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05 décembre 2010

La Fed fait-elle n’importe quoi ?

Par Guillaume Duval, rédacteur en chef d'Alternatives Economiques | Article Web - 12 novembre 2010

 

La banque centrale américaine, la Fed, qui a injecté 600 milliards de dollars de bons du Trésor dans l'économie, cherche à stimuler l'économie américaine. Mais sa stratégie présente des risques, notamment dans un contexte où il n'existe pas de coordination internationale des politiques économiques.

 

La Fed, la banque centrale américaine, a décidé le 2 novembre dernier de racheter pour 600 milliards de dollars de bons du Trésor émis par l'Etat fédéral, soit l'équivalent de 4 % du produit intérieur brut (PIB). Ce qui revient à créer ex nihilo autant de monnaie supplémentaire pour l'injecter dans l'économie. Cette décision a suscité de fortes critiques aux Etats-Unis mêmes (et notamment parmi les membres du board de la réserve fédérale), mais aussi et surtout à l'étranger : les autorités chinoises ainsi que le ministre allemand des Finances ont accusé la Fed de chercher à dévaluer artificiellement la monnaie américaine tout en alimentant de nouvelles bulles spéculatives. Alors la Fed fait-elle n'importe quoi ? Pas vraiment, même si sa stratégie présente en effet des risques, notamment dans un contexte où il n'existe pas de coordination internationale des politiques économiques.

 

Pourquoi la détente quantitative ?

Il faut rappeler tout d'abord que, en temps normal et contrairement à ce que l'on croit souvent, ce ne sont pas les banques centrales qui créent de la monnaie dans les économies modernes. Elles ont certes la responsabilité d'imprimer des billets de banques, mais de nos jours billets et pièces de monnaies ne jouent plus qu'un rôle négligeable dans l'activité économique vis-à-vis de l'océan de monnaie qui n'existe que sous forme d'écritures, d'où son nom de monnaie scripturale, dans les comptes des institutions financières. Ce sont ces dernières pour l'essentiel qui créent de la monnaie supplémentaire en accordant des crédits aux entreprises et aux ménages. Parce qu'en fournissant ces crédits sans contrepartie immédiate, elles font le pari que, grâce à la croissance économique, les revenus futurs de leurs clients leur permettront de rembourser effectivement leur dette. Et en retour, c'est cette création monétaire par les banques qui conditionne l'accroissement de l'activité économique en permettant les investissements supplémentaires des ménages et des entreprises. Sur ce plan, le rôle des banques centrales consiste surtout à faciliter ou à freiner cette création monétaire en jouant sur le niveau taux d'intérêt directeur à court terme auquel elles-mêmes accordent des financements aux banques. Taux qui sert également de référence dans les financements que les banques s'accordent entre elles sur le marché interbancaire.

Mais en situation de crise, les banques refusent de se prêter les unes aux autres et cessent également de prêter aux ménages et aux entreprises qui eux-mêmes cherchent surtout à se désendetter... Même quand la banque centrale a ramené ses taux d'intérêts à zéro. Comme il n'y a plus de création monétaire, la machine économique s'arrête et risque de s'engager dans une spirale de dépression, car les prix se mettent à baisser, augmentant encore le poids des dettes passées... C'est pour éviter ce scénario funeste vécu après 1929, que les banques centrales ont décidé de créer elles-mêmes de la monnaie à grande échelle en 2008-2009, mettant en œuvre une politique dite de « détente quantitative » ou « quantitave easing ». Et pas simplement la Fed mais aussi la Banque centrale européenne et la Banque d'Angleterre.

 

Cette politique est-elle encore justifiéeaujourd'hui ?

Cette politique de détente quantitative était incontestablement justifiée l'an dernier, mais l'est-elle encore aujourd'hui ? Oui, répond Ben Bernanke, le président de la Réserve fédérale et la majorité de son board, soutenu également par Barack Obama. Non répondent de nombreux autres acteurs américains et étrangers. Les Etats-Unis sont certes sortis de la récession : leur économie a cru de 2 % en rythme annuel au troisième trimestre. Mais il ne faut jamais oublier que la population des Etats-Unis s'accroît de 1 % par an quand celle de l'Union européenne (UE) n'augmente que de 0,2 % (et 0,5 % pour la France). Autrement dit, par habitant l'économie américaine stagne. De plus, le taux de chômage frise les 10 % de la population active outre-Atlantique et excède les 8 % depuis déjà deux ans. Or, avec un tel niveau de chômage, la situation sociale est beaucoup plus grave encore que celle que connaît la France à taux de chômage équivalent : aux Etats-Unis, les indemnités de chômage ne sont versées que durant quelques mois, il n'y a ni allocation de solidarité spécifique (ASS), ni revenu de solidarité active (RSA) et encore moins de couverture maladie universelle (CMU)... De plus, ce chômage élevé va de pair avec le surendettement massif des ménages, entraînant des expulsions en nombre toujours très important... Bref, même si la dépression a été évitée, la situation sociale reste très tendue alors que l'économie stagne sans perspective de redémarrage.

