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18 mai 2011

"La France de demain" : le peuple de gauche selon Terra Nova

Dans un rapport intitulé « Gauche : quelle majorité électorale pour 2012 ? », la fondation Terra Nova propose de redéfinir le socle électoral de la gauche pour les prochaines élections présidentielles (Le rapport). Selon ce rapport, le socle historique, à savoir la classe ouvrière, se dérobe pour deux raisons : le déclin démographique et la tendance des ouvriers à voter de moins en moins à gauche.

 

Terra Nova propose donc une nouvelle coalition électorale baptisée la « France de demain » et fondée sur quatre catégories : les diplômés, les jeunes, les minorités et les quartiers populaires et les femmes (coalition déjà évoquée en avril 2009 par l’économiste Daniel Cohen dans un article paru dans la revue « L’économie politique » n°42). Cette « France de demain » veut « le changement », elle est « tolérante, ouverte, solidaire, optimiste, offensive »…N’en jetez plus !

 

On peut d’emblée s’interroger sur la pertinence de la segmentation proposée. En effet, si on additionne l’ensemble des effectifs de ces populations, on compte quatre fois les jeunes femmes diplômées issues des quartiers populaires ! Il y a fort à craindre que la rigueur méthodologique de cette étude s’apparente à la recette du pastis façon Raimu et Pagnol (boisson, au final, composée de …quatre tiers !).

 

Et puis parler des « femmes », des « jeunes », des « diplômés » est illusoire. Comme si les « femmes », les « jeunes », les « diplômés » étaient des ensembles monolithiques avec des intérêts parfaitement alignés.

 

Quoi de commun, en effet, entre une femme de cadre, elle-même cadre, qui a les moyens de se payer une nounou (et bénéficiant d’exonérations fiscales pour cela) et une caissière à mi-temps élevant seule ses deux enfants ?

 

De même, il existe indiscutablement des différences importantes entre les jeunes : les préoccupations d’un fils de cadre supérieur ne sont à l’évidence pas les mêmes que celle d’un fils de chômeur résidant dans une banlieue « difficile ». Les études PISA montrent une grande disparité de résultats selon la catégorie socioprofessionnelle des parentes. La France est l’un des pays où l’origine sociale conditionne le plus la réussite scolaire.

 

Dans ce rapport, les « seniors » sont présentés comme le cœur de l’électorat de droite. Effectivement, lors de la dernière présidentielle, toutes les enquêtes ont fait apparaître un profond clivage générationnel, marqué par des pertes importantes de Ségolène Royal chez les plus âgés. Les plus de 50 ans ne lui ont accordé que 40 % de leurs suffrages au second tour de l'élection présidentielle, contre 60 % à son rival, selon le Cevipof. Chez les plus de 65 ans, elle est tombé à 33 %. Elle a réalisé le score inverse chez les 18-24 ans. Mais ceux-ci forment 15 % de l'électorat, tandis que les plus de 50 ans en constituent 40 %...

 

Il n'est pas simple d'expliquer ce clivage. Les plus âgés sont aussi moins diplômés en moyenne. Faute d'analyses plus approfondies, on ne sait pas dire avec précision quel est le facteur à prendre en compte : est-ce l'âge ou le niveau de diplôme qui fait pencher à droite ? Car le vote selon le niveau de diplôme pourrait aussi s'expliquer en partie par le fait que parmi les sans diplôme, on compte beaucoup plus de personnes âgées.

 

On le voit, ces segmentations façon « marketing-mix » atteignent vite leurs limites. D’autant plus que, de l’aveu même des auteurs du rapport, la coalition proposée « n’est pas majoritaire », ce qui est tout de même un tout petit peu gênant dans l’optique de 2012 !

 

Selon Terra Nova, les classes populaires font partie d’un ensemble baptisé « électorat intermédiaire », constituant un « no man’s land incertain et instable » composé des ouvriers, des employés, des professions intermédiaires et des classes moyennes supérieures. Ca fait beaucoup de monde pour un « no man’s land » ! Et, au fait, une femme employée se comportera-t-elle comme une femme, donc appartenant à la « France de demain » (aaah !) ou comme une employée, donc appartenant au « no man’s land » (oooh !) ?

 

La question a son importance dans la mesure où les auteurs du rapport proposent rien moins que l’abandon délibéré des classes populaires au Front National ! Selon eux, « le FN se pose en parti des classes populaires, et il sera difficile à contrer ». Pourquoi ? Tout simplement parce que le « nouveau FN » se positionne sur le terrain de la protection économique et sociale, à l’instar du Front de Gauche. Terra Nova propose en revanche de s’inscrire dans une « stratégie centrée sur les valeurs » : investissement dans l’avenir, promotion de l’émancipation, acceptation d’une France diverse …Valeurs avec lesquelles les classes populaires ne seraient pas en phase. Outre le côté quelque peu caricatural et méprisant de cette affirmation, on peut s’interroger sur la pertinence de ce positionnement sur les « valeurs » au moment où les préoccupations d’une majorité de français sont la peur du déclassement, du chômage, la montée des inégalités, le coût excessif du logement…Mais tout cela est tellement terre à terre !

