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28 juin 2011

Vie et mort du système scolaire américain : comment l’évaluation et le libre-choix sapent l’éducation.

 

 

 

 

 

Artilcle paru sur le blog Quelles école pour demain ?


A l’heure où les élèves et le fonctionnement même de l’éducation nationale doivent se soumettre à la logique du "pilotage par le chiffre", il est intéressant de se pencher sur l’analyse de Diane Ravitch, universitaire et ancien membre du gouvernement de M. Bush, à propos des effets que ce type de gestion a provoqués aux USA.


La plupart des informations de cet article ont été relevées dans son témoignage, publié dans le Monde Diplomatique en octobre 2010 (1). Les sources complémentaires sont citées au fur et à mesure.


Mme Ravitch était fermement favorable au principe de la rémunération des enseignants au mérite, elle estimait "que les enseignants dont les élèves obtenaient les meilleurs résultats devaient être mieux payés que les autres. "


Elle soutenait également "la généralisation des tests d’évaluation, qui [lui] semblaient utiles pour déterminer avec précision quelles écoles avaient besoin d’une aide supplémentaire. "


Elle a donc applaudi "des deux mains" au moment où la loi « No Child Left Behind », (pas d’enfant laissé sur le bord du chemin) fut votée et mise en vigueur par le gouvernement de M. George Bush en 2002.


Pas d’enfant laissé sur le bord du chemin.


De quoi s’agit-il ?


Depuis 2002, donc, la loi « No Child Left Behind » exige que chaque Etat évalue les capacités de lecture et de calcul de tous les élèves, de l’équivalent CE2 à l’équivalent quatrième.


Des tests fédéraux National Assessment of Educational Progress (NAEP) sont appliqués à des échantillons d’élèves pour comparer les taux de réussite locaux à ceux de l’ensemble du pays.


Selon Mme Ravitch, des milliards de dollars ont donc été dépensés pour mettre au point, puis faire passer les batteries de tests nécessaires aux évaluations d’Etat et aux évaluations fédérales.


Objectifs de réussite.


Les résultats de chaque établissement sont ventilés en fonction de l’origine ethnique, du niveau de maîtrise de l’anglais, de l’existence éventuelle de handicaps et du revenu parental.


Dans chacun des groupes ainsi constitués, un objectif de réussite aux tests a été fixé, et doit être atteint avant 2014.


Sanctions.


Si, dans une école, un seul de ces groupes n’affiche pas de progrès constants vers cet objectif, l’établissement est soumis à des sanctions dont la sévérité va croissant.


 La première année, l’école reçoit un avertissement.


 Puis, tous les élèves se voient offrir la possibilité de changer d’établissement.


 La troisième année, les élèves les plus pauvres peuvent bénéficier de cours supplémentaires gratuits.


Privatisation.


Si l’école ne parvient pas à atteindre ses objectifs dans une période de cinq ans, elle s’expose à une restructuration complète, à une privatisation, ou, tout simplement, à une fermeture. Les employés peuvent alors être licenciés.


Actuellement, environ un tiers des écoles publiques du pays, soit plus de trente mille, sont cataloguées pour leur déficit en « progrès annuels satisfaisants ».


Course au sommet.


L’administration de M. Barack Obama a épousé, en janvier 2009, les idées de l’ère George W. Bush.


Baptisé « Race to the Top » (Course au sommet), son programme fait miroiter des subventions de 4,3 milliards de dollars à des Etats pris à la gorge par la crise économique.


Pour bénéficier de cette manne, ces derniers doivent supprimer toute limite légale à l’implantation des écoles privées ou charter schools.


Vie et mort du système scolaire américain.


Voilà donc un pays qui applique avec vigueur et constance une politique de pilotage volontariste à son école.


N’est-il pas normal d’évaluer avec constance l’efficacité d’une école qui est toujours coûteuse en fonds publics ?


N’est-il pas juste que les parents puissent retirer leurs enfants d’établissements défaillants, et que leurs enseignants soient sanctionnés de leur incompétence ?


N’est-il pas efficace de transformer des écoles en échec en établissements privés, plus autonomes, dynamiques et innovants ?


La réponse de l’ancienne ministre, n’est désormais plus très enthousiaste.


Elle a publié en 2010 un livre au titre éloquent : The Death and Life of the Great American School System : How Testing and Choice Undermine Education.


Ce que l’on peut traduire ainsi : Vie et mort du système scolaire américain : comment l’évaluation et le libre-choix sapent l’éducation.


Evaluations : des résultats peu fiables.


Niveau d’exigence.