Et cette stagnation est étroitement liée à celle de la masse monétaire : jusqu'à la mi-2007, les ménages et les entreprises américaines s'endettaient d'environ 2 000 milliards de dollars en plus chaque année. Aujourd'hui, ils se désendettent à hauteur de 500 milliards de dollars annuels. Ce qui signifie qu'il manque 2 500 milliards de dollars pour faire tourner l'économie américaine au même rythme qu'il y a trois ans. L'Etat fédéral a certes pris le relais du secteur privé en s'endettant d'environ 1 300 milliards de dollars par an, mais même avec ce déficit colossal on reste encore loin du compte. De plus, après les élections de novembre dernier, il apparaît clair que l'Etat fédéral ne pourra pas maintenir un tel niveau d'endettement dans le futur... Avant de devenir président de la Fed, Ben Bernanke était un universitaire reconnu, spécialiste de la crise de 1929. Il a également beaucoup étudié les erreurs des autorités japonaises dans les années 1990, qui suite à l'explosion de la bulle immobilière au début de la décennie n'ont jamais réussi ensuite à redresser leur économie faute d'action décidée de la part de la Banque du Japon. Ce diagnostic et ces précédents l'amènent à considérer qu'il faut de nouveau que la Fed crée de la monnaie pour éviter une stagnation durable de l'économie américaine, voire sa retombée dans la récession.

Il est difficile de lui donner tort. D'autant que la Réserve fédérale a très officiellement comme mission de « promouvoir effectivement les buts d'un emploi maximal, de prix stables et de taux d'intérêt à long terme modérés ». De plus, la façon dont la Fed veut opérer cette deuxième phase de détente quantitative est moins risquée que les modalités suivies en 2008-2009. A l'époque, en effet, la Fed avait engrangé une grande quantité de titres privés en échange de la monnaie qu'elle créait, notamment de nombreux titres financiers adossés à des crédits immobiliers. Du coup, elle risque de devoir encaisser dans le futur des pertes non négligeables sur ces titres. De plus, cela la plaçait dans une position très inconfortable : pour récupérer sa mise, c'est elle qui doit désormais expulser les Américains de leurs maisons... Cette fois, il s'agit exclusivement de racheter des titres de la dette publique américaine. L'Etat fédéral américain est certes très endetté, mais la valeur de ses titres est encore très loin d'être aussi hasardeuse que ceux de l'Etat grec... De plus, en se portant acheteuse de ses titres pour des volumes importants, la Fed va faire baisser les taux d'intérêt sur la dette publique, allégeant d'autant la charge de la dette pour le budget américain.

 

Quels effets aux Etats-Unis et ailleurs ?

Cette création monétaire peut-elle être efficace ? C'est toute la question. Les détracteurs de la Fed soutiennent que, dans le contexte américain actuel marqué par une très forte inquiétude, ce n'est pas parce que la banque centrale va injecter de la monnaie dans le circuit que ménages et entreprises vont se remettre effectivement à s'endetter pour investir, comme l'espère Ben Bernanke. Si ce n'est pas le cas, ces liquidités supplémentaires auraient surtout pour effet de faire gonfler de nouveau artificiellement les prix, et surtout ceux de l'immobilier et des actions nourrissant de nouvelles bulles spéculatives. Elles risquent aussi d'être exportées pour inonder d'autres marchés plus porteurs où le rendement du capital est plus élevé. Les autorités chinoises redoutent en particulier un tel afflux de capitaux spéculatifs. Et ces milliards de dollars supplémentaires offerts sur le marché des changes vont faire baisser la monnaie américaine par rapport aux autres devises, alimentant la « guerre des monnaies » que les chefs d'Etat disent pourtant vouloir éviter... Bref, si la politique de Ben Bernanke paraît logique d'un point de vue américain, les inquiétudes de beaucoup de ses contradicteurs n'en sont pas moins fondées également. Seul l'avenir permettra de dire qui avait raison... 

09:00 Publié dans Actualités, Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : finance, crise, dette, monnaie | | |  Facebook | | |

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