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27 novembre 2010

Crise européenne, deuxième service (4/4)

Derrière (et par-dessus) les règles : la finance

 

Oscillant sans cesse entre inévitables violations qui ridiculisent la fausse solennité de ses engagements et tentatives de respect rigide qui mettent à mal la croissance et l'emploi, le pacte des règles est une plaie bien à l'image de l'état présent de la construction européenne - ni faite ni à faire. Il possède d'autant plus cette vertu révélatrice - mais au sens quasi photographique du terme - qu'il souligne cet autre caractère de l'Europe néolibérale par lequel il prend en fait tout son sens, à savoir l'hégémonie instituée de la finance et la subordination à ses logiques. Car les principales externalités contre lesquelles les règles du pacte prétendent lutter ne naissent que de l'exposition permanente des politiques économiques au jugement des marchés financiers : les externalités monétaires (voir supra) sont le produit des surréactions du marché des changes, les externalités financières de la contrainte de financement obligataire des déficits publics. Et ce sont d'étranges rapports d'imbrication et de complémentarité qu'organise l'UEM entre règles et financiarisation : d'un côté les règles sont justifiées par la constante présence des marchés, et réciproquement la présence des marchés comme nécessaire complément des règles... au cas où celles-ci manqueraient à être respectées.

 

Cet extraordinaire échafaudage intellectuel dont on hésite à dire s'il est formidablement brinquebalant ou d'une parfaite cohérence dans l'aberration est un produit d'origine largement allemande, pays qui se voudrait la norme européenne à lui tout seul, unique incarnation à ses propres yeux de la vraie orthodoxie, et travaillé par la constante inquiétude d'avoir à partager la souveraineté monétaire européenne avec des pouilleux. Pour des raisons historiques bien connues, l'Allemagne ne pouvait accepter d'entrer dans un projet d'union monétaire qu'à la condition d'en être le pivot, de lui imposer sa propre norme, et de forcer la construction institutionnelle de l'ensemble à en être la gardienne. Le modèle européen de la politique économique « par les règles » est l'expression même de cette capture normative - les règles en question n'étant évidemment pas autre chose que l'imposition à tous des préférences idiosyncratiques de l'Allemagne.

 

Mais la vraie « réussite » allemande tient sans doute à l'ajout de la méta-règle en quoi consiste d'avoir remis in fine l'application des règles moins aux dispositions institutionnelles des traités eux-mêmes qu'à la surveillance externe des marchés financiers. Et, pourvu qu'on entre un instant dans le point de vue allemand, on est bien obligé d'accorder ici encore la « logique » d'une opération qui part de la robuste prémisse que les parties à un pacte ne se tiennent à leurs engagements qu'à la condition d'y trouver leur intérêt propre ou bien d'y être contraintes par une puissance externe. Les négociateurs allemands du traité de Maastricht, et notamment Hans Tietmeyer alors président de la Bundesbank, ont parfaitement mesuré la force réelle - faible - des engagements purement déclaratifs à quoi se réduisaient pour l'essentiel les signatures du pacte de stabilité. Le respect des règles qu'un appareil de sanction insuffisamment développé était inapte à produire par lui-même, seule une instance externe et suffisamment puissante pouvait l'obtenir : les marchés obligataires.

 

On comprend mieux sous cet angle l'étonnant article 63 du traité de Lisbonne qui, bien au-delà de la seule logique alléguée « d'unification du marché intérieur » stipule l'interdiction de toute restriction aux mouvements de capitaux « entre les Etats membres et entre les Etats-membres et les pays tiers ». Pour qui se demanderait ce que viennent faire les « pays tiers » dans une affaire d'organisation interne des marchés (en l'occurrence financiers) européens, la réponse, mais peu présentable dans le débat public, est qu'il fallait bien en appeler au pouvoir de coercition des marchés de capitaux internationaux pour faire ce que de simples déclarations d'adhésion aux règles ne pouvaient en aucun cas suffire à obtenir par elles-mêmes, à savoir faire effectivement respecter les règles. Tout s'enchaîne donc avec une parfaite logique : il faut des règles pour neutraliser les externalités au sein d'une communauté de politiques économiques ; mais, dans un contexte encore très largement intergouvernemental où les puissances souveraines ne se laissent pas aisément chapitrer, il demeure difficile d'adjoindre aux règles l'appareil de sanctions qu'elles appelleraient normalement ; d'où la solution du détour par les marchés financiers mobilisés comme instance disciplinaire, mais externe, anonyme et réputée « apolitique », de normalisation effective des politiques économiques nationales...

