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29 mai 2011

Une critique du projet du Parti Socialiste (2/2)

Par Jacques Sapir, Directeur d’études à l’EHESS (Ecole des Hautes Études en Sciences Sociales)

 

Article paru dans Marianne

 


4 - Pour l’emploi des jeunes, nous créerons 300 000 « emplois d’avenir » dans les domaines de l’innovation environnementale et sociale.



Cette mesure est soit incohérente, soit mensongère.

En effet, ou bien il s’agit de créations d’emplois stables avec un réel contenu, et leur création ne saurait être « décrétée ». Seule, une forte croissance des secteurs innovants et de l’industrie est en mesure de créer de tels emplois, et ceci nous renvoie à la mise en place d’une politique de réindustrialisation. Dès lors, dire que l’on va créer 300 000 emplois sans préciser l’ampleur ni la direction de l’effort de réindustrialisation est parfaitement incohérent. Notons d’ailleurs que, pour être précis, il faudrait ajouter qu’il s’agit d’une création nette d’emploi, pour que ces créations ne soient compensées par autant de destructions.


Ou bien il s’agit en réalité d’emplois aidés, bref de la mouture 2012 des trop fameux « emplois jeunes » de 1997. Ces emplois ne pourront être créés que dans les services, et ils devront être massivement subventionnés, sans réelle perspective de stabilité. Dans ce cas, cette annonce est mensongère.



Non que la question de l’emploi ne soit primordiale, et celle de l’emploi des jeunes est particulièrement urgente à régler. Il faut savoir que plus de cent mille jeunes de plus arriveront sur le marché du travail tous les ans dans les prochaines années. C’est d’ailleurs la différence principale et massive avec l’Allemagne, et cela explique pourquoi nous ne pouvons avoir la même politique économique que celles de nos voisins d’outre-rhin (2).
Mais, le contenu de l’emploi est aussi important.



Pour l’instant, avec la politique du gouvernement Sarkozy-Fillon, nous nous dirigeons au mieux vers des créations d’emplois qui seront faites massivement dans les services à la personne. Il s’agit d’emplois qui ne seront guère rémunérés au-delà du SMIC, et l’on comprend alors les attaques du gouvernement pour faire baisser le SMIC et les minima sociaux.
Si l’on veut créer des emplois mieux payés, il faut avoir conscience que cela implique un développement de l’industrie, cette dernière tractant alors un secteur des services aux entreprises dont un certain nombre sont mieux payés que les services à la personne. En fait, le choix de la réindustrialisation du pays est un choix social avant même que d’être un choix économique.


C’est cela qu’oublie le projet du PS démontrant, une nouvelle fois, tout l’écart qu’il y a entre ses promesses et la réalité.



5 - Pour protéger les salariés, nous créerons une sécurité sociale professionnelle, matérialisée par un compte temps-formation, permettant à chacun de reprendre des études, de réaliser un projet personnel, de s’occuper de sa famille et de choisir les modalités de son départ en retraite. Nous dissuaderons les licenciements boursiers par des pénalités financières pour les entreprises qui en même temps versent des dividendes à leurs actionnaires.



Le cinquième point comporte deux propositions qui ne sont pas logiquement liées.
La première, celle du compte-formation, est indiscutablement une bonne chose. Encore faut-il savoir comment elle sera financée. Elle devrait impliquer, mais, sur ce point, le projet du PS est muet comme une carpe, que les années d’études au-delà de 18 ans puissent être prises en compte dans le calcul des annuités nécessaires pour la retraite.
Le second point constitue en réalité un bel exercice d’hypocrisie. On affirme ainsi vouloir « dissuader » les licenciements boursiers. En fait, soit on les pénalise et on les rend impossibles ou à tout le moins extrêmement coûteux pour les entreprises, soit on ne touche pas à cette question. Mais, si on le fait, alors les entreprises feront disparaître leurs dividendes par les moyens d’évasions fiscales déjà cités comme un endettement fictif extrêmement important qui aboutira à verser aux actionnaires non des dividendes mais des intérêts.

En fait, par cette mesure, le PS drague de manière parfaitement éhontée, mais aussi parfaitement inconséquente, l’extrême gauche.

 
Le problème des licenciements boursiers n’est pas séparable de celui de la financiarisation de l’économie. C’est à cette dernière qu’il faut mettre un terme si l’on veut en finir avec les licenciements boursiers. En effet soit il faut porter atteinte aux droits de propriété des actionnaires (ce qui est possible, mais peut nous entraîner très loin dans la refonte de l’économie) soit il faut créer les conditions d’une forte croissance susceptible d’entraîner des créations massives d’emploi. Autrement dit, ce sont les institutions qui ont conduit à la mise en place du chômage de masse, de cette économie que l’on appelle à « basse pression », qu’il faut supprimer.