 

Plutôt que de chercher à adapter le discours en fonction des attentes supposées de catégories plus ou moins clairement définies, il est préférable de réfléchir à nouveau à un vrai projet de société.

 

Compte tenu de la diversité des conditions de travail, de la flexibilisation des horaires qui contribue à diminuer les temps communs dans l’entreprise, il est devenu difficile de définir les classes sociales sur des critères socio-professionnels. Mais le délitement de la notion de classe sociale résulte aussi d’un discours, en vogue à partir des années 1980, valorisant la « responsabilité individuelle ». Selon cette théorie de la responsabilité individuelle, la situation de chacun est le résultat exclusif de la façon dont il se comporte. Cette vision, partagée par une large frange de dirigeants de « gauche » (Tony Blair en fut l’archétype), remet ainsi en cause la notion fondamentale de solidarité. Or c’est cette notion qui est à la base de la notion de classe sociale. Une classe sociale peut être définie comme un ensemble d’individus qui ont conscience de leurs intérêts communs et qu’ils les défendront mieux s’ils sont unis plutôt qu’en ordre dispersé.

 

Si on se place sur le terrain des réalités sociales, il semble évident que pour les 50% des ménages situés entre les 30% les plus démunis et les 20% les plus aisés et composant les « vraies » classes moyennes (revenu disponible entre 1000 et 2000 € par adulte), une communauté de vision pourrait être trouvée. En effet, quel est leur intérêt commun : un emploi de bonne qualité associé à une rémunération décente, une protection sociale efficace (santé, chômage, vieillesse), un système éducatif qui assure à leurs enfants un avenir meilleur, un logement confortable sans y consacrer plus du quart de son revenu…Bref il doit être possible de faire émerger une « classe moyenne populaire », fondée sur une vision partagée de ses intérêts.

 

De part et d’autres de cette «classe moyenne », les extrêmes ont aujourd’hui tendance à s’éloigner : les pauvres deviennent plus pauvres et les riches plus riches. Tout le travail de la gauche devrait être de contribuer à resserrer cet écart. En effet, une société ne peut fonctionner de façon satisfaisante avec des franges de population dont les conditions de vie s’éloignent trop de la moyenne. Les riches, tout d’abord, auront (ont déjà, sans doute) la volonté de s’extraire de la solidarité nationale en s’estimant injustement ponctionnés. La frustration développée par les plus pauvres se traduira soit par une augmentation de la violence sociale, soit par un désintérêt total de leur part vis-à-vis des institutions.

 

La gauche a donc trois majeurs défis à relever :

  • Reconstruire une « vraie » classe moyenne en opposant à l’individualisme la vision d’une communauté d’intérêts
  • Lutter contre la pauvreté en luttant contre les emplois de mauvaise qualité et en mobilisant des moyens pour l’insertion professionnelle des moins « employables »
  • Limiter la croissance des hauts revenus (par la fiscalité, l’action sur les revenus primaires et les patrimoines)

PP

17:53 Publié dans Actualités, Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (11) | Tags : ps, gauche | | |  Facebook | | |

Commentaires

eh oui, d'autant plus qu'on voit des diagrammes déroutants où l'analyse factorielle n'est visiblement pas faite... sont forts en stats les gars...
analyse multivariée pour les nuls....

Écrit par : Marc | 21 mai 2011

Ce que dit la proposition de Terra Nova, c'est au fond d'abandonner la stratégie stalinienne classique (dite "gauche de gauche") selon laquelle des "contradictions principales" (économiques) sont plus importantes que les "contradictions secondaires" (actuellement: écologie, minorités, genres, etc.).

Or ces "contradictions secondaires" sont celles qui intéressent les "classes moyennes" dont fait partie la majorité de la population. Alors que le mythe de gauche de la gauche concernerait plutôt les immigrés (qui ne votent pas ou votent moins).

Jouer à être un prolo quand on est un bobo (ce qu'est 80% de la population) qui ne veut pas se l'avouer est une erreur politique, que corrige le projet d'amélioration sociologique de l'analyse.