 

Démarchéiser le financement des déficits publics

 

Le mouvement d'ensemble est très réussi et sa cohérence interne n'est pas contestable. Mais on peut aussi ne pas vouloir de cette cohérence-là, spécialement si l'on considère que, les règles étant faites pour complaire aux marchés et les marchés pour faire respecter les règles, la subordination à la financiarisation apparaît en définitive comme l'unique principe directeur du modèle européen de politique économique. Or le groupe des créanciers internationaux réclame de la politique économique des orientations par construction hétérogènes, et en fait même antagonistes à celles qui correspondraient aux intérêts des communautés politiques nationales. Plus encore que la réforme des retraites, la volte-face des politiques économiques européennes, passant d'un coup de la relance à l'austérité, montre assez clairement l'éviction des impératifs économiques et sociaux internes de l'activité à soutenir par l'injonction externe de la valeur des titres souverains à maintenir, et fait apparaître comme jamais cette anomalie politique sans précédent à l'ère (supposée) démocratique, en quoi consiste la subordination des politiques publiques à une communauté tierce qui n'est pas celle du contrat social ! On ne s'étonnera pas que, dans l'état présent d'incrustation idéologique du néolibéralisme et d'interpénétration des élites politiques et financières, l'opportunité historique de la crise ait été saisie pour réaliser... l'exact contraire de ce qu'elle aurait appelé, à savoir une double ou triple peine pour les corps sociaux du fait de l'austérité, une entreprise d'approfondissement du démantèlement néolibéral de la sphère public lato sensu sous couleur de réduction des déficits et, au niveau proprement européen un renforcement de l'appareil des règles et sanctions confirmant l'orientation générale qu'il s'agissait précisément de renverser...

 

Comme d'habitude les porte-parole heureux de la doctrine répéteront mécaniquement qu'on ne peut pas dépenser plus qu'on ne gagne et qu'il faut réduire la dette pour entrer vraiment dans le siècle, peut-être même chialeront un coup à l'évocation de « nos enfants » ceci cela, à donner des idées d'infanticide de masse pour voir ce qu'ils pourraient raconter privés de cet argument-là. Mais seule l'incapacité, ou plus exactement l'absence foncière de désir de penser autre chose les empêchera d'imaginer le point de fuite que la crise de la finance générale ne cesse pourtant de nous désigner, à savoir la fermeture de son exorbitante emprise. Si en effet le cœur du problème, spécialement du problème européen, réside dans l'exposition permanente des politiques publiques aux marchés financiers, c'est-à-dire à la fois dans la normalisation technique des politiques économiques et dans la contestation par une communauté extérieure des prérogatives fondamentales de la communauté politique nationale, si le cœur du problème est bien celui-là, alors la seule solution à la hauteur consiste à mettre un terme à la dépendance aux marchés de capitaux. Une Union européenne restructurée, quel qu'en soit le périmètre - et la question se pose car à l'évidence ni l'Allemagne ni le Royaume-Uni ne seront vraisemblablement désireux d'entrer dans pareil projet - devrait donc avoir pour ligne stratégique de « démarchéiser » le financement des déficits publics puisque c'est précisément par le truchement de cette dépendance-là que la finance a pris le pouvoir sur les politiques économiques. Comment organiser le financement des déficits publics sans avoir à en passer par les marchés de capitaux, voilà la seule question digne d'intérêt dans la conjoncture présente - et la seule évidemment à n'être jamais posée comme telle. Seuls des esprits javellisés au néolibéralisme, et pour qui la financiarisation est devenue comme une seconde nature demeureront incapables de concevoir ce nouveau régime de financement dont une histoire assez proche leur donnerait pourtant de parlantes illustrations.

