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24 août 2011

Charles Wyplosz : « les marchés n’y sont pour rien »

Charles Wyplosz, professeur d'économie internationale au Graduate Institute de Genève, a publié sur le site internet du journal le Monde une tribune intitulée « La France peut-elle encore échapper à un scénario grec ? ». En voici les « meilleurs » passages assortis de quelques remarques et commentaires :

 

« Les marchés sont-ils fous et méchants ? La réaction de la classe politique est toujours la même : dénégation des risques et propos vengeurs à l'égard des spéculateurs et autres financiers sataniques qui veulent faire fortune sur le dos de la mère patrie. Mais les marchés ne sont ni fous ni méchants. Ils détiennent une grosse part de la dette publique de la France, quelque 1 700 milliards d'euros, soit 85 % de notre PIB, et ils sont effrayés de perdre une partie de leurs patrimoines. La panique n'est pas bonne conseillère, mais elle est très humaine. Faut-il leur en vouloir, voire les cadenasser ? Il fallait y penser plus tôt, avant de leur demander de nous prêter ces sommes colossales. Nous avons eu besoin d'eux et nous en aurons encore besoin, quoi que nous fassions. Les insulter et les attaquer peuvent nous soulager, mais cela ne changera rien à la situation.

 

Car la France est impardonnable. Nos budgets ont été en déficit chaque année depuis 1974. En 2006, avant la crise, la dette publique représentait déjà 64 % du PIB. Tous les gouvernements qui se sont succédé depuis presque quarante ans ont superbement ignoré la notion de discipline budgétaire. Tous. Les déficits sont devenus une routine, une facilité pour dépenser plus que ce dont ils disposaient, et personne n'y a trouvé à redire. Ils sont tous coupables et nous, les électeurs, le sommes tout autant. Les marchés, par contre, n'y sont pour rien. La sagesse, dont nous allons avoir besoin dans les années qui viennent, doit commencer par un grand mea culpa national.

(…)

Chacun veut recevoir la manne de l'Etat, et chacun s'imagine que ce sont les autres qui paieront les impôts, mais personne ne veut payer plus d'impôts. Pour être élus, ou réélus, les gouvernements payent sans lever les impôts correspondants. Toutes ces dépenses sont présentées comme indispensables : santé, défense, éducation, justice, culture, aides aux démunis, transports. Rien que des bonnes causes auxquelles il serait politiquement suicidaire de s'opposer. C'est ainsi qu'aujourd'hui l'Etat dépense la moitié du PIB de la France. C'est ce qu'on appelle vivre au-dessus de ses moyens, et ça ne peut que mal se finir. Nous y sommes.

(…)

La seule chance, et elle est maigre, qui reste à la France d'échapper au couperet est de s'engager sur la voie de la vertu budgétaire.

(…)

Visiblement, députés et sénateurs veulent aussi se garder d'être enfermés dans une règle vertueuse, sans doute parce que la vertu implique d'arrêter de se voter chaque année l'autorisation de distribuer des cadeaux impayés. Les marchés ont bien raison de s'inquiéter. »

 

Selon l’auteur, des Etats imprévoyants et impécunieux ont abusé de la générosité des marchés pour financer des « cadeaux impayés », sur fond de déficits chroniques. Désormais, ces derniers présentent l’addition aux Etats et ce n’est que justice. C’est aller un peu vite en besogne. En effet, si les marchés étaient vraiment efficaces, ils n’auraient pas dû permettre aux Etats de s’endetter pendant des années. Fort de leur clairvoyance, ils auraient dû mettre un terme à cette gabegie et ne pas laisser s’accumuler la dette.

 

De deux choses l’une, soit ils se sont trompés tout au long des années passées et alors pourquoi ne se tromperaient-ils pas aujourd’hui lorsqu’ils affirment que la dette est insoutenable ? Soit ils ont été les complices objectifs des Etats, qui leur permettaient de réaliser des placements sans risques (car gagés sur les recettes fiscales), jusqu’à ce que les excès de la dette privée ne viennent dérégler la mécanique en obligeant les Etats à mobiliser des moyens considérables pour sauver le système financier.


Dans les deux cas, il est difficile de dire que les « marchés n’y sont pour rien ».

 

Est-il bien raisonnable de confier à cette entité qu'on appelle « les marchés » (qui ne sont rien d’autres qu’une cohorte d’épargnants cherchant à faire fructifier leurs capitaux) le pilotage des politiques publiques ? Un jour angoissés par les déficits publics, le lendemain inquiets par l'impact des plans de rigueur sur la croissance, les marchés n'ont aucun projet, aucune vision. Leur comportement moutonnier, loin de constituer une intelligence collective, est plutôt du ressort de la psychologie des foules : le pessimisme succède à l'enthousiasme le plus béat, entraînant successivement bulles et krach au rythme des « renversements de tendance ».