Reprenons le descriptif de Mme Ravitch.

La loi NCLB a laissé les Etats définir leurs propres modes d’évaluation.

Comment un Etat peut-il afficher sans effort des résultats positifs ?


En abaissant le niveau d’exigence de leurs tests, de façon à permettre aux élèves d’atteindre plus facilement les objectifs.


Ce décalage est mis en évidence par les tests fédéraux National Assessment of Educational Progress (NAEP) appliqués à des échantillons d’élèves :
 Ainsi, au Texas, où l’on se félicite d’un véritable "miracle pédagogique", les scores en lecture stagnent depuis dix ans.
 Le Tennessee chiffrait à 90 % la part de ses élèves ayant atteint les objectifs de l’année 2007, l’estimation du NAEP a ramené ce score à 26 %.


Effets pervers.


Que font les enseignants pour que leurs élèves obtiennent de bons résultats aux évaluations d’Etat ?


Ils interrompent les enseignements ordinaires plusieurs mois avant la tenue des examens pour céder la place à la préparation intensive qui leur est consacrée.


Selon l’ancienne ministre, de nombreux spécialistes ont établi que les enfants apprennent désormais davantage à maîtriser les tests que les matières concernées.


Par ailleurs, la lecture et le calcul étant devenus prioritaires, les enseignants, conscients que ces deux matières décideront de l’avenir de leur école et… de leur propre emploi, négligent les autres.


L’histoire, la littérature, la géographie, les sciences, l’art, les langues étrangères et l’éducation civique sont relégués au rang de matières secondaires.


Stagnation, régression.


Mais le plus grave, c’est que cet appauvrissement de l’enseignement, ce ciblage intense sur les mathématiques et l’anglais, cet enseignement "teach to the test" ne permettent même pas d’observer les améliorations attendues dans ces matières.


Si, en lecture, le niveau se serait amélioré pour l’équivalent du niveau CM1, les résultats stagnent pour les élèves plus âgés. Les scores de réussite aux tests en quatrième étaient les mêmes en 2001 qu’en 1998.


De plus, en mathématiques, les progrès étaient plus importants avant l’adoption de la loi NCLB, qu’après.


Charters schools.


L’idée du libre choix a émergé aux Etats Unis à la fin des années 1980. Elle reposait sur la certitude que les établissements privés seraient fondés et animés par des enseignants courageux et désintéressés, qui iraient à la rencontre des élèves les plus en difficulté.


Ces charter schools ont, depuis, formé un vaste mouvement, qui regroupe un million et demi d’élèves et plus de cinq mille écoles. Certaines sont dirigées par des intérêts privés, d’autres par des associations à but non lucratif.


Qu’en est-il de ces écoles privées, qui doivent remplacer les établissements publics déficients ?


Les médias les décrivent comme de véritables « paradis », peuplés d’enseignants jeunes et dynamiques et d’élèves en uniforme, aux manières impeccables et tous capables d’entrer à l’université.


Le jugement de Mme Ravitch est beaucoup moins flatteur sur leur fonctionnement et leurs résultats.


Les élèves recrutés.


Les établissements de bon niveau recrutent leurs élèves dans les familles les plus mobilisées scolairement.


Ils acceptent moins d’élèves de langue maternelle étrangère, handicapés ou sans domicile fixe, ce qui leur donne un avantage par rapport aux écoles publiques.


Enfin, ils ont le droit de renvoyer dans le public les éléments qui « font tache » (c’est l’expression employée dans l’article cité).


Enseignants non syndiqués.


Plus de 95 % des charter schools refusent d’engager des enseignants syndiqués.


Cette liberté de gestion permet d’imposer au personnel des volumes horaires de travail fort compétitifs : parfois soixante ou soixante-dix heures par semaine.


Elle permet d’appliquer des exigences annexes : dans certains établissements, le téléphone portable des enseignants doit ainsi rester allumé afin que les élèves puissent les joindre à tout moment.


La liberté de fermer et de licencier en cas de résultats défaillants, favorise l’application de ce niveau d’exigence.


C’est de cette manière qu’en mars 2010, le seul lycée de la ville de Central Falls a pu être fermé. Les autorités de l’Etat de Rhode Island ont licencié tout le personnel enseignant de l’établissement. Cette décision a été applaudie par le secrétaire d’Etat à l’éducation, et par M. Obama lui-même. (2)

 

 

Récemment, ces professeurs ont été réembauchés, à condition d’accepter de faire de plus longues journées et de fournir davantage d’aide personnalisée aux élèves.


Salaire au mérite.


