Vivendi...), que par des conquérants sur des marchés liés à l'innovation. Par ailleurs, les avantages comparatifs de la France se sont effrités dans de nombreux domaines de moyenne ou haute technologie: le matériel de télécommunication, le matériel informatique, l'électronique grand public et, surtout, dans l'automobile.

 

Dévitalisation du modèle de solidarité nationale, sclérose du modèle économique, ces deux fléaux ont pour conséquence une désillusion grandissante dans toutes les strates de la société. Un temps séduits par la « culture d'entreprise » comme alternatives aux idéologies (forcément) ringardes, les cadres et professions intellectuelles supérieures sont rattrapés par le chômage et les délocalisations. Ils sont de plus en plus dubitatifs vis-à-vis de stratégies d'entreprises qu'ils ne comprennent plus. On peut dire, avec Emmanuel Todd, que « ce que nous observons est un groupe supérieur implosé, une multitude d'individualités isolées, farouchement préoccupées d'elles-mêmes, détachées de la religion, des idéologies (...) ».

 

Comment redonner du sens à tout cela ? Les pistes à explorer sont sans doute multiples, mais j'en retiendrai trois : la fiscalité, l'école et la vie politique.

 

La fiscalité n'est pas qu'une question technique, elle est la traduction chiffrée des valeurs d'un pays. Si la finalité du système fiscal est le financement des politiques publiques, il doit également s'attacher à limiter les inégalités de revenus. Aujourd'hui, les impôts progressifs (impôt sur le revenu, ISF, droits de succession) ne représentent que 7,5% du total des recettes publiques. Le système fiscal doit également éviter l'accumulation de patrimoines démesurés et leur concentration entre quelques mains. Une société de rentiers est moins performante qu'une société où les cartes sont rebattues entre chaque génération. A cet égard, la quasi-suppression des droits de successions est un très mauvais choix. La justice fiscale doit également concerner les entreprises, en corrigeant cette aberration qui veut que les plus grandes d'entre elles ont un taux d'imposition nettement plus faible que les plus petites (13 % contre 30 %). Et puis, il est impératif de procéder enfin à un examen critique des 172 milliards d'€ de niches fiscales et sociales (http://www.contreinfo.info/article.php3?id_article=3087). La fiscalité doit donc être abordée non pas sous l'angle habituel de la baisse des prélèvements obligatoires, mais selon la nécessité d'apporter les ressources nécessaires à des politiques publiques démocratiquement débattues, tout en garantissant la cohésion sociale, en évitant que les très riches et les très pauvres ne « décrochent » du reste de la société.

 

Depuis une quinzaine d'années, la part du produit intérieur brut (PIB) consacrée aux dépenses d'éducation ne cesse de diminuer: 6,6% en 2008, contre 7,6% en 1996. Il manque environ 20 milliards d'euros pour que l'effort de la nation soit équivalent à ce qu'il était il y a quinze ans, soit 15% du budget actuel. Mais au-delà de la nécessaire revalorisation des moyens, il est tout aussi impératif de réfléchir à l'organisation et au fonctionnement du système scolaire. La France est l'un des pays où l'origine sociale conditionne le plus la réussite scolaire. Ainsi, selon une note du ministère de l'Education, un fils d'enseignant a quatorze fois plus de chances d'obtenir le bac que son camarade dont le père est ouvrier non qualifié. L'enseignement est toujours majoritairement centré sur l'acquisition d'un savoir académique et disciplinaire. Le système, depuis toujours, a pour vocation de sélectionner les meilleurs sans trop se préoccuper des autres (la dépense annuelle pour un étudiant classe préparatoire, 13 760 €, est deux fois plus élevée que pour un étudiant de l'université). C'était valable lorsqu'il s'agissait de former une élite peu nombreuse, via notamment les « Grandes Ecoles », mais atteint ses limites lorsqu'il s'agit de gérer la massification de l'éducation. Aujourd'hui encore, la position sociale future est largement conditionnée par la capacité à ingurgiter des mathématiques à 18 ans. La capacité à travailler en groupe, à mobiliser des connaissances inter-disciplinaires, à prendre des initiatives ne sont pas suffisamment valorisées. Plutôt que de classer, de trier, la finalité de l'école devrait être de garantir à tous les élèves la maîtrise d'un socle de connaissances, mais aussi et surtout leur donner confiance en eux, en leurs camarades et en leurs capacité à progresser.

 

Enfin, il est nécessaire d'ouvrir la politique au plus grand nombre en limitant strictement le cumul des mandats selon le principe suivant : un seul mandat renouvelable une fois. Fini les députés-maires, quand ce n'est pas les députés-maires-conseillers généraux-président de communautés de communes ! Fini les élus pendant trente ans au même poste ! Cela dit, dans cette hypothèse, cela n'empêcherait pas un conseiller régional, au terme de ses deux mandats, de devenir député. Mais il ne serait « que » député (ce qui est suffisant pour occuper ses journées). Une telle limitation permettrait « d'aérer » la classe politique, d'apporter du sang neuf. Cela éviterait également la transformation des partis politiques en club de notables locaux entourés de supporters, en faisant régulièrement émerger des « têtes nouvelles » parmi les militants. Moins préoccupée par sa propre réélection, on peut espérer que la classe politique s'attachera à mettre au centre du débat les vraies questions : comment lutter contre le chômage de masse, quel avenir pour la protection sociale, quel urbanisme pour demain...

 

Si certains ont des raisons de quitter la France, les autres ont beaucoup à faire et c'est une bonne raison de rester !

 

PP

08:52 Publié dans Actualités, Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : inégalités, école, fiscalité, impôts | | |  Facebook | | |

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