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26 mars 2011

Pourquoi la France doit continuer à se désindustrialiser

Julia Cagé, présentée comme enseignante à l'université de Harvard et à l'Ecole d'économie de Paris a publié dans La Tribune début mars une tribune intitulée « Pourquoi la France doit continuer à se désindustrialiser ». Elle estime que ce qui est grave aujourd'hui, ce n'est pas le déclin de la production industrielle, mais le retard du pays en matière d'innovation.

 

Je vous en livre le texte intégral...que je me permettrai ensuite de commenter ! :

Il y a des discours politiquement vendeurs, car touchant aux peurs les plus profondes des citoyens. Ces discours sont dangereux quand ils sont faux et font le choix de la facilité. Les discours répétés sur la désindustrialisation et le déclin de la France sont de ceux-là. Oui, la part de l'emploi industriel dans l'emploi total est en train de baisser. Oui, la France est en train de se désindustrialiser. Mais non, ce n'est pas grave. En fait, c'est tant mieux.

Ce qui est grave aujourd'hui, ce n'est pas le déclin de la production industrielle, mais le retard du pays en matière d'innovation. La France n'invente pas, refuse de se donner les moyens de le faire et s'obstine à rester spécialisée dans des secteurs anciens plutôt que de faire le choix de la haute technologie. C'est l'un des rares pays de l'OCDE dont la part de la R&D dans le PIB a reculé au cours des quinze dernières années.

On érige (un peu trop) souvent l'Allemagne en exemple. Mais si notre voisin se porte si bien quant à ses exportations, c'est en partie parce qu'il a délocalisé une part de sa production, tout en maintenant sur les sites nationaux les étapes à haute valeur ajoutée. La France doit avoir le courage de faire ce choix de l'« outsourcing », parce que c'est celui de la valeur ajoutée et de l'emploi.

Vous n'êtes pas convaincus ? Retournez votre iPhone : « Designed by Apple in California. Assembled in China ». Qui d'après vous est gagnant dans l'histoire ? La Chine qui produit ou les États-Unis qui créent ? Si l'assemblage d'un iPhone produisait plus de valeur pour le pays assembleur que sa conception pour le pays de création, alors il serait tout à fait légitime de défendre la survie d'une industrie forte qui puisse assembler tous les iPhones du monde. Mais ce n'est pas le cas. Dans un système mondialisé de l'innovation, celui qui capture la valeur, c'est celui qui innove, pas celui qui produit. Une étude américaine a montré que les États-Unis capturaient la plus grosse partie de la valeur ajoutée produite par l'iPod, la Chine une toute petite partie seulement. De même, la valeur ajoutée de la Chine dans les ordinateurs n'est que de 5 %. Il en va également ainsi de vos Nike préférées.

Dès lors, pourquoi ne pas faire clairement le choix de devenir une économie de conception, créatrice d'innovations, plutôt que de tenter en vain, du fait des différentiels de coûts salariaux, de rester le pays qui assemble ? Pourquoi regretter de ne plus être la Chine de l'Europe ? Pourquoi ne pas chercher plutôt à devenir la Silicon Valley alors même que la Chine, où a été mis en place en 2006 un plan de quinze ans destiné à transformer le pays en une société orientée vers l'innovation, aimerait avoir cette opportunité ? Les téléviseurs LCD, fabriqués en Chine, ont été inventés aux États-Unis. Le Kindle, produit à Taïwan, a été inventé dans la Silicon Valley.

Applaudir des deux mains la désindustrialisation - renoncer à la grandeur industrielle passée - nécessite de repenser en profondeur les priorités de l'économie et de se donner les moyens de devenir une économie de l'innovation. On nous répondra que l'industrie offrait une intégration aux ouvriers que le tertiaire n'offre pas, d'où le désarroi des jeunes non diplômés. Mais qu'y a-t-il d'intrinsèque à l'industrie qui fasse qu'elle seule puisse leur offrir des débouchés ? Ne nous y trompons pas, la plus grande part des activités de conception et d'innovation - créatrices d'emploi, et pas seulement pour les plus qualifiés - est comptabilisée dans les services, non dans l'industrie.

Certes, il n'est pas facile pour la gauche, longtemps associée au vote ouvrier, d'abandonner les rêves de grandeur industrielle. Pourtant, elle souffre ici de ses propres contradictions, n'arrivant pas à réconcilier un discours sur la difficulté des conditions de travail à l'usine avec la volonté assumée de réindustrialiser. Mais se lamenter face à la désindustrialisation, c'est donner à la droite un bâton pour se faire battre, qui aura vite fait d'argumenter - à tort - que la perte de 500.000 emplois industriels depuis 2000 est due aux 35 heures.

Dans la nouvelle division internationale du travail, ce ne sont plus des biens industriels que la France doit chercher à exporter, mais de l'éducation, de la santé (comme le souligne Philippe Askenazy dans son dernier livre) et des idées. Laboratoire, université, hôpital du monde. Inventer, éduquer, soigner. La France retrouvera ainsi un équilibre vertueux de sa balance commerciale et la croissance indispensable à un État providence à même de protéger les perdants de cette modernisation.

 

Pas de place aux doutes ou à la nuance dans ces propos, notre économiste est persuadée d’avoir trouvé LE modèle économique qui va nous sauver !

 

Pour quelqu’un qui ne croit pas à l’avenir de l’industrie, elle a réussi à accumuler des âneries en quantité… industrielle dans un texte aussi court !

 

Par quoi commencer ?