Dans son dernier billet, Frédéric Lordon, décrit parfaitement ce qu’il appelle le « choas cognitif » de la finance :

« Avec le concours des décideurs publics, incapables de penser autrement, la finance se trouve alors plongée dans une situation de parfait chaos cognitif en exigeant des politiques d’ajustement draconiennes, dont elle observe rapidement les effets désastreux (il n’aura pas fallu un an pour que le contresens soit avéré à propos du cas grec), à quoi elle réagit en exigeant d’approfondir cela-même qu’elle voit échouer ! Aussi les différents locuteurs autorisés de la finance demandent-ils tout et son contraire : ils veulent la rigueur sans faille mais exigent le redémarrage de la croissance. »

 

Interviewé par le Le Monde, un trader résume involontairement la « rationalité » des marchés financiers :

« Le trader doit suivre le marché ; si le marché baisse, on le suit, et on vend à découvert »

En d’autres termes, tout le monde fait la même chose au même moment. Pas de place pour la réflexion, le comportement moutonnier est ici érigé en valeur suprême…

 

Si les Etats sont responsables, c’est bien d’avoir permis le développement des marchés, via les dérégulations successives des années 1980 et 1990. Ils sont aussi coupables de s’être livrés pieds et poings liés à leur créature en s’interdisant le financement monétaire des déficits publics (auparavant les banques centrales pouvaient financer les déficits publics par création monétaire).

 

S’agissant du deuxième volet de l’argumentation de Charles Wyplosz, à savoir l’extravagance du train de vie de l’Etat qui dépense la moitié du PIB, cela pourrait prêter à sourire s’il s’agissait d’une conversation de comptoir. Ce qui est plus gênant, c’est de lire ça sur le site internet d’un journal a priori sérieux comme Le Monde.

 

Car, répétons-le une fois de plus, l’Etat ne dépense pas la moitié du PIB pour sa convenance. Il prélève et redistribue un grande partie, notamment sous forme de subventions et de prestations sociales (santé, retraites, allocations familiales, chômage…), qui injectent du pouvoir d’achat dans l’économie.

 

Sur le total des prélèvements, seule une partie finance l'Etat et les collectivités locales, leurs coûts administratifs, leur fonctionnement (justice, police, armée…), leurs investissements (les infrastructures publiques, en particulier), l'éducation et la santé publiques, ainsi que la recherche publique. Ce montant, que l’on appelle techniquement « prélèvements obligatoires nets consolidés » représente environ 17% du PIB. Ce taux de prélèvements obligatoires nets consolidés est moins élevé en France que dans la moyenne des pays développés, comme l'avait montré une étude de l'OCDE publiée en 1999, et il est resté remarquablement stable depuis 1959…


Ce qui a (fortement) progressé depuis les années 1970, ce n'est pas l'étatisation de l'économie, c'est la solidarité garantie par l'Etat, dans un contexte de crise de l'emploi et des solidarités antérieures, de vieillissement de la population, de progression de l'offre et de la demande de soins et de formation, … Le différentiel de niveau des dépenses publiques entre la France et les Etats-Unis, par exemple, résulte presque exclusivement du fait que les retraites et les dépenses de santé sont gérées collectivement en France et par des systèmes privées aux Etats-Unis. Il convient de noter que le système privé des Etats-Unis est beaucoup plus coûteux, puisqu’il représente 16% du PIB contre 11% en France, pour un résultat moins bon que ce soit en termes d’espérance de vie ou de personnes sans aucune couverture.


Enfin, concernant les fameux « cadeaux », les plus coûteux sont sûrement les baisses d’impôts accordées depuis les années 2000 aux plus riches sans aucun effet sur le dynamisme économique. Quant à l'importance de ces pertes annuelles de recettes publiques, deux chiffres l'indiquent. On peut estimer à 82 milliards d'euros par an les pertes de recettes fiscales de l'Etat depuis 2000, somme sans commune mesure avec les hausses des impôts locaux (environ 5 milliards). Les pertes de recettes sociales liées aux décisions de baisse des cotisations qui se sont succédé depuis 1993 se montent à 33,3 milliards en 2008. Avec la moitié seulement de cette double perte, on pourrait financer la masse salariale de 1,6 million d'emplois à temps plein au salaire moyen.

 

Et, pour le coup, ce serait un vrai « cadeau » pour l’économie française !

 

PP

08:00 Publié dans Actualités, Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : finance, dette publique | | |  Facebook | | |

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