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26 novembre 2010

Crise européenne, deuxième service (3/4)

La haine des politiques discrétionnaires

 

Il faut sans doute y voir d'abord un pur produit du néolibéralisme comme effort d'éliminer tout ce qui pourrait ressembler à des politiques économiques discrétionnaires. La souveraineté et l'autonomie d'action sont volontiers célébrées pour tous les agents mais à la condition qu'ils soient privés seulement. Et là où la joyeuse anarchie du marché est réputée féconde à souhait, le seul dont la capacité d'initiative propre est déclarée vicieuse par principe demeure l'Etat. Considérant la politique économique souveraine comme une immixtion nécessairement importune dans l'ordre spontané du marché, c'est-à-dire comme la figure hideuse de l'arbitraire (lui-même regardé comme le commencement de la tyrannie), le néolibéralisme a tenté de neutraliser l'action économique de l'Etat en promouvant un modèle de la politique économique « par les règles ». Telle était bien l'idée d'origine de Milton Friedman recommandant que la politique monétaire soit conduite selon les automatismes d'une norme de progression de la masse monétaire sur laquelle l'Etat ne devait plus avoir de prise, dépossession institutionnellement organisée par l'indépendance de la banque centrale. Le sachant ou non, la construction économique et monétaire européenne est la parfaite continuatrice de cette tradition doctrinale, héritage qui rend évidemment toujours un peu délicat le déni de son essence néolibérale. La règle des 3 %-60 % n'est pourtant pas autre chose qu'un commencement d'application du modèle du pilotage automatique à la politique budgétaire - dont l'idée maximale est d'ores et déjà en circulation sous la forme de la constitutionnalisation d'une contrainte d'équilibre des finances publiques.

 

Comme toujours, il n'est pas de meilleur moyen de défaire les fétichismes que d'en revenir au moment de la genèse, aussi les populations gagneraient-elles à être éclairées à propos des glorieuses origines intellectuelles des 3 %-60 % qui font l'exclusif repère des politiques économiques qu'on leur administre aujourd'hui. En l'occurrence les 60 % des dettes se déduisent des 3 % des déficits, plus exactement correspondent au niveau où se stabilise le ratio Dette/PIB sous des hypothèses moyennes de taux de croissance et de taux d'intérêt et lorsque le déficit est à 3 %.

 

Mais les 3 % eux-mêmes, d'où sortent-ils ? C'est ici que la pensée économique atteint ses ultimes raffinements. Car les 3 % sortent... de nulle part. Ou plus exactement de la tête de Pierre Bérégovoy, ministre des finances à l'époque de la négociation du traité de Maastricht, désireux d'incarner la forme supérieure de la respectabilité économique et, pour cette raison même, d'effacer de la mémoire collective la souillure des années Mauroy, ce comble de l'abomination financière, qui avait fait titrer toute la presse de droite (et celle qui s'efforçait de le devenir, Libération, Le Monde, Le Nouvel Observateur...) que la France des socialo-communistes était « en faillite » - le déficit à son pire (1983), il est vrai, avait alors atteint l'invraisemblable abysse de... 3,2 %. On classerait difficilement une rétrospective budgétaire des années 1980 dans la catégorie de l'histoire longue, et c'est pourtant déjà assez pour faire jouer tous les charmes relativisateurs du comparatisme historique. Car quel gouvernant actuel ne se damnerait pas pour troquer la situation présente contre « la faillite » de ces années-là, et n'y aurait-il pas par hasard quelques leçons à tirer à propos de la réelle validité de la numérologie économique lorsque les normes de la banqueroute d'hier apparaissent comme celles de la rigueur d'aujourd'hui ? Toujours est-il que Bérégovoy, lui-même habité par le sentiment de la honte historique des 3,2 %, en avait « déduit » que, 3 % constituant une sorte de seuil de l'horreur, c'était bien là qu'il fallait placer la barre de l'intolérable budgétaire.

Depuis nous vivons là-dessus...

 

La solution des règles : logique...

 

Nous vivons là-dessus mais pas très bien tout de même. Car, outre leur débilité intrinsèque, les règles européennes, et à plus forte raison sous le durcissement qu'on se propose de leur faire connaître, ont aussi l'inconvénient formel de nier radicalement le principe de la souveraineté politique à l'échelon national sans lui offrir le moindre relai à l'échelon européen - mais il est vrai que cet inconvénient-là est un avantage aux yeux du néolibéralisme... il est même son intention première. Et pour autant on n'a pas le fin mot de l'histoire avec la seule interprétation intentionnaliste, quelque bien fondée qu'elle soit par ailleurs. Car il est vrai qu'une union monétaire rencontre inévitablement les problèmes propres à une communauté de politiques économiques. Dans le cas présent on pourrait dire que les règles des traités se sont imposées comme la solution de compromis permettant d'accommoder la contradiction entre, d'une part, l'absence de réelle souveraineté politique européenne et, d'autre part, la présence d'externalités des politiques économiques nationales, c'est-à-dire d'effets collatéraux, éventuellement indésirables, des politiques discrétionnaires des Etat-membres les uns sur les autres.

