Midilibre.fr
Tous les blogs | Alerter le modérateur| Envoyer à un ami | Créer un Blog

22 novembre 2010

Les médias et la moyennite

Ces jours derniers, certains médias semblent atteints d'une maladie bizarre : la moyennite...

Ainsi Aujourd'hui en France, 20 Minutes...relayant une étude de l'IFOP, nous proposent de dresser un portrait robot du « français moyen ».

Dans Aujourd'hui en France, on apprend que la classe moyenne a un « revenu moyen oscillant entre 2317 € et 5274 € par mois et par foyer. »

http://www.leparisien.fr/economie/le-grand-malaise-des-cl...

 

20 Minutes est plus catégorique en nous affirmant que le « revenu moyen est de 3.762 euros par mois (par foyer) ».

http://www.20minutes.fr/article/625079/societe-quel-profi...

 

On peut se poser plusieurs questions... Tout d'abord s'agit-il d'un revenu avant ou après impôts, tenant compte des prestations sociales (allocations familiales, aide au logement...) ou non ?

 

Ensuite, cette notion de revenu par foyer est un peu surprenante. En effet avec 3762 €, un célibataire habitant dans une ville moyenne de province est le roi du pétrole (il fait même parti des 10 ou 15% les plus riches !). En revanche, un couple avec 4 enfants qui habite à Paris doit avoir des fins de mois un peu difficiles !

 

En statistique, la notion de moyenne n'a pas grand sens si l'on ne tient pas compte des inégalités de la distribution des valeurs observées. Les spécialistes diraient qu'il faut compléter la moyenne par la notion « d'écart-type ».

 

Prenons un exemple simple...

On considère une population de 1000 individus dont 100 gagnent 8000 € et les 900 autres 1500 €. L'individu « moyen » gagnerait 2150 €.

 

Considérons à présent une autre population de 1000 individus où tout le monde gagnerait...2150 €. L'individu « moyen » gagnerait également 2150 €.

 

A la seule lecture de la moyenne, on pourrait croire que ces deux populations sont équivalentes et que les aspirations de leurs membres sont identiques. Dans le premier cas, on peut pourtant penser qu'il y a deux « camps » aux aspirations très différentes. Selon moi, la France est plus proche du premier cas que du second...

 

Cela dit, on le voit la moyenne n'apporte pas grand-chose à la compréhension si on ne la complète pas des indicateurs liés à la dispersion des valeurs autour de la moyenne.

 

Pour avoir une vision plus réaliste d'une population on peut, plutôt que la moyenne, utiliser la médiane. Le salaire médian est le salaire tel que la moitié de la population gagne plus et l'autre moitié gagne moins.

 

Dans l'exemple des deux groupes de 1000 individus, le premier groupe (le plus inégalitaire) aurait un salaire médian de 1500 € et le second un salaire médian de 2150 € (puisque tout le monde gagne la même chose).

 

La médiane donne une vision plus réaliste de la population étudiée. L'écart entre la moyenne et la médiane donne une idée des inégalités de revenu au sein de la population.

 

Autre incongruité dans l'analyse proposée par les médias : l'utilisation du revenu par foyer sans préciser la composition du foyer. Il aurait été préférable de raisonner en niveau de vie par personne.

 

Le niveau de vie est égal au revenu disponible du ménage divisé par le nombre d'unités de consommation (UC). Le niveau de vie est donc le même pour tous les individus d'un même ménage. Les unités de consommation sont généralement calculées selon l'échelle d'équivalence dite de l'OCDE modifiée qui attribue 1 UC au premier adulte du ménage, 0,5 UC aux autres personnes de 14 ans ou plus et 0,3 UC aux enfants de moins de 14 ans.

Le revenu disponible d'un ménage comprend les revenus d'activité, les revenus du patrimoine, les transferts en provenance d'autres ménages et les prestations sociales (y compris les pensions de retraite et les indemnités de chômage), nets des impôts directs. Quatre impôts directs sont généralement pris en compte : l'impôt sur le revenu, la taxe d'habitation et les contributions sociales généralisées (CSG) et contribution à la réduction de la dette sociale (CRDS).

 

Le tableau suivant récapitule les niveaux de vie moyen et médian depuis 2000 :

 

année

moyenne

médiane

2000

19 740

16 980

2001

20 210

17 400

2002

20 710

17 860

2003

20 590

17 810

2004

20 570

17 730

2005

20 810

18 020

2006

21 320

18 280

2007

21 670

18 670

2008

22 110

18 990

 

http://www.insee.fr/fr/themes/tableau.asp?reg_id=0&re...

 

Le niveau de vie mensuel médian était donc de 1582,5 € en 2008 et le niveau de vie moyen de 1842,5 €. On est donc assez loin des 3762 € annoncés.

 

Si on veut aller encore plus loin dans l'analyse, il faut subdiviser la population étudiées en déciles.

Ainsi, pour une étude sur les niveaux de vie d'une population :

- le premier décile (noté généralement D1) est le niveau de vie au-dessous duquel se situent 10 % des niveaux de vie;

- le neuvième décile (noté généralement D9) est le niveau de vie au-dessous duquel se situent 90 % des niveaux de vie.