6 - Pour protéger les intérêts de l’Europe, de ses savoir-faire et de ses salariés dans la mondialisation, pour mieux réguler le commerce, nous agirons pour augmenter les droits de douane sur les produits provenant de pays ne respectant pas les normes internationales en matière sociale, sanitaire ou environnementale.

Voilà une mesure bien timide et présentée bien timidement.


Elle signe, et il faut s’en réjouir, l’abandon formel par le PS du dogme du libre-échange. Mais, si ce parti avait une pensée cohérente en économie, ce n’est pas en point 6 mais bien dans le premier, à égalité avec la definanciarisation, qu’il aurait fallu la présenter. Ceci constitue, une nouvelle fois, une incohérence dans l’articulation des priorités.

Si l’on parle de droits de douane, c’est que l’on reconnaît qu’il y a bien des élasticités prix et que ces dernières sont pertinentes. Ne rions pas, c’est une véritable révolution, un changement de paradigme, pour le PS. Mais si les élasticités prix sont effectivement pertinentes, alors la surévaluation du taux de change de l’Euro l’est aussi. Il faut donc reconnaître le coût que nous supportons avec cette surévaluation, probablement entre 2% et 2,5% de croissance perdue aujourd’hui (3). Et c’est là que tout se complique…



Notons, en attendant, que le projet précise trois facteurs que l’on veut corriger, les normes internationales en matière sociale, en matière sanitaire et environnementale.
La problématique est déjà fausse dans le second point. Si un produit ne satisfait pas aux normes sanitaires, il doit être interdit et non pas taxé. Un État se met en faute vis-à-vis de sa population s’il accepte sur son territoire des produits importés qui ne satisfont pas aux normes sanitaires. Cette évidence a échappé aux rédacteurs du projet du PS…



Si l’on prend le premier point, soit les normes internationales en matière sociale il faut savoir de quoi on parle. S’il s’agit de la question du travail forcé ou du travail des enfants (4) , ici encore c’est à une interdiction de l’importation des produits qui recourent à ces procédés qu’il faut recourir, et non à de simples droits de douane. S’il s’agit de la question de la protection sociale, cette dernière ne peut être abordée sans considérer l’écart de la productivité entre activités entre la France et un autre pays. Dit d’une autre manière, c’est au principe du coût salarial réel (le rapport entre la productivité standardisée et le salaire globale incluant l’ensemble des charges) qu’il faut se référer. Or, le coût salarial réel peut être très différent d’une activité à une autre au sein du même pays, comme j’en ai donné des exemples dans mon dernier livre (5). Il faudrait donc des droits de douane distincts suivant les branches d’activité et les pays, et visant à équilibre le coût salarial réel. Mais, si c’est cela que les rédacteurs du projet du PS ont en tête, pourquoi ne pas le dire clairement ? Quelles sont donc ces pudeurs de vierges effarouchées sur la question du protectionnisme ? Ici encore, on peut craindre devant autant d’incohérence une tentative d’enfumage de l’électeur.

Le troisième point concerne les normes environnementales, dont il est beaucoup question aujourd’hui à partir de la fameuse taxe carbone prélevée à la frontière. Il s’agit d’égaliser le coût de production entre un pays ne respectant pas des règles et un pays qui accepte de s’y soumettre. C’est bien évidemment un point important. Mais, le problème du Protocole de Tokyo se pose. On sait que ce Protocole n’a été signé ni par la Chine ni par les Etats-Unis. Si cela veut dire que l’on va taxer les produits en provenance de ces deux pays (et de quelques autres) je souscris immédiatement à la proposition. Mais, j’ai néanmoins un doute connaissant le passé (et le passif) des négociations menées depuis Bruxelles. En cas de blocage de ces dites négociations, cela voudrait-il dire que le PS adopte l’idée de mesures protectionnistes unilatérale ? On a bien envi de dire « chiche » !



D’une manière générale, la protection des savoirs faire implique de poser simultanément la question des doits de douane et la question du taux de change. Il ne sert à rien de parler de l’une sans l’autre.



7- Pour réduire l’endettement de la France, nous affecterons à la réduction de la dette la moitié des marges financières que nous dégagerons.



Ce septième point est très révélateur.

