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13 août 2011

Mondialisation / Démondialisation : éléments de réflexion pour Manuel Valls…et d’autres

Dans une interview accordée au JDD en date du dimanche 23 juillet JDD, Manuel Valls a déclaré : « Je suis en désaccord avec Arnaud (Montebourg) sur la démondialisation, un concept ringard et réactionnaire. C'est un retour aux années 80. »

 

Cette appréciation lapidaire mérite qu’on la regarde de plus près…

 

Donc, selon Manuel Valls, la démondialisation serait un concept ringard, c’est-à-dire démodé. En matière d’économie, comme dans bien d’autres domaines d’ailleurs, il convient de se méfier des modes. Depuis une trentaine d’année, la « mode » n’est-elle pas à la libéralisation des échanges, à la dérégulation financière, à l’austérité budgétaire et à la pression sur les salaires? On trouve encore des économistes pour dire que les difficultés que nous rencontrons sont dues au fait que nous ne sommes pas allés assez loin dans cette voie, mais il semble de plus en plus évident qu’il s’agit d’une impasse.

 

Concept réactionnaire, ensuite… En d’autres termes, opposé au progrès. Mais qu’est-ce que le progrès ? Etre contraint de s’endetter pour continuer à consommer, comme cela a été le cas dans les pays qui ont suivi scrupuleusement les prescriptions rappelées plu haut (Etats-Unis, Grande-Bretagne, Irlande, Espagne…) ? Précariser une part grandissante des salariés pour préserver la compétitivité des entreprises et afficher des excédents commerciaux astronomiques, au détriment de ses partenaires économiques (Allemagne) ? Exploiter une force de travail réduite au quasi esclavage, en confisquant le bénéfice des gains de productivité au bénéfice d’une classe dirigeante et de grandes entreprises transnationales (Chine) ? Ou bien le progrès est-il de permettre à chacun de vivre dignement de son travail, en organisant les nécessaires solidarités collectives et la protection sociale ?

Quoiqu’il en soit, on ne peut pas contester à Manuel Valls son expertise en matière de concept réactionnaire. N’est-ce pas lui qui avait proposé au début de l’année de supprimer les 35 heures ? Renonçant  à la tendance séculaire de baisse de la durée du travail dans les pays développés, il proposait purement et simplement aux salariés de travailler plus pour gagner moins ! Le progrès, sans doute.

 

Enfin, concernant le retour aux années 1980, était-ce vraiment une époque si terrible ? Adolescent à cette époque, je n’ai pas souvenir que nous nous éclairions à la bougie ni ne vivions dans des cavernes !

 

Essayons de regarder encore plus loin que les années 1980 et intéressons-nous au parcours de la France dans la mondialisation depuis 1949. Pour cela, nous utiliserons un indicateur un peu rustique, mais qui a l’avantage d’être simple à calculer : le taux d’ouverture de l’économie. Le taux d'ouverture d'une économie mesure la place que tient le reste du monde dans l'économie d'un pays. Il se calcule en divisant la moyenne du montant des exportations et des importations par le produit intérieur brut (PIB). Le graphique suivant montre l’évolution du taux d’ouverture depuis 1949, ainsi que le taux de croissance moyen par période de 10 ans.

 

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Force est de constater qu’avant 1970, la France était relativement peu ouverte (taux d’ouverture inférieur à 8%), mais qu’elle a connaissait une croissance moyenne d’environ 5%. Entre 1970 et 1990, le taux d’ouverture a doublé, mais la croissance moyenne est passée de 4% à un peu plus de 2%. Enfin, entre 1990 et 2010, la croissance moyenne a continué de chuter, pour atteindre 1,4%, alors que le taux d’ouverture explosait, passant de 16% à près de 28%.

 

Nous pouvons conclure que l’insertion de la France dans la mondialisation commerciale n’a pas conduit à une hausse de la croissance, c’est même exactement l’inverse. Est-ce à cause de l’ouverture que la croissance s’est effondrée ? Difficile de l’affirmer à ce stade, en tout cas, la mondialisation n’a pas permis de la maintenir à son niveau d’avant les années …1980 !  Pourra-t-elle nous permettre de trouver les chemins d’une « prospérité sans croissance », pour reprendre le titre d’un rapport de l’économiste britannique Tim Jackson ? Rien n’est moins sûr, tant les caractéristiques du modèle de développement lié aux principes de la mondialisation sont inégalitaires, court-termistes, consommateurs de ressources.