 

Or il n'est pas question de nier le problème objectivement posé par ces externalités, qui peuvent d'ailleurs être de multiples sortes : externalités monétaires par exemple lorsque la dérive d'un Etat-membre particulier entraîne une réaction sur le change, c'est-à-dire une variation de parité affectant de fait tous les autres Etats-membres dans un régime de partage d'une monnaie unique ; externalités financières lorsqu'un des Etats-membres est conduit au défaut et contraint les autres à lui venir en aide pour assurer le service de sa dette. Le problème des externalités en union monétaire naît donc des effets de politiques économiques nationales décidées de manière indépendante alors qu'elles sont de fait interdépendantes par le régime même de la monnaie unique.

 

L'affaire grecque a montré que c'était typiquement le cas des externalités financières qui posent aux autres Etats-membres un problème manifeste d'aléa moral puisqu'ils se retrouvent placés dans une situation de refinanceurs forcés - celle-là même dont les Allemands mettent tous leurs efforts à s'extraire, notamment par le mécanisme de restructuration des dettes qui leur permettrait de se dégager de toute obligation de solidarité financière et d'abandonner à leur face-à-face les Etats en difficulté et leurs créanciers. En l'absence d'un tel mécanisme, et sauf à tomber dans le déni du problème objectif des externalités, il faut bien avoir l'honnêteté de reconnaître que l'encadrement des politiques économiques nationales par des règles offre une solution logique, en tout cas en l'absence d'une Union européenne véritable, c'est-à-dire qui primerait sur ses parties et serait l'instance légitime de conduite d'une politique économique européenne, ou bien d'un bail out européen - un peu à la façon dont l'Etat fédéral étasunien a assuré sans le moindre problème de légitimité politique le sauvetage de la ville de New York en faillite dans les années 70... et dont il aura peut-être à le faire bientôt avec bon nombre de ses états fédérés qui prennent la même direction.

 

... mais désastreuse

 

Dans le cadre d'une communauté de politiques économiques interdépendantes de fait et génératrices d'externalités croisées, l'encadrement des politiques nationales par des règles est donc en première instance une solution logique. Mais ça n'en est pas moins une solution désastreuse ! - et c'est peut-être l'essence du drame européen actuel que de n'avoir pour solutions « logiques » que des solutions désastreuses. Or, désastreuse, celle-ci l'est indubitablement, et à de nombreux titres.

 

Le principal tient bien sûr à l'évidement politique que réalise le modèle de la politique économique « par les règles » puisque, la discrétion entrant par essence dans le concept de la souveraineté, neutraliser la discrétion et nier la souveraineté, c'est tout un. La chose ne serait tolérable que si, par un effet de déplacement qu'il reviendrait à une construction proprement politique de produire, la souveraineté niée ou diminuée au niveau national trouvait à se redéployer au niveau proprement européen. Comme on sait, il n'en est rien, et pour longtemps encore. Ça n'est donc pas tant la présence d'externalités en soi qui crée le problème mais bien, dans un projet qui persiste tout de même à se revendiquer communautaire, l'absence, précisément, de communauté véritable qui permettrait d'en accommoder les tensions. Fausse communauté mettant surtout en partage les inconvénients des externalités négatives, la mal nommée « Union européenne » occupe cet entre deux bancal où suffisamment d'interdépendances ont été nouées pour rendre objectivement problématique l'exercice des discrétions nationales, mais pas assez pour opérer le dépassement politique des tensions contradictoires qui en résultent. Ne reste que le choix de brider les discrétions nationales mais sans leur offrir la moindre solution de redéploiement que commanderait normalement une bonne « économie de la souveraineté »  - toutes choses qui finiront un jour par se payer politiquement, mais en espérant que ce soit sous la forme la moins détestable possible.

 

Mais dans cette affaire, l'efficacité macroéconomique n'est pas moins offensée que les principes fondamentaux de la politique. Car, tout « logique » qu'il ait d'abord semblé pour tenter de faire vivre une communauté de politiques économiques nationales, le modèle « par les règles » se montre, par construction, d'une rigidité qui le rend incapable de la moindre adaptation raisonnable à des situations d'exception. Et ceci d'autant plus qu'à la face de l'opinion hystérique des marchés financiers, toute entorse faite aux règles en question prend inévitablement l'allure d'une violation majeure et d'un reniement caractérisé avec les destructions de crédibilité qui s'en suivent. Les Etats-Unis, eux, ont compris qu'en matière de politique économique, le meilleur moyen de demeurer crédible consiste... à ne s'engager sur rien. La bêtise de la politique économique corsetée par des règles a priori et privée de toute marge de manœuvre face à l'imprévu, ils la laissent aux européens... comme ils leur ont laissé plus généralement la mise en œuvre réelle, extensive et stupidement scolaire du monétarisme dont ils n'auront été que les géniteurs intellectuels - et bien trop futés, eux qui savent ce que puissance et souveraineté veulent dire, pour se l'appliquer à eux-mêmes. Sauf à croire aux élucubrations de l'équivalence ricardienne, il fallait être innocent pour imaginer tenir la ligne Maginot des 3 % en pleine récession post-crise financière. Mais alors que vaut un système de règles manifestement intenable face au premier choc d'ampleur, et surtout que vaut l'idée d'y accrocher toute sa crédibilité quand on le sait voué à être enfoncé ? L'UEM redécouvre donc cette vérité abyssale que jouer sa crédibilité dans des épreuves où elle est certaine d'être défaite... fait perdre de la crédibilité.

09:00 Publié dans Actualités, Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : finance, crise, libéralisation, dette, europe | | |  Facebook | | |

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