En mai 2010, M. Crist, gouverneur de Floride, a rompu avec le parti républicain en refusant de signer une loi qui faisait dépendre la moitié du salaire des enseignants des résultats de leurs élèves.


Cette loi avait pourtant été votée par les élus locaux, dans l’espoir d’obtenir les fonds fédéraux dont ils ont cruellement besoin. Elle interdisait par ailleurs le recrutement d’enseignants débutants, supprimait les budgets alloués à la formation continue et finançait l’évaluation des élèves en prélevant 5 % sur le budget scolaire de chaque circonscription. (3)

 

 

Selon Mme Ravitch, des mesures semblables sont prises un peu partout dans le pays. L’auteure souligne que cette absence de protection induit cependant un fort taux de renouvellement du personnel dans les charter schools.


Meilleure efficacité dans le privé ?


Mais, si on laisse de côté ces quelques inconvénients qui ne sauraient décourager le libéral affirmé, les résultats de ces "charter schools" confirment-ils les espoirs qu’on y a placés ?


La réponse est non.

Malgré leurs financements publics, les établissements privés restent rétifs au contrôle de l’Etat. A New York, l’administration de l’Etat a voulu évaluer les charter schools qu’elle avait autorisées. Mais celles-ci sont allées en justice pour l’en empêcher : l’Etat devait leur faire confiance et les laisser procéder elles-mêmes à cet audit.


La seule évaluation faite à l’échelle nationale, a été financée par la Walton Family Foundation, farouche partisane des charter schools. Réalisée par Margaret Raymond, économiste à l’université de Stanford, elle révèle cependant que :
 17 % de ces établissements affichent un niveau supérieur à celui d’écoles publiques comparables
 46% ont des résultats équivalents
 37% ont des résultats significativement plus mauvais que les écoles publiques comparables.
(4)

 

 

Volte-face.


La conclusion de Mme Ravitch ferait presque oublier son enthousiasme de départ :

 

 

"Aujourd’hui, en observant les effets concrets de ces politiques, je considère que la qualité de l’enseignement que reçoivent les enfants prime sur les problèmes de gestion, d’organisation ou d’évaluation des établissements". (Ibid.)

 

 

"Il est absurde d’évaluer les enseignants selon les résultats des élèves, car ceux-ci dépendent bien sûr de ce qui se passe en classe, mais aussi de facteurs extérieurs tels que les ressources, la motivation des élèves ou le soutien que peuvent leur apporter les parents."

 

 

"Le paramètre permettant de prédire le plus sûrement de faibles résultats académiques, c’est la pauvreté, pas les mauvais enseignants."

 

 

"Nous sommes en train de détruire le système éducatif, en lui appliquant ces politiques stupides."

 

 

"La privatisation des écoles placées dans des quartiers difficiles ne fait pas progresser les élèves. C’est seulement un moyen d’abandonner la responsabilité de l’Etat à prodiguer une éducation de qualité." (Ibid.)

 

 

***********************

Bien sûr, on nous semble inimaginable pour le moment, de sanctionner ouvertement, en France, les écoles des quartiers à fortes difficultés sociales et leurs enseignants.

 

 

Mais les évaluations nationales telles qu’elles sont appliquées actuellement, et la volonté d’utiliser les chiffres qui en découlent pour piloter le système scolaire sont, malheureusement la première étape de ce type de processus.

 

 

Mais les décrets multiples qui favorisent le développement de l’école privée s’intègrent à la même logique.

 

 

Mais la remise en cause de la carte scolaire facilite la fuite des familles des classes moyennes des écoles classées ZEP, RAR, ou ECLAIR. Il sera ensuite facile de souligner, les résultats trop peu brillants des ces établissements.

.

Les considérations de Mme Ravitch s’appuient sur l’expérience et le recul...

 

 

Saura-t-on en tirer les conclusions qui s’imposent et éviter d’engager plus avant le système scolaire français dans les mêmes "politiques stupides" ?

 

 

Peut-être est-il temps d’interpeller les partis dits de gauche sur leurs intentions précises dans le domaine des services publics en général et de l’éducation en particulier.

 

 

Ont-ils l’intention de revenir sur la volonté actuelle de gestion par le chiffre de ces services publics ?

 

 

S’engagent-ils à remettre en question la privatisation, plus ou moins masquée, de l’école, la santé, la poste, l’électricité, inscrite dans le traité de Lisbonne ?

 

 

Rien n’est moins sûr.

 

 

Marie Odile Caleca,

Professeur des écoles,

Clermont-Ferrand

08:00 Publié dans Actualités, Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : éducation, inégalités | | |  Facebook | | |

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