 

Qu’est-ce que la mondialisation ? Cette courte question appellerait de très longs développements ! Nous nous limiterons à rappeler qu’elle comporte deux dimensions complémentaires : le libre échange commercial et la dérégulation financière. Il convient également de rappeler que la mondialisation n’est pas une « loi naturelle », mais qu’elle est le résultat de décisions politiques.

 

Pourtant, on peut penser que le projet apparemment « moderne » du libre-échange mondial n’a pas vu le jour parce que les dirigeants politiques l’ont imaginé comme une nécessité du développement de leurs économies nationales ou continentales, mais parce que les actionnaires les plus influents au sein des grandes bourses se sont mobilisés pour l’imposer. Ainsi, aux Etats-Unis, le secteur financier a-t-il versé, sur la période 1998-2008, la somme de 5 milliards de dollars aux hommes politiques et aux lobbyistes (qui sont environ 3000 à travailler pour le secteur financier). La mondialisation commerciale permet de conjuguer accroissement des chiffres d’affaires des entreprises mondialisées et augmentation simultanée de leur taux de rentabilité. Elles ont en effet la possibilité de localiser leurs sites de production, mais aussi leurs achats, là où la ressource humaine est la moins chère. Comme le souligne Emmanuel Todd : « Dès lors qu’une entreprise produit essentiellement pour le marché mondial, elle se met, logiquement et raisonnablement, à concevoir les salaires qu’elle distribue comme un coût pur, et non comme de la demande dans une économie nationale et donc ultimement pour elle-même ». L’entreprise Wal-Mart, du fait de sa politique d’approvisionnement, est responsable d’une part importante du déficit commercial américain. En France, si après avoir longtemps été bénéficiaire, la balance commerciale du secteur automobile est devenue déficitaire d’environ 2 milliards d’euros, c’est en raison du choix d’implantation de leurs nouvelles usines par les constructeurs français…

 

La déconnexion entre la productivité du travail et sa rémunération permet aux entreprises mondialisées d’engranger des superprofits. Ces superprofits ne sont plus recherchés en vue de financer des investissements nouveaux mais en vue de satisfaire les exigences des actionnaires. Ainsi, les dividendes nets versés par les entreprises françaises à leurs actionnaires ont bondi de … 350 % depuis 1993 (sans compter les rachats d’actions), alors que leur excédent brut d’exploitation, qui mesure la rentabilité de leur exploitation courante, n’a lui augmenté que de 70% dans le même temps. La liquidité est l’instrument de ce pouvoir, permettant à tout moment aux capitaux non satisfaits d’aller voir ailleurs. Face à cette puissance, le salariat, comme la souveraineté politique, apparaissent de par leur fractionnement en état d’infériorité. Des territoires sans pouvoir font ainsi face à des pouvoirs sans territoire…

 

Quoiqu’il en soit, en quarante ans, le commerce mondial a explosé. En 1970, importations et exportations représentaient en moyenne 20% du PIB mondial. En 2007, ce chiffre était monté à 51%. Le « doux commerce » a-t-il permis d’augmenter la croissance ? Pas vraiment : la progression annuelle du PIB par habitant, qui était d’environ 3,3% dans les années 1960, est tombée à moins de 1,8% dans les années 2000 (sans prendre en compte les impacts de la crise actuelle)… La mondialisation a-t-elle au moins permis aux pays pauvres de rattraper leur retard par rapport aux pays développés ? Là aussi, la réponse est sans appel : c’est non ! En 1960, le revenu moyen des habitants des pays riches était 30 fois supérieur à celui de ceux des pays pauvres. En 2007, ce rapport est passé à 89. En à peine cinquante ans, cet écart a donc triplé. En réalité, les pays qui ont réussi à tirer leur épingle du jeu, comme la Corée du Sud et bien sûr la Chine, n’ont pas appliqué les principes de la mondialisation. Au contraire, ils ont su protéger leurs marchés et leurs entreprises et mettre en œuvre de vraies politiques industrielles.