"Bobos de tous les pays unissez vous"

Signé : Super bobo

Écrit par : Jacques Bolo | 03 juin 2011

Dans votre analyse, je pense que vous commettez une erreur, malheureusement très répandue, qui consiste à élargir à outrance le concept de "classes moyennes".
Ainsi, la classe moyenne regrouperait des populations dont les écarts de revenus peuvent aller de 1 à 5 voire à 10...quant on ne confond pas la classe moyenne avec les 5 ou 10% les plus aisés.
L'idée est bien souvent de faire passer des mesures favorisant les plus riches au prétexte que ça concernerait la "classe moyenne".

La "vraie" classe moyenne n'est pas bobo, elle a des préoccupations très terre à terre : vivre dignement de son travail, se loger, se soigner, éduquer ses enfants,...

Les "valeurs" avancées par Terra Nova sont certes importantes, mais elles ne doivent être prétexte à occulter la réalité sociale et les conditions de vie de la majorité des français des classes populaires et moyennes.

Cordialement

Écrit par : Pierre POLARD | 06 juin 2011

Ce que j'affirme est bien que la classe moyenne est plus vaste qu'on le dit.

J'ai eu l'occasion de le résumer dans: http://www.exergue.com/h/2011-03/tt/desesperance.html, en ces termes: "la nouvelle sociologie que ne comprennent pas les populistes. En fait, contrairement à ce qu'on entend, l'ascenseur social a trop bien marché. Une classe moyenne majoritaire remplace (avantageusement) le tiers état et refile le mistigri à un reliquat d'exclus (qui remplace le sous-prolétariat)". C'est mieux développé dans "Populistes contre bobos" : http://www.exergue.com/h/2011-02/tt/populistes-bobos.html

C'est au contraire l'analyse classique qui est fausse en cela qu'elle se sert des pauvres pour favoriser cette classe moyenne massive. La conséquence en est la crise grecque, espagnole et des exclus Français. Ce que formalise l'analyse de Terra nova, contre la prétendue "réalité sociale et les conditions de vie de la majorité des français des classes populaires et moyennes" (faudrait savoir!), dont vous êtes donc l'idéologue.

Ce que ne dit pas Terra nova, parce qu'ils sont polis par souci de ne pas froisser, est ce que je dis ailleurs (dans un commentaire de Médiapart):

"Ce n'est pas la social démocratie qui a échoué. C'est sa généralisation à l'ensemble des citoyens, du fait de la mondialisation, phénomène conjoncturel (jusqu'à ce qu'elle soit réalisée complètement).
"Et de ce point de vue, le refus de la mondialisation peut aussi être lu comme le refus de la généralisation de la social démocratie, au bénéfice des anciens privilégiés du monde ex-développé.
"C'est ce qu'exprime le FN de façon explicite (et les autres de façon hypocrite)."

Écrit par : Jacques Bolo | 06 juin 2011

Je trouve votre segmentation de la société française un peu rudimentaire !

10 % de précaires, 10% de très riches et les 80% seraient des classes moyennes.
En gros, votre concept de classes moyenne regroupe des personnes dont les revenus vont de 500 € à plus de 3000 € par mois. Pas sûr que leurs préoccupations soient les mêmes.
Pour ma part, je pense que la précarité touche, à des degrés divers, plutôt 20% de la population que 10%.

Quand je parle de "réalité sociale", je pense au fait, par exemple, que le salaire médian est d'environ 1500 €. Je pense aussi au chômage de masse, à la montée des inégalités ( http://www.inegalites.fr/ )...

Cordialement

Écrit par : Pierre POLARD | 06 juin 2011

A la rigueur, je peux accepter les 20%, encore que cela me paraît biaisé comme suit. Je ne parle pas des salaires individuels, mais des revenus des foyers. Si dans un ménage, deux personnes ont un salaire de 1500, ils gagnent plus qu'un ménage qui a un seul salaire de 2500.

En tenant compte des prestations sociales, et des logements sociaux, un seul salaire peut laisser (après loyer) plus qu'un salaire plus important. Je prends aussi en compte le fait qu'un ménage moyen+ a des dépenses contraintes supérieures (une voiture plus chère, un loyer plus cher, etc.) qui grèvent le budget réel.

De plus, certaines consommations (dont Internet actuellement), même si elle grèvent le budget de façon différente selon le revenu, fournissent un service égalitaire.

Plus généralement, trop souligner l'inégalité suppose l'acceptation du critère de prestige (voiture d'occase/BMW), ce dont on peut se foutre complètement (valeur d'usage). En fait, selon le modèle traditionaliste, quelqu'un de moyennement riche, mais économe, peut devenir un nanti assez rapidement. Il n'est pas obliger de "soutenir la croissance" en claquant son blé.

