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19 novembre 2010

Imparfait du subjonctif, chômage, modèle allemand

Je vous livre quelques réactions suite à « l'interview » de Nicolas Sarkozy par les trois fleurons du journalisme français. C'était le jour de l'Aït el kébir et comme le disaient les Guignols de l'Info, trois moutons allaient se faire égorger en direct !

 

Tout d'abord, un changement notable est à signaler : Nicolas Sarkozy s'est mis à « parler Président ».

 

Deux exemples... Annonçant qu'il allait citer les propos du Pape, il a dit : « je cite expressis verbis ». Il y a seulement quelques jours, il nous aurait dit : « j'vous répète qu'est-ce qu'il a dit ».

 

Ensuite, à propos du départ de Jean-Louis Borloo, il s'est même fendu d'un imparfait du subjonctif : « Un homme comme Jean-Louis Borloo est un homme de très grande qualité. J'aurais d'ailleurs souhaité qu'il restât au gouvernement. ». La semaine dernière il aurait dit à peu près : « ce qu'est-ce que j'aurais voulu, c'est qu'il soye resté ».

 

Cela dit, on pourrait lui pardonner sa syntaxe approximative, si ses analyses l'étaient un peu moins !

 

Le chômage reculera l'année prochaine 

 

Comme lors de son intervention de janvier, le Président a affirmé que « le chômage reculera l'année prochaine ». Pour étayer son diagnostic, il a asséné les derniers chiffres publié par l'INSEE faisant état de la création de près de 50000 emplois au 3ème trimestre et de 100 000 création d'emploi en un an (http://www.insee.fr/fr/themes/info-rapide.asp?id=18&d...).

 

Effectivement, sur un an le secteur marchand de l'économie française a créé 98600 emplois. Mais ce solde global masque des disparités très fortes entre les secteurs d'activités. Ainsi l'industrie, si chère à notre Président, a détruit 82400 emplois tandis que le secteur tertiaire (services) a créé 200500 emplois. En règle générale, les emplois du secteur tertiaire sont de moins bonne qualité que ceux de l'industrie (temps partiel, CDD)... Enfin, preuve de la fragilité de la reprise de l'emploi, ces 98600 emplois créés comprennent 97200 postes d'intérimaires supplémentaires.

 

De toute façon, ces créations ne suffisent pas, loin de là, à faire baisser le chômage : le nombre des inscrits à Pole Emploi a augmenté de 1,1 million entre juillet 2008 et juillet 2010. De plus, il « manque » encore 475 000 emplois pour retrouver le niveau de l'emploi dans le secteur marchand de début 2008.

 

20101117 - Sarkozy1.JPG

Au passage, on peut noter la forte hausse de l'emploi sur la période 1998-2000. Serait-ce l'impact des 35 heures, cette aberration ? On n'ose y croire !

 

Si tant est que cette création d'emploi se poursuive, il est hasardeux de prédire une baisse du chômage l'année prochaine. En effet, il n'est pas sûr que ce rythme de création suffise à résorber l'accroissement de la population active, d'autant plus que la réforme des retraites est censée maintenir au travail les seniors plus longtemps.

 

Plus globalement, les conditions d'une reprise durable ne sont pas réunies. Cela passe par l'enchaînement vertueux : reprise du crédit, suivie d'une reprise de l'investissement du secteur privé et de la consommation, soutenue par la hausse du pouvoir d'achat des ménages.

 

Or, si on regarde, le taux d'évolution de l'encours de crédit aux sociétés non financières, ce n'est pas très réjouissant.

http://www.banque-france.fr/fr/statistiques/telechar/titr...

 

http://www.banque-france.fr/fr/statistiques/base/statmon/...

 

 

20101117 - Sarkozy2.JPG

En ce qui concerne les crédits destinés à financer l'investissement, on constate un tassement de l'évolution. En matière de crédits de trésorerie (court-terme), le fléchissement est toujours très marqué, avec une baisse de l'ordre de 9% sur 12 mois en août 2010.

 

Il est vrai que les entreprises ne sont pas incitées à s'endetter pour financer de nouveaux investissements dans la mesure où le taux d'utilisation des capacités de production (TUC) a atteint un plus bas historique en 2009 à 72,5%. Même si ce taux est remonté à 77%, il est encore assez loin de sa moyenne de long terme soit 85%.

 

 

20101117 - Sarkozy3.JPG

Quoiqu'il en soit, le faible niveau du TUC se traduira par un report ou une annulation massive de projets d'investissement. Cela se traduit déjà par une baisse du taux d'investissement des sociétés non financières en 2009.

