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12 décembre 2010

Entreprendre en France : pas si dur…mais ça pourrait être mieux

rue89_logo.gifCette note a été publiée sur Rue89. Merci à Pascal Riché et son équipe pour leur confiance.

http://www.rue89.com/2010/12/09/si-on-peut-entreprendre-e...

 

 

Un témoignage en valant un autre, je me permets de réagir à celui d’Alexandre Denjean où il affirme que « l’administration française» a tué son envie d’entreprendre.

 

Pour ma part, cela fait dix ans que j’exerce le métier de consultant en gestion en indépendant… et je n’ai jamais eu le moindre problème avec l’administration. Que ce soit avec le Trésor Public, l’Urssaf ou les divers organismes sociaux, mes relations se sont résumées au paiement des impôts et cotisations et à l’envoi des diverses déclarations, voire à des demandes ponctuelles de renseignements.

 

J’exerce en Eurl (société à responsabilité limitée à associé unique), je paye donc les mêmes cotisations et impôts que les entreprises « classiques » et j’arrive à vivre confortablement (plus de 3500 € nets par mois) de mon activité. Je dois préciser que j’ai eu recours à un cabinet comptable dès le début pour tenir à jour ma comptabilité et m’aider à remplir les formalités. Cela dit, mon cas personnel n’a finalement que peu d’intérêt. Ce que je veux dire, c’est qu’il est possible d’entreprendre en France.

 

J’interviens sur un territoire connu pour ses vaches, son aligot et sa charcuterie : l’Aveyron. Mais ce département est aussi riche d’un tissu de PME industrielles et innovantes. Cela est-il dû au tempérament des aveyronnais que l’on dit durs à la tâches et rudes gestionnaires (un sou est un sou !) ? Cela est-il dû à l’enclavement qui a conduit les habitants à fabriquer sur place ce qu’ils avaient du mal à faire venir d’ailleurs ? Cela est-il dû à la proximité géographique de Toulouse et son pôle aéronautique qui engendre une activité de sous-traitance ? Cela est-il dû à la mobilisation des pouvoirs publics (département notamment via le comité d’expansion économique, région…) qui ont conscience de l’importance du maintien d’une activité économique sur le territoire ? Sans doute une combinaison de tous ces facteurs.

Ainsi, lorsque j’ai débuté mon activité, j’ai bénéficié d’un prêt d’honneur de la part de la plate-forme d’initiative local (PFIL) qui réunit les collectivités locales et les grandes entreprises du secteur pour aider à faire émerger les nouveaux projets. Ensuite, on peut noter la mobilisation de la Chambre de Commerce et d’Industrie en matière de formation : création d’une école d’ingénieurs en informatique, mise en place de formations pour les créateurs / repreneurs d’entreprises… Les institutions ont compris qu’il était nécessaire de former les jeunes sur place, qu’il était importants de faire « monter en puissance » les dirigeants d’entreprises afin qu’ils prennent du recul et élargissent leur vision en travaillant en réseau…

 

Cela dit, on trouve en Aveyron nombre de PME innovantes et efficaces: un fabricant de maisons à structure métallique et isolante brevetée (montée en une semaine et à moins de 100 000 €), une coutellerie qui a fait d’un objet basique (le couteau du berger) un objet design qui trouve sa place dans les pages « tendance » des magasines, une entreprise qui s’est d’ores et déjà positionnée sur le recyclage des batteries des véhicules électriques, des fabricants d’outillage de précision, un fabricant de housses de siège automobile sur-mesure,...

Dans le Tarn voisin est basée une société qui a mis au point une alternative plus que crédible (et bien plus abordable) aux logiciels de « business intelligence » » des mastodontes Business Objects et Cognos.

 

On pourrait continuer longtemps cette vivifiante énumération. Je ne pense pas que ce soit ma présence dans le secteur qui catalyse à ce point les énergies créatrices ! Sérieusement, je pense que l’on pourrait multiplier les exemples de ce type dans toutes les régions de France.

 

Cela dit, il serait faux de prétendre que tout va bien pour les entreprises françaises. Il suffit de constater la dégradation du solde de la balance commerciale année après année pour s’en convaincre. En revanche, ce n’est pas, selon moi, la supposée incompétence de nos administrations qui bride la création d’entreprise française, c’est plutôt l’absence de politique industrielle et la promotion de l’entrepreneuriat « low cost ». Le dernier avatar de cette tendance est la création, dans le cadre la Loi de Modernisation de l’Economie (LME) du 4 août  2008, du statut d’auto-entrepreneur.