 
D’une part, il présente l’endettement comme une contrainte, puisqu’il affirme l’objectif de réduire ce dernier. Mais nous ne savons pas s’il s’agit de réduire la dette brute ou le poids de la dette en pourcentage du PIB. Or, les deux propositions ne sont pas équivalentes.
Il y a longtemps Evsey Domar avait démontré que le poids de la dette par rapport au PIB d’un pays dépend en dynamique du taux de croissance de l’économie et du taux auquel cette dette est émise (6). Nous comprenons bien qu’un pays dont la dette atteint 142% au premier trimestre de 2011 comme la Grèce, même si elle bénéficie de taux d’intérêts très bas (3,5%), devrait pour stabiliser le poids de sa dette en pourcentage du PIB dégager, si elle ne fait pas de croissance et ne connaît pas d’inflation pour cette année, un excédent budgétaire de 4,97% (142 x 0,035). Il faudrait que son économie connaisse une croissance nominale de 5% pour obtenir le même résultat avec un équilibre de son budget. Compte tenu d’un déficit qui aujourd’hui est de 9,5% du PIB, c’est une croissance nominale d’environ 15% qu’il lui faudrait connaître en 2011 pour stabiliser le poids de sa dette publique en pourcentage du PIB.

Si, réellement, l’endettement de la France est un problème, alors il faut raisonner sur la totalité des variables, y compris le taux d’inflation, et non pas seulement sur la dépense publique. Admettons que nous puissions retrouver une croissance réelle de 4% par an (soit 1,7% + 2,3% que nous retire la surévaluation de l’Euro). Avec un taux d’inflation de 2,3%, qui est aujourd’hui la moyenne de la zone Euro, nous atteignons une croissance nominale de 6,3%. Dans ce cas, nous pourrions nous permettre un déficit de –3,8% et stabiliser le poids de la dette publique en pourcentage du PIB. Admettons maintenant que le taux d’intérêt sur la dette publique soit ramené à 1% par la combinaison d’avances de la Banque Centrale au Trésor et de mesures obligeant les banques françaises à détenir des titres d’État. Le poids des intérêts tomberait à moins de 1% du PIB par an et nous pourrions nous permettre un déficit de –5,4% sans pour autant voir augmenter le poids de la dette en pourcentage du PIB.

Mais, d’autre part, ce point cache en réalité l’influence qu’exercent les politiques de la zone Euro sur la politique économique de la France. Pourquoi les 82,5% de notre dette (pour 2010) sont-ils plus dramatiques que les 79,5% de dette de l’Allemagne ? Cette question en appelle une autre ; pourquoi avons-nous eu besoin de pratiquer depuis 2002 un déficit budgétaire important ? La réponse est ici fort simple : pour maintenir une croissance qui a été, de 2002 à 2008, supérieure à la croissance de l’Allemagne. C’est d’ailleurs de cette croissance que l’Allemagne a profité pour accroître massivement son excédent commercial par rapport à la France. Ainsi, la croissance française a créé des emplois outre-rhin.


Comment peut-on expliquer ce phénomène alors que, comme on l’a dit au point n°1, la compétitivité calculée de manière standardisée est en France supérieure à celle de l’Allemagne ? Ici encore, la réponse est hélas très simple. Parce que l’Allemagne a pratiqué l’équivalent d’une dévaluation en transférant massivement vers ses ménages une partie des charges payées auparavant par ses entreprises.
Si nous avions fait de même, notre endettement n’aurait pas augmenté, mais l’Europe aurait connu une dépression depuis non pas 2008 mais dès 2003. Autrement dit, l’Allemagne n’a pu pratiquer cette politique que parce que les autres pays se refusaient à l’imiter. En fait, c’est ce que l’on appelle, de la part de l’Allemagne une politique de « cavalier solitaire », et elle montre que c’est bien de l’Allemagne que vient la pratique de non-coopération dans le cadre européen.



Cette question de la dette renvoie ainsi brutalement à tous les non-dits du projet du PS, et en particulier à l’insertion de la France dans la zone Euro. Il aurait été bien plus honnête et bien plus judicieux d’en parler avant. Ce septième point nous révèle que la politique du PS n’est pas libre. Elle accepte comme une contrainte la logique de l’Euro et des institutions européennes, et cette logique est parfaitement contradictoire avec les divers points de son projet.


C’est bien pourquoi on est en droit de penser que ce projet n’est nullement fait pour être appliqué. Sa fonction est de détourner l’attention d’une politique économique implicite qui elle sera révélée quand le candidat du PS sera élu (et s’il est élu), et dont on peut penser qu’elle ne sera guère différente de la politique désastreuse qui est menée aujourd’hui.
Le président George « W » Bush s’était fait élire sur le slogan du « conservatisme compassionnel ». Aujourd’hui, le PS nous propose de fait le social libéralisme compassionnel.

08:00 Publié dans Actualités, Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : ps, europe, compétitivité, emploi, finance | | |  Facebook | | |

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