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18 mars 2011

Dans la peau d'une prof des écoles vacataire : « Mon statut se résume à un mot : kleenex »

Les enfants l'appellent maî­tresse. Et pour­tant, elle n'en est pas une. Blandine (1) n'a pas été admise au CRPE et n'a reçu aucune for­ma­tion. Malgré tout, elle « enseigne » depuis la ren­trée 2010 dans les écoles du 93. Une situa­tion ren­due pos­sible, depuis le plan de rem­pla­ce­ment des ensei­gnants absents lancé par Luc Chatel au prin­temps 2010.

 

8h45 : ligne 102, direc­tion Rosny-sous-Bois (93). Je n'ai tou­jours pas eu mon affec­ta­tion. Je tiens mon por­table au creux de la main. Dans quelques ins­tants, je serai fixée. Une grippe, une gas­tro, un deuil... C'est ma spé­cia­lité. Dans la vie, je suis mer­ce­naire : je rem­place les ensei­gnants absents de la petite sec­tion au CM2. Si j'ai suivi une for­ma­tion ? Pas pour ensei­gner. Les parents d'élèves ne le savent pas. Leur pro­gé­ni­ture m'appelle maî­tresse. Un titre qu'eux seuls m'ont décerné. Personne ne se doute que j'ai été recru­tée par hasard. Je suis un nom sur une liste d'inscrits au CRPE 2010 (2). Avant que je ne pousse la porte d'une classe pour la pre­mière fois, per­sonne ne s'est demandé si j'étais tout sim­ple­ment apte. Ou même capable d'assurer la sécu­rité des élèves...

 

« Contractuel » pré­caire

 

Le concours, je l'ai tenté après dix ans de jour­na­lisme. Un an de pré­pa­ra­tion l'IUFM à bacho­ter des épreuves stu­pides au regard de la for­ma­tion qu'exige ce métier. J'en ai appris davan­tage en étant mère qu'étudiante. Et puis, j'ai le sens cri­tique che­villé au corps. Mauvais point : je ne suis pas ren­trée dans le moule. Mais je suis déter­mi­née. Débrouillarde et oppor­tu­niste j'ai mal­gré tout inté­gré l'Education Nationale par la petite porte. Mon sta­tut se résume à un mot : « klee­nex » pour citer un membre de la DIMOPE 6 ( ser­vice de ges­tion des per­son­nels sta­giaires) à Bobigny. Sur ma fiche paye, je ne vaux pas mieux : « Stagiaire M2 ». En clair, un « contrac­tuel » pré­caire créé par le minis­tère de l'Education Nationale au prin­temps 2010 pour assu­rer la conti­nuité du ser­vice public en cas d'absence de titu­laire. Une curio­sité propre à l'académie de Créteil selon le Snuipp 93.

 

Salaire : retards, erreurs et baisse inexpliquée

 

Le matin, dans le 102, il n'y a jamais de contrô­leurs. Ça m'arrange parce que je voyage sans titre de trans­ports depuis le mois de sep­tembre. Je fraude en priant la sainte République de ne pas me faire démas­quer devant un élève ou un ensei­gnant. C'est que je dois don­ner l'exemple. Mais par les temps qui courent, je rogne aussi sur mon sens du civisme.  J'ai reçu mes pre­miers émolu­ments avec trois mois de retard. J'attendais novembre avec l'impatience de celui qui a cœur de régler ses créan­ciers. C'était sans comp­ter l'incurie des ser­vices comp­tables de la noble ins­ti­tu­tion. J'ai perçu 1700 € en novembre. « Erreur de cal­cul » m'avait-on affirmé. Décembre :  215,80 €. Erreur de vir­gule ? Non, effet vacances. Mi-décembre : un mail m'informe d'une réduc­tion de salaire. Mon taux horaire passe de 33,30 € à 22, 80 €, à comp­ter de jan­vier 2011. Motif invo­qué par le roi du « Kleenex » :  « Bah vous savez, c'est la crise pour l'Etat aussi ». Le ton monte de mon côté.  Riposte : « Si cela ne vous convient pas, vous pou­vez tou­jours aller voir ailleurs ».

 

Ni congé payé, ni prime de pré­ca­rité, ni droit au chômage

 

« Ce matin, tu vas à Léon Blum, en CE2 », m'annonce la voix bien­veillante de la secré­taire de la cir­cons­crip­tion . Ouf, je suis en ter­rain connu. Le direc­teur me fait confiance et j'ai un bon contact avec les ensei­gnants.  C'est sou­vent le cas. Lorsque j'arrive dans une école pour la pre­mière fois, je joue tou­jours carte sur table quant à mon sta­tut.  Parfois, j'ai le sen­ti­ment de devoir ras­su­rer ceux qui m'accueillent. Leur han­tise : la pri­va­ti­sa­tion de l'Education natio­nale. Ma pré­sence, pour cer­tains, est la preuve que le pro­ces­sus est en marche. Et puis, il y a mon salaire, que l'on trouve « outra­geu­se­ment élevé » au regard de mon absence de for­ma­tion. Je ne me laisse pas démon­ter. Je pré­cise que je suis payée sur 10 mois, que je n'ai pas de congés payés, ni de prime de pré­ca­rité, ni droit au chô­mage et que je peux être remer­ciée sans pré­avis du jour au len­de­main... Parfois le regard change. Et puis, je tra­vaille, et cela se sait. Certes, c'est perfectible. J'apprends en me trom­pant et sou­vent aux dépens des élèves. Je n'ai pas tou­jours le temps de pré­pa­rer, et aucune visi­bi­lité. J'ai demandé à être visi­tée régu­liè­re­ment par un conseiller péda­go­gique. On sait que je retente le concours en sep­tembre 2011, ce qui me donne une cer­taine cré­di­bi­lité. Le bus s'arrête et me jette à deux pas de l'école. « Bonjour, maî­tresse », me lancent quelques têtes connues. Dans quelques minutes, j'entrerai dans la classe. Une jour­née nor­male où je ferai de mon mieux avec mes faibles moyens, mais avec ma meilleure arme : l'envie d'être là où je suis.

 

Une pro­fes­seure des écoles vaca­taire dans le 93

 

 

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 Note(s) :

  • (1) le prénom a volontairement été modifié
  • (2) CRPE : concours de recrutement des professeurs des écoles

07:30 Publié dans Actualités, Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : éducation | | |  Facebook | | |

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