Bref, je parle de sociologie et pas d'économie aliénée ou spectaculaire. Et mon modèle est plutôt la décroissance que la surconsommation. La relance relève du modèle productiviste (ou simplement des 30 glorieuses) dont la gauche à du mal à s'affranchir.

Écrit par : Jacques Bolo | 07 juin 2011

Effectivement, vos remarques sur la composition des ménages sont pertinentes. Pour neutraliser ces différences, il est plus judicieux de parler de "niveau de vie par unité de consommation" comme le fait l'INSEE.

Le niveau de vie est égal au revenu disponible du ménage (y compris les prestations sociales, moins les impôts) divisé par le nombre d'unités de consommation (uc). Le niveau de vie est donc le même pour tous les individus d'un même ménage.
Les unités de consommation sont généralement calculées selon l'échelle d'équivalence dite de l'OCDE modifiée qui attribue 1 uc au premier adulte du ménage, 0,5 uc aux autres personnes de 14 ans ou plus et 0,3 uc aux enfants de moins de 14 ans.

Le tableau suivant : http://www.insee.fr/fr/themes/tableau.asp?reg_id=0&ref_id=NATnon04247
montre que le niveau de vie médian mensuel est de 1582,5 € par UC.

Pour moi, les classes moyennes regroupent les déciles D3, D4, D5, D6 et D7 du tableau précédent, soit 50% de la population.

Cela dit, je partage votre point de vue sur la nécessité d'abandonner le dogme productiviste, dont on sait aujourd'hui qu'il nous conduit dans le mur dans la mesure où la croissance infinie n'est pas possible dans un monde fini. Tout le monde le sait, tout le monde en parle, mais c'est difficile à traduire dans un projet politique.

Il faut aussi de se départir de cette "consommation ostentatoire" (d'ailleurs alimentée par la montée des inégalités) si bien analysée par Thorstein Veblen au XIX ème siècle.

Écrit par : Pierre POLARD | 08 juin 2011

Outre le fait que je pense qu'il existe des artéfacts dans ce modèle (est-il après impots, prestations sociales, etc.....?). On y constate bien qu'il n'existe qu'une différence de 45% par rapport à la moyenne, excepté pour les 10% inf/sup.

Si on ajoute mes remarques sur la consommation ostententoire, cela signifie que, au sein de ces 80%, ceux qui ont plus claquent trop, ce qui ont moins courent après ce modèle de consommation.

De plus, cela confirme bien l'analyse de Tera nova, complétée par mes thèses personnelles. Ce qui était l'objet de la discussion, et qu'on peut donc considérer comme démontré (CQFD, comme on disait quand on savait discuter et quand les mots avaient un sens).

Écrit par : Jacques Bolo | 08 juin 2011

Comme je l'indiquais dans mon précédent commentaire, le niveau de vie s'entend après impots et prestations sociales.

Cela dit, 45% ce n'est pas négligeable.

Terra Nova ne dit pas que tout le monde fait partie de la classe moyenne, mais que la gauche n'a plus grand chose a dire aux classes populaires.

Si pour vous "démontrer" consiste en une affirmation péremptoire, je crois que nous pouvons mettre un terme a cette discussion.

Écrit par : Pierre POLARD | 08 juin 2011

Je ne vois pas en quoi dire qu'une variation de 45% par rapport à la moyenne définit bien l'amplitude des classes moyenne est péremptoire. C'est forcément une définition de ce genre qui est nécessaire. Disons donc que je base mon hypothèse (et pas celle de Terra Nova qu'elle complète) sur ce paramètre qui me parait fondé car la notion de déciles accentue artificiellement les écarts au lieu de montrer les similitudes: on peut toujours tout diviser en 10, ça ne veut rien dire (comme les classements en général, qui donnent des rangs sans signifier les types).

"Pas négligeable" me parait un peu rapide par comparaison à ce que j'en dis (je parle aussi des avantages sociaux et des modes de consommation), et me semble relever de mécanisme de défense.

C'est en ce sens sans doute que la discussion n'est pas possible. Mais dans ce cas, qui espérez-vous convaincre - avec la restriction que quand vous avez tort, si vous voulez convaincre quand même, c'est un peu du dogmatisme aussi.

Écrit par : Jacques Bolo | 10 juin 2011

Ce que je trouve péremptoire, ce n'est pas le chiffre, c'est votre façon d'affirmer que l'analyse que vous en faites est forcément la bonne sans vraiment l'etayer.
Et puis, epargnez-moi la psychologie de comptoir sur mes prétendus mécanismes de défense!
Vous êtes persuadé que j'ai tort... Grand bien vous fasse.
Nous verrons bien qui arrivera le mieux a faire passer ses idées!

Écrit par : Pierre POLARD | 10 juin 2011

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