 

Le premier décile est, de manière équivalente, le niveau de vie au-dessus duquel se situent 90 % des niveaux de vie; le neuvième décile est le niveau de vie au-dessus duquel se situent 10 % des niveaux de vie.

 

 

2008

1er décile (D1)

10 520

2ème décile (D2)

13 120

3ème décile (D3)

15 200

4ème décile (D4)

17 100

Médiane (D5)

18 990

6ème décile (D6)

21 120

7ème décile (D7)

23 790

8ème décile (D8)

27 630

9ème décile (D9)

35 550

 http://www.insee.fr/fr/themes/tableau.asp?reg_id=0&re....

 

En 2008, le premier décile se situait à 10520 € soit 877 € par mois, le neuvième décile à 35550 € soit 2962 €. Rappelons qu'il s'agit de niveaux de vie par personne.

 

Pour un couple avec deux enfants en bas âge, cela correspond à un revenu mensuel de

877 x (1 + 0.5 + 0.3 + 0.3) = 1842 € par mois pour le premier décile et 6220 € par mois pour le neuvième décile.

 

En 2008, les 20% les plus riches détenaient 38,3% de la masse totale des niveaux de vie soit autant que les 60 % les plus pauvres.

 

http://www.insee.fr/fr/themes/tableau.asp?reg_id=0&re...

 

Et la concentration des patrimoines est encore plus caractérisée que la concentration des revenus puisque les 10% les plus riches détenaient 46% du patrimoine total en 2003 (derniers chiffres connus).

http://www.insee.fr/fr/themes/tableau.asp?reg_id=0&re...

 

Pour plus d'indicateurs sur les inégalités voir ici : http://www.insee.fr/fr/publications-et-services/default.a...

 

Pour tenter de cerner ces fameuses « classes moyennes », il me semble préférable de reprendre la distinction effectuée par le Credoc ("Les classes moyennes sous pression", par Régis Bigot, Cahier de recherches n° 249, Crédoc, mars 2009) :

  • Au bas de l'échelle, il distingue les catégories pauvres, constituées des 10% les plus défavorisés, et les catégories modestes, les 20% juste au-dessus.
  • En haut, il sépare les plus hauts revenus (les 10% les plus riches) et les couches «aisées» (situées entre les 80% et 90%).
  • Les classes moyennes sont donc constituées des 50% des ménages situés entre les 30% les plus démunis et les 20% les plus aisés, soit entre 1 086 euros et 2 004 euros de revenu disponible pour une personne seule, entre 2 042 euros et 3 833 euros pour un couple sans enfant ou encore entre 2 751 euros et 4 778 euros pour un couple avec deux enfants en bas âge.

 

Mais dans le langage médiatique habituel, la notion de « couches moyennes » se rapporte plutôt aux ménages dont la personne de référence est médecin, ingénieur ou cadre et dont le conjoint travaille, souvent dans une profession analogue. Ces ménages peuvent ainsi faire partie en réalité du dixième (ou du cinquième) le plus favorisé de la population, avec un revenu disponible par personne supérieur à 3 000 euros. On ne peut que regretter ces amalgames quant au terme « classes moyennes » : le même mot tend à définir des groupes sociaux dont le niveau de revenu peut varier du simple au quadruple !

 

A trop étendre vers le haut les classes moyennes, on finit par justifier la réticence d'une large partie des catégories aisées à se soumettre à l'impôt: si elles restent moyennes, pourquoi en effet leur faudrait-il payer davantage d'impôts et de cotisations que la moyenne?

 

En revanche, pour les 50% des ménages composant les « vraies » classes moyennes, une communauté de vision pourrait être trouvée. En effet, quel est leur intérêt commun : un emploi de bonne qualité associé à une rémunération décente, une protection sociale efficace (santé, chômage, vieillesse), un système éducatif qui assure à leurs enfants un avenir meilleur, un logement confortable sans y consacrer plus du quart de leur revenu...

 

Bref il doit être possible de faire émerger une « classe moyenne populaire », sur une vision partagée de ses intérêts.

 

De part et d'autres de cette «classe moyenne », les extrêmes ont tendance à s'éloigner : les pauvres deviennent plus pauvres et les riches plus riches.

 

Tout le travail de la gauche devrait être de resserrer cet écart. En effet, une société ne peut fonctionner de façon satisfaisante avec des franges de population dont les conditions de vie s'éloignent trop de la moyenne. Les riches, tout d'abord, auront (ont déjà, sans doute) la volonté de s'extraire de la solidarité nationale en s'estimant injustement ponctionnés. La frustration développée par les plus pauvres se traduira soit par une augmentation de la violence sociale, soit par un désintérêt total de leur part vis-à-vis des institutions.

 

La gauche a donc trois majeurs défis à relever :

  • Reconstruire une «vraie» classe moyenne en opposant à l'individualisme la vision d'une communauté d'intérêts
  • Lutter contre la pauvreté en luttant contre les emplois de mauvaise qualité et en mobilisant des moyens pour l'insertion professionnelle des moins «employables»
  • Limiter la croissance des hauts revenus (par la fiscalité, l'action sur les écarts de salaires et les patrimoines)

 

PP

08:43 Publié dans Actualités, Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : revenus, salaires, inégalités, impôts, fiscalité | | |  Facebook | | |

Les commentaires sont fermés.