 

Tout d’abord croire que la division internationale du travail va rester figée, c’est faire preuve de naïveté ou d’aveuglement. Les chinois, les indiens vont-ils continuer à rester les « petites mains » de la planète ? Ils forment des ingénieurs à tour de bras. Les indiens ont déjà un savoir-faire important en matière de développement informatique et de recherche médicale. Les chinois sont en avance sur les véhicules électriques, les technologies de l’énergie solaire…D’ores et déjà, ils conçoivent… Croire que l’Europe et les Etats-Unis pourront préserver une compétence exclusive en matière d’innovation est, dès maintenant, illusoire.

 

Ensuite, prétendre que l’innovation technique est indépendante de la fabrication est une ineptie. Pour innover, il faut être au contact de la production. Il faut que l’idée géniale puisse être industrialisable à grande échelle. Pour cela, il faut des contacts permanents entre ingénieurs et chercheurs. Comment faire si les usines sont à des milliers de kilomètres des bureaux d’études ? En France, 85% des dépenses de R&D ont lieu dans le secteur industriel.

 

Le modèle proposé est en contradiction avec la nécessaire prise en compte de la préservation de l’environnement. En effet, cela signifie que les transports de marchandises à l’échelle mondiale vont s’intensifier. N’oublions pas que ce modèle est possible uniquement parce que les coûts de transport n’intègrent pas les « externalités » (le coût des conséquences désastreuses pour l’environnement). Si les coûts de transports incluaient le coût de la dégradation de l’environnement, les délocalisations seraient sans doute moins rentables. Et puis, n’oublions pas également que le prix du pétrole est amené à augmenter mécaniquement dans les années à venir, donc par voie de conséquence les coûts de transport.

 

D'une manière générale, l'industrie conserve un rôle de locomotive dans la création d'emplois. Un rôle qui saute aux yeux lorsqu'on examine les dynamiques locales, comme l'a fait l'économiste Brieuc Bougnoux, directeur du cabinet Reverdy. L'exemple de STMicroelectronics dans le bassin grenoblois en est une illustration: lorsque le fabricant de semi-conducteurs crée un emploi sur son site, il "engendre environ un emploi chez les fournisseurs directs du site, observe Brieuc Bougnoux. Ces deux emplois créés dans la filière microélectronique grenobloise engendrent à leur tour environ quatre emplois dans l'économie tertiaire pour répondre aux besoins des familles. Ces quatre emplois se partagent à peu près à parts égales entre le local et le national. Sur un plan strictement local, on peut donc considérer qu'un emploi supplémentaire chez STMicroelectronics en suscite quatre autres. Un effet de levier considérable qui justifie l'ardeur des collectivités locales pour attirer les industriels sur leur territoire". Cet enjeu est d'autant plus important que les emplois industriels sont généralement des emplois stables, relativement qualifiés et bien rémunérés, tandis que les emplois créés dans les services sont plus souvent précaires et mal payés.

 

Enfin, et c’est peut-être l’objection la plus importante, l’avènement d’une économie « sans usine » est porteur d’inégalités, voire d’une rupture de la cohésion sociale. Cette évolution est peut-être profitable pour une fraction de salariés qualifiés, tels les « manipulateurs de symbole » évoqués par Robert Reich., ancien ministre du travail du président Clinton, dans son livre L’économie mondialisée. Robert Reich distingue trois catégories de travailleurs :

*     les travailleurs routiniers, dont les emplois vont inéluctablement se délocaliser dans les régions où la production est moins coûteuse,

*     les employés aux services aux personnes (hôpitaux, restaurants etc…) protégés des effets directs de la mondialisation, mais pas de ses effets indirects,

*     les découvreurs de problèmes, les résolveurs de problèmes, et les courtiers capables de les mettre en relation. Il les dénomme « manipulateurs de symboles ». Selon Robert Reich, ceux-là ont leur avenir devant eux. Ils sont indispensables au développement des entreprises. Ils sont capables d’imaginer les nouveaux couples produits-services qu’ils diffusent ensuite sur la planète.


Pour Robert Reich, si on prolonge les courbes actuelles, en 2020, 1/5 de la population américaine (les manipulateurs de symboles) se partagera 60% de tous les revenus américains, et le 1/5 inférieur moins de 2%. Une grande partie de la population sera ainsi rejetée. En Allemagne, la stratégie de focalisation sur les activités à fortes valeur ajoutée conduit au développement d’une précarité jusqu’alors inconnue…

 

Nos sociétés sont-elles condamnées à devenir de plus en plus duales avec des « manipulateurs de symboles » servis par une armée de nouveaux domestiques ?

 

Au final, il semble que cette théorie du capitalisme dématérialisé soit avant tout utile pour justifier la délocalisation des usines dans les pays à bas coût. Selon cette théorie, pourtant démentie par la montée en puissance des pays émergents, les pays développés seraient les « cerveaux » et les autres les « bras » d’une économie globalisée. Sauf que, les salariés des pays développés ne pourront pas tous devenir des as du « high-tech ». Il serait injuste de laisser sur le bord du chemin ceux dont les emplois sont condamnés à disparaître, au prétexte qu’ils n’ont pas su « s’adapter ».

 

La question fondamentale n’est pas de savoir comment accompagner les victimes de ce processus prétendument inéluctable (à coup d’emplois de « service à la personne » et de RSA). La réflexion doit plutôt porter sur une nouvelle politique industrielle visant à créer des emplois permettant à chacun de vivre décemment de son travail. Cela passe par une certaine relocalisation de la production, en se positionnant notamment sur les « technologies vertes » et en imposant aux grandes entreprises de recourir à des fournisseurs locaux.

 

 

 

 PP

08:07 Publié dans Actualités, Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : industrie, inégalités, travail | | |  Facebook | | |

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