 

Pour la grande majorité des pays pauvres, l’ouverture au commerce mondial s’est traduite par l’abandon de l’agriculture vivrière, remplacée par les cultures d’exportation, censées leur rapporter des devises dans un contexte de réduction des investissements publics (imposée par le FMI). Un temps compensée par les importations bon marché (excédents du Nord largement subventionnés, par exemple), cette perte de souveraineté alimentaire s’est révélée gravissime lorsque les cours mondiaux ont repris leur ascension (émeutes de la faim  en 2008). Selon le Fonds international de développement agricole (Fida), une augmentation de 1% des prix des denrées de base plonge 16 millions de personnes supplémentaires dans l'insécurité alimentaire… Nourrir le monde en favorisant l'ouverture des frontières est un schéma qui montre aujourd’hui cruellement ses limites.

 

Dans les pays développés, la situation n’est pas beaucoup plus reluisante. Entre 2002 et 2006 aux Etats-Unis, le salaire médian a stagné, alors que le salaire moyen augmentait de 3%. En clair, cela signifie que seules les classes à hauts revenus ont bénéficié de la croissance. Ainsi, la part des 1% les plus riches dans le revenu national s’est remise à croitre à partir des années 1980 pour atteindre le niveau qu’ils avaient dans les années 1930. Comment maintenir une croissance élevée dans une économie tirée par la consommation intérieure, tout en maintenant la majorité des salaires à des niveaux bas ? La réponse à ce dilemme a été simple : l’endettement des ménages. Une étude a par exemple montré que, sans l’endettement des ménages, le Royaume-Uni aurait été en récession depuis 2002. La crise actuelle est d’ailleurs due à la dissémination incontrôlée du risque associé à cet endettement privé extravagant qu’ont rendu possible les « innovations » (titrisation, Credit Default Swaps,…) d’une finance devenue prédominante.

 

Ainsi, sous la pression des marchés financiers, la régulation d’ensemble du capitalisme s’est transformée en profondeur, donnant naissance à une forme inédite de capitalisme dit « capitalisme financier ». Pendant les années 1990, la capitalisation boursière mondiale a progressé de plus de 12% par an pendant que le PIB mondial croissait de 4% l'an. La poussée des marchés a été possible grâce au développement de la gestion collective de l'épargne, via les fonds de pension, fonds communs de placement et compagnies d’assurances, qui géraient fin 2009 plus de 70 000 milliards de dollars d’épargne, contre …1 500 milliards en 1980. Le marché des changes a lui aussi explosé. Or, sur un volume quotidien de 4000 milliards de dollars, les transactions de change liées à des échanges commerciaux réels représentaient moins de 2%, le reste étant la contrepartie d'opérations strictement financières. La finance de marché a également été portée par le développement de l'utilisation de nouveaux produits financiers, en particulier les produits dérivés. Ces produits, initialement conçus pour couvrir des risques liés à des activités économiques, ont été « capturés » par les acteurs financiers. Le marché des Credit Default Swaps est aux mains des cinq plus grandes banques d’affaires (dont JP Morgan Chase, Goldman Sachs et Barclays Capital), qui contrôlent près de 90% des transactions. Les entreprises qui viennent y chercher une assurance contre les variations des prix du pétrole, du blé,… ne représentent que 4% des transactions.

 