 

 

20101117 - Sarkozy4.JPG

Dans un contexte d'incertitude et de sous-utilisation des capacités de production, les entreprises seront plus incitées à avoir recours à l'intérim (cela s'est traduit par la prépondérance de l'intérim dans les créations d'emplois) voire aux heures supplémentaires (toujours défiscalisées) qu'aux embauches durables.

 

Il est donc peu probable que le secteur privé soutienne la reprise. Qu'en sera-t-il des dépenses publiques ? Compte tenu du serrage de vis annoncé sur les prochaines années, et notamment dès 2011, l'Observatoire Français des Conjonctures Economiques (OFCE) estime que la politique budgétaire amputera la croissance de 1,1 point de PIB l'année prochaine.

 

Comme partout en Europe, prétextant une hypothétique reprise et arguant de la contrainte des « marchés », le gouvernement français a décidé de lever le pied sur le soutien public à l'activité, alors même que le secteur privé n'est pas en mesure de prendre le relai au moins à court et moyen terme.

 

Pas sûr, donc, que la « prédiction » du Président se réalise... mais on commence à avoir l'habitude.

 

Le modèle allemand

 

Notre Président a un besoin impérieux de se raccrocher à des « modèles »...et une capacité déconcertante à passer de l'un à l'autre ! Exit le modèle britannique, vive le modèle allemand.

 

Un modèle très malléable, ce modèle allemand, puisqu'il a servi à l'instauration du bouclier fiscal et qu'il sert désormais à justifier sa suppression !

 

Désormais, il faudrait aligner notre fiscalité sur l'Allemagne pour assurer notre compétitivité et éviter les délocalisations. Comme si les entreprises françaises délocalisaient en Allemagne !

 

Mais à y regarder d'un peu plus près, on peut se demander si l'Allemagne est un modèle ou un franc-tireur. En effet, l'Allemagne s'est lancée depuis 2002 dans une politique de baisse des coûts salariaux, notamment via les fameux accords Hartz sur le marché du travail. En 2007, l'Allemagne augmentait son taux de TVA de 3 points et réduisait dans le même temps ses cotisations sociales. Cette politique, qui s'apparente à une dévaluation compétitive, s'est traduite par une chute moyenne de 3,6% des coûts salariaux unitaires dans l'industrie entre 2003 et 2007. Sur la même période, ces coûts restaient stables en France.

 

L'Allemagne a également engagé un véritable dumping fiscal en initiant la baisse des taux d'impôts sur les sociétés, qui a gagné l'Europe entière. Au final, cette stratégie s'est avérée payante, puisque l'Allemagne a gagné des parts de marché au sein de la zone euro, au détriment de ses « partenaires ». Mais cela c'est traduit par une explosion de la précarité, de la pauvreté laborieuse en Allemagne.

 

Conjuguant un positionnement concurrentiel favorable et une baisse des coûts salariaux, les entreprises allemandes ont pu tailler des croupières à leurs homologues françaises. Mais la stratégie allemande n'est payante que dans la mesure où elle est la seule à la mettre en œuvre. Si tous les pays font de même, cela annulera l'avantage compétitif et il faudra trouver d'autres moyens, c'est-à-dire d'autres baisses d'impôts, d'autres baisses de salaires, entraînant l'Europe vers un marasme encore plus profond...qui justifiera d'autres coupes dans les dépenses publiques...

 

Plutôt que d'essayer de copier un soi-disant « modèle », il serait préférable de s'appuyer sur les atouts de notre pays. La France est toujours la deuxième destination mondiale des investissements directs étrangers (IDE), derrière les Etats-Unis. Que recherchent les entreprises ? Pas uniquement des faibles salaires et des impôts bas, sinon elles iraient toutes s'installer en Afrique sub-saharienne. Elles recherchent en priorité des infrastructures de qualité (routes, réseaux d'énergie et de communication), des institutions stables (stabilité politique, sécurité, droit de la propriété), une main d'œuvre qualifiée voire un système de subventions publiques, bref tout ce qui fait (encore) les forces de notre pays.

 

C'est là-dessus qu'il faudrait s'appuyer et aussi s'efforcer de peser dans le débat européen pour pénaliser autant ceux qui, comme l'Allemagne, mènent une stratégie de passager clandestin, que ceux qui ne respectent pas les critères de Maastricht !

 

PP

 

 

10:06 Publié dans Actualités, Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : sarkozy, fiscalité, chômage, emploi | | |  Facebook | | |

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