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22 mars 2011

Régulation financière : pourquoi il faut aller plus loin

Par Christian Chavagneux

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Dans deux discours absolument remarquables prononcés à la mi mars et à la mi février, Adair Turner le patron de la FSA, l’autorité de supervision financière britannique, démontre que si les nouvelles régulations financières qui sont en train d’être mises en place vont dans le bon sens, elles sont loin d’être suffisantes pour nous protéger des crises futures.

 

Avons-nous été assez radicaux dans notre réponse à la crise ? Telle est la question que pose Turner dans son discours de février et son interrogation porte sur trois domaines : avons-nous été assez loin dans la régulation de la finance pour éviter de nouvelles crises ? Avons-nous été assez loin dans notre appréciation du rôle pervers que peut jouer la finance dans nos économies ? Et avons-nous été assez loin dans la remise en cause des dogmes économiques qui ont amené à la croyance que la finance pouvait se réguler toute seule ? Sa réponse est « non » et trois fois non.

 

Faire plus pour assurer la stabilité financière

 

Les débats académiques en cours sur la stabilité financière insistent beaucoup sur le fait que celle-ci est difficile à définir. Turner ne s’embarrasse pas de ces pinaillages : pour lui, l’essentiel est d’éviter les booms de crédits qui nourrissent les spéculations et finissent en rationnement du crédit qui tue les économies.

 

Pour cela, il souhaite que les banques disposent le plus possible de capital à mettre en face des crédits qu’elles distribuent. De ce point de vue, Bâle III, qui oblige les banques à monter leur ratio de capital « cœur » de 2 à 7 % lui paraît aller dans le bon sens. Mais reste très insuffisant : le bon niveau se situe à ses yeux plutôt autour de 15-20 %. D’ailleurs, les pays qui souhaitent aller plus loin que Bâle III sont les bienvenus ! Cela poserait-il un problème de compétitivité à ces banques forcées de supporter le coût de la constitution d’un capital que leurs conseurs n’auraient pas à subir ? Cela n’a pas empêcher les régulateurs financiers en Espagne, en Irlande, en Suisse, en Suède de le faire. A chaque pays de prendre ses responsabilités pour prévenir les crises et Bâle III ne peut être qu’une étape.

 

Que doit-on faire spécifiquement pour les établissements qui portent un risque systémique, du fait de leur taille et/ ou de leurs interconnections avec les autres établissements ? Il faut leur demander encore plus de capital. Du vrai capital, des actions. L’une des solutions envisagées en ce moment est d’inciter les banques à développer leur financement par emprunt mais par l’intermédiaire d’obligations particulières qui seraient automatiquement transformées en capital dès que la banque a de gros soucis. Cela permettrait de faire payer les créditeurs de la banque en cas de crise (bail in), permettant de réduire fortement la nécessité de soutien des banques en difficulté par l’argent public (bail out).

 

Cela va dans le bon sens, nous dit Turner mais cela pose un problème important. Si les détenteurs de ces titres sont d’autres banques ou des fonds spéculatifs, déjà fragilisés par la crise, les obliger à transformer une partie de leurs crédits en capital dans des établissements qui vont s’en servir pour éponger les pertes, c’est les fragiliser à leur tour en période de crise. Il faudrait donc que les régulateurs sachent en permanence qui détient de genre de titres. Pas facile. Mieux vaut donc obliger les établissements systémiques à détenir encore plus de capital pour que le développement de leur activité leur soit couteux et ainsi le maîtriser.

 

Découper les banques avec une nouvelle forme de Glass Steagall Act serait-il utile ? Une myriade de banques moyennes très interconnectées ne serait pas forcément plus facile à réguler.

 

Enfin, Turner appelle fortement dans ses deux interventions à une régulation fine des liens entre banquiers et fonds spéculatifs. Quand les seconds empruntent aux premiers, ils doivent laisser des titres en garanties. Et si la valeur des titres se dégrade, ils doivent en amener d’autres. Turner demande à ce que ces appels de marge puissent être augmentés en cas de début de booms de crédits pour les limiter.

 

Curieusement, il n’évoque jamais la possibilité d’imposer des réserves obligatoires aux banques ou au fonds spéculatifs. Cela permettrait, en le faisant de manière ciblée de contrôler finement la progression des crédits jugée excessive (c’est ce que suggère un rapport récent du Conseil d’analyse économique sur lequel on reviendra).

 

Le poids d’une finance inutile

 

Turner rappelle dans ses deux discours combien le poids de la finance a explosé ces dernières décennies. Un seul exemple ; les transactions financières sur les marchés des changes ont été multipliées par 234 entre 1977 et 2010, une période pendant laquelle le PIB a été multiplié par 7

 

Certes, des économies modernes en expansion ont besoin de plus en plus de services financier concède Turner. Mais pour ajouter aussitôt que cela n’a pas été la raison principale de cette explosion qui tient surtout à la capacité du monde de la finance d’extraire des rentes de situation sur le dos du reste de l’économie. Et de 4 façons :
- Une grande partie des « innovations financières » servent à gruger les impôts ;
- Des commissions énormes et non transparentes imposées aux clients, individus, entreprises ou autres financiers ;
- Positions de monopoles sur certains marchés ;
- Incitations à engager des transactions inutiles qui multiplient les commissions et qui, en créant de la volatilité, permettent en plus de vendre des produits de couverture contre cette volatilité !

 

L’explosion de la finance n’est pas socialement utile affirme Turner et il faut l’enrayer en n’hésitant pas à l’encadrer de près.

 

En finir avec le libéralisme économique

 

Enfin, Turner appelle les régulateurs financiers du monde entier à se débarrasser de la croyance selon laquelle les marchés financiers peuvent s’autoréguler. A la FSA, avoue Turner – avant son arrivée ! – l’idée selon laquelle l’innovation financière et l’accroissement de la liquidité des marchés n’avaient que du bon faisait partie de l’ADN de l’institution.

 

Turner appelle donc les économistes au pluralisme et à donner des outils pour aller plus loin dans la remise en cause du système de croyance libéral qui prévalait avant la crise.

 

Il faut absolument lire ces deux discours d’Adair Turner. Ils comportent des prises de position fortes, claires – le langage est parfois un peu technique mais pas trop – et donneront à réfléchir pour pas mal de temps !

16:39 Publié dans Actualités, Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : finance, crise, régulation | | |  Facebook | | |

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