 

Sur les 700 000 créations d’entreprises prévues en 2010, près de 460 000 le seront sous ce nouveau statut. Au-delà du cas particulier des auto-entrepreneurs, on peut se poser une question plus générale : « La France a-t-elle vraiment besoin de plus d’entreprises ? ».

En 2006, il y avait en France 35 entreprises pour 1000 habitants comme en Allemagne, contre  66 en Italie. Malgré la faiblesse relative du nombre de ses entreprises, l’économie allemande est plus productive et performante que l’économie italienne. Il n’y a donc pas de raison objective de vouloir toujours plus d’entreprises.

 

D’autant plus que la création d’entreprises ne se porte pas si mal que ça en France. Selon l’Insee, entre 2000 et 2007 (donc avant la création du statut d’auto-entrepreneur), le nombre de créations d’entreprises avait augmenté de 48% passant de 216 214 à 321 478. Mais 86,7% de ces nouvelles entreprises ne comptaient aucun salarié…

 

La faiblesse de l’économie française ne provient pas d’un déficit de créations d’entreprises, mais de la faiblesse du nombre de « grosses » PME, capables d’investir, d’innover et d’exporter. Ce n’est pas en privilégiant la création de TPE sous-dimensionnées et sous-capitalisées que notre tissu économique comblera ses lacunes…

 

Depuis 1993, date des premières exonérations de cotisations sur les bas salaires, c’est l’abaissement du coût du travail et sa flexibilisation (interim, CDD, temps partiel) qui tiennent lieu de politique industrielle en France. Résultat : l’économie devient moins performante parce que ces pratiques tirent vers le bas les salaires et les qualifications.

 

Je pense en effet que les « élites » françaises ont une responsabilité considérable dans les blocages de la société française. En effet, la plupart des dirigeants des grandes entreprises sont X, Enarques, Inspecteurs des Finances (voire un peut tout à la fois) et ils passent allègrement des cabinets ministériels, de la haute fonction publique à la direction de grandes entreprises.

Ils y croisent les héritiers, qui sont légions parmi nos grands patrons. « Ceux qui réussissent », qu’évoquent Jean-François Copé avec des trémolos dans la voix, sont souvent des « fils et des filles de » : Pinault, Bouygues, Arnault,…Le cas le plus emblématique est sans doute Arnaud Lagardère, plus préoccupé par ses écuries sportives que par EADS, et dont les performances mirobolantes ont conduit son groupe à être exclu du CAC 40.

 

Selon l’économiste Thomas Philippon « Dans sa dynamique propre, le capitalisme français tend à privilégier l’héritage qu’il soit direct (sous la forme de la transmission successorale) ou sociologique (sous la forme de la reproduction sociale par le diplôme et le statut). »

Cela se traduit pour ces entreprises par des résultats moins bons que les autres.

 

Le paysage économique français apparaît aujourd'hui dominé plutôt par des groupes exploitant une rente (Total, GDF Suez…) ou bénéficiant de la commande publique (Vinci, Vivendi…), que par des conquérants sur des marchés liés à l'innovation. Par ailleurs, les avantages comparatifs de la France se sont effrités dans de nombreux domaines de moyenne ou haute technologie: le matériel de télécommunication, le matériel informatique, l'électronique grand public et, surtout, dans l'automobile.

 

Ce dont les entreprises et les entrepreneurs ont besoin pour innover et prospérer, ce sont des partenaires industriels, commerciaux et aussi financiers. Cela milite en faveur d’une reprise en main par la puissance publique du financement de ces entreprises puisque le secteur bancaire privé est incapable de prendre des risques industriels, englué qu’il est dans une course au profit financier à court terme, incompatible avec la prise de risque nécessaire à l’innovation. Il faut aussi mobiliser des structures d’accompagnement efficaces pour les créateurs : conseils, formations, pépinières d’entreprises…Il faut que l’Etat retrouve un rôle équilibré dans l’économie, en plus du rôle de fournisseur de services publics (éducation, santé, sécurité, énergie…). Non à l’Etat minimal des libéraux, mais ce n’est pas pour autant que l’Etat doit produire des voitures ou de l’acier.

 

C’est avant tout aux dirigeants politiques de formuler une politique économique et industrielle cohérente visant à développer l’innovation, l’emploi et les qualifications. Une fois ce chemin balisé, l’initiative individuelle aura toute sa place et donnera sa pleine mesure.

 

PP

08:52 Publié dans Actualités, Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : entreprises | | |  Facebook | | |

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