Croissance démesurée, concentration, déconnexion des besoins de l’économie…La finance s’éloigne de sa vocation initiale de financement de l’économie pour devenir un monde autonome, qui parasite l’économie qu’elle devrait servir. Preuve de ce parasitisme, la part des profits du secteur financier dans l’ensemble des profits des entreprises des Etats-Unis est passée de 15% en 1980 à 45% en 2007, avant de retomber à 25% en 2009. Au-delà du prélèvement de cette rente indue, la finance soumet les économies à ses « humeurs », alternance de bulles et de krachs, dont le rythme s’accélère depuis les années 1980. De plus, ses exigences de profitabilité inhibent fortement l’investissement : plus la rentabilité demandée est élevée, plus il est difficile de trouver des projets suffisamment performants pour la satisfaire. La faiblesse de l’investissement explique en partie le chômage de masse dans les pays développés, dont la France. Enfin, les « marchés financiers » ont acquis le pouvoir d’infléchir en leur faveur les politiques publiques, que ce soit par la mise en concurrence des systèmes fiscaux, l’obligation de solidarité envers les banques « too big to fail » ou encore, comme on peut le voir depuis plusieurs mois, par la mise en œuvre de programmes d’austérité visant à rembourser coûte que coûte les dettes publiques…contractées notamment pour les sauver.

 

C’est sans doute en Europe que le poids des marchés est le plus important, dans la mesure où les États doivent emprunter auprès d’institutions financières privées qui obtiennent, elles, des liquidités à bas prix de la Banque Centrale Européenne. La dette publique résulte largement d'un choix politique central inscrit dans les traités européens (article 104 du traité de Maastricht, repris par l'article 123 du traité de Lisbonne) : celui d'obliger les Etats et les collectivités à financer leurs investissements par le recours à des emprunts sur les marchés financiers. Ce choix politique consacre l'interdiction faite à la Banque centrale européenne (BCE) d'utiliser le pouvoir de création monétaire pour financer l'investissement public. D’un point de vue général, la vision dominante à Bruxelles et au sein de la plupart des gouvernements nationaux est au contraire celle d’une Europe libérale, dont l’objectif est d’adapter les sociétés européennes aux exigences de la mondialisation : la construction européenne est l’occasion de mettre en cause le modèle social européen et de déréguler l’économie. La prééminence du droit de la concurrence sur les réglementations nationales et sur les droits sociaux dans le Marché unique permet en effet d’introduire plus de concurrence sur les marchés des produits et des services, de diminuer l’importance des services publics et d’organiser la mise en concurrence des travailleurs européens. Que nous propose-t-on pour sortir de cette impasse ? Un « pacte de compétitivité » qui n’est autre qu’un carcan supplémentaire pour les politiques budgétaires et sociales. Le « fédéralisme », par l’intermédiaire d’un « gouvernement économique européen », nouvelle entité technocratique d’une construction européenne déconnectée de ses citoyens…

 

A travers ce tableau rapidement brossé, il faut bien se rendre compte qu’il y a deux ou trois choses à changer dans le modèle économique et financier (encore) dominant ! Ainsi le concept de « démondialisation » proposé par Arnaud Montebourg ( http://www.desideesetdesreves.fr/ ), s’inspirant notamment des thèses d’Emmanuel Todd et de Jacques Sapir, ne consiste pas à revenir à une quelconque forme d’autarcie. Il s’agit seulement de proposer la mise en place de nouvelles règles en matières d’échanges internationaux, de réhabiliter les politiques économiques et industrielles, de remettre la finance au service de l’économie, de faire en sorte que la concurrence entre les économies soit « non faussée » (ce qui signifie qu’elle ne peut plus être libre)… On peut se alors se demander pourquoi la démondialisation est si vivement critiquée par ceux qui voient en elle un « repli national » ? Dès lors que l’on aborde ce sujet, on constate même à gauche, comme le fait remarquer Frédéric Lordon dans le Monde diplomatique d’août 2011, le retour de « l’antinomie qui ne conçoit que la Corée du Nord et la forme «  royaume ermite » comme opposé dialectique de la mondialisation ». A ceux qui pensent que cela conduira inévitablement au retour des égoïsme nationaux, Frédéric Lordon fait remarquer q’« entraver un peu la circulation des conteneurs et des capitaux n’interdit nullement de promouvoir la plus grande circulation des œuvres, des étudiants, des artistes, des chercheurs, des touristes… »

 

Il s’agit « seulement » de reprendre le contrôle politique de l’économie afin de reconquérir le pouvoir sur nos vies. Est-ce vraiment si ringard et réactionnaire ?

 

PP

 

08:42 Publié dans Actualités, Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : mondialisation, finance, crise financière, crise, europe, valls, montebourg | | |  Facebook | | |

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