 

Monétisation et « renationalisation »  du financement des déficits

 

Car longtemps les impasses budgétaires ont été financées par des avances de la banque centrale, c'est-à-dire sous la forme de crédit, et par la création monétaire. Rien dans cette assertion n'est de nature à laisser entendre que le financement monétaire pourrait financer tous les déficits inconditionnellement et sans la moindre restriction de volume. Il y a tout lieu de se méfier d'un monopole d'Etat sur la création monétaire et, de même qu'une Grande Dépression, une hyperinflation n'est pas belle à voir. Mais entre la prohibition aveugle et l'abus manifeste il y a tout de même quelques intermédiaires qu'il appartient à une analyse raisonnée des conditions macroéconomiques et à une architecture institutionnelle appropriée d'explorer. Pour ne parler que des conditions macroéconomiques, elles sont suffisamment bien connues - chômage de masse, sous-utilisation importante des capacités, absence d'inflation rampante -... pour qu'on puisse les reconnaître très exactement dans la conjoncture actuelle. Quant à l'architecture institutionnelle, on peut déjà en dire qu'elle requerrait immanquablement un volet de contrôle des capitaux pour neutraliser les éventuels effets adverses sur le change... et bien sûr d'abroger immédiatement le statut d'indépendance de la banque centrale pour la rapatrier dans un ensemble institutionnel de la politique économique sous contrôle démocratique intégral.

 

Hors le financement monétaire et pour la part que lui autoriseraient, en situation, les conditions macroéconomiques du moment, l'émancipation d'avec les marchés de capitaux peut aussi être envisagée par la renationalisation du financement des déficits publics, c'est-à-dire par des mécanismes réglementaires d'allocation prioritaire de l'épargne intérieure collectée par les investisseurs institutionnels aux besoins de financement de l'Etat - à la manière de ce qui se passe au Japon où, détenue à 95 % par des épargnants résidents, la dette publique pourtant de 200 % du PIB ne pose pas le moindre problème.

 

On peut également ajouter ceci pour finir. Instituées les conditions d'un affranchissement des financements publics d'avec les marchés de capitaux, rien n'interdit d'envisager de se débarrasser du boulet du passé, on veut dire : le stock de la dette. Le défaut n'est rendu inconcevable que par la crainte des Etats d'avoir à retourner sur les marchés à des conditions dégradées. Mais cette crainte ôtée, la possibilité du défaut est restaurée. Les voix de leur maître se gargarisent assez de ce que le service de la dette est devenu le second poste du budget de l'Etat. Un léger pivotement du regard permet d'y voir, mais à l'encontre de leur intention de terroriser l'usager qui renâcle aux coupes budgétaires, une très belle marge de manœuvre qui serait aussitôt récupérée par les finances publiques sitôt la dette non-résidente bazardée - et effectivement ça doit faire pas mal de lycées nouveaux, d'université dé-tiersmondisées, de profs encadrant les élèves, d'infirmières, de service hospitaliers rouverts etc.

 

Il restera pour ultime redoute aux amis de la finance le trémolo apocalyptique qui annonce l'effondrement bancaire généralisé si la dette publique venait à être répudiée. Pas faux. Mais pas triste non plus. Car par la même inversion de point de vue que celle qui amenait à l'instant à requalifier la part prise par la dette dans le budget de l'Etat, il faudra leur faire savoir que cette fois-ci l'effondrement bancaire, on l'attend. De pied ferme et même avec une légère gourmandise.

09:00 Publié dans Actualités, Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : finance, crise, libéralisation, dette, europe | | |  Facebook | | |

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