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20 septembre 2011

A qui profite la croissance ?

Par Gilles RAVEAUD

 

A première vue, la hausse moyenne du niveau de vie au cours des dernières années a été plus forte aux Etats-Unis qu’en France. Mais, ainsi que le montrent Tony Atkinson, Thomas Piketty et Emmanuel Suez dans un article récent, ce résultat tombe lorsque l’on considère les revenus de 99% de la population.

 

En effet, aux Etats-Unis, la hausse du revenu profite de manière disproportionnée aux 1% les plus riches.

 

Au cours des dernières décennies, un fait frappant est la part croissante du revenu national accaparée par les hauts revenus. Uwe E. Reinhardt, professeur à Princeton, reprend les travaux de Tony Atkinson, Thomas Piketty et Emmanuel Suez pour nous en livrer l’essentiel.

 

La première chose à remarquer est que, depuis 1976, quelle que soit la période considérée, les revenus des Américains les 1% les plus riches s’accroissent chaque année plus vite que celle des 99 % autres.

 

Ainsi, entre 1976 et 2007, les revenus des 1% les plus riches (en rouge) se sont accrus de 4,4% par an, tandis que le revenu moyen (en jaune) n’a augmenté que de 1,2% par an. Ou, autrement dit, pour 99% de la population (en bleu), la hausse a été très faible, limitée à 0,6% par an.

Le deuxième enseignement est que le raisonnement à partir des moyennes est très trompeur. Si l’on se fie à la moyenne, on peut dire que le revenu moyen des Américains a augmenté de 1,2% de 1976 à 2007 alors que, pour 99% de la population, la hausse moyenne n’est que de 0,6%, une quasi-stagnation. Les fortes hausses des très hauts revenus faussent la moyenne au point de doubler la hausse apparente du niveau de vie pour chaque américain.

 

Pire encore : pour les dernières années (2002-2007), si la hausse moyenne est de 3% par an, ce qui correspondrait à une hausse appréciable du niveau de vie, elle n’est en réalité que de 1,3% pour 99% de la population des Etats-Unis. Au cours de cette période, la hausse étonnante du revenu des 1% les plus riches - 10% par an - rend la référence à la notion de moyenne inopérante pour saisir le devenir de la quasi-totalité de la population.

 

Le résultat de ces hausses très disparates de niveau de vie a pour conséquence que les plus hauts revenus reçoivent une part toujours plus grande des hausses de revenus intervenues. Actuellement, les 1% les plus riches reçoivent à eux seuls plus de la moitié, 65% exactement, des hausses de revenus aux Etats-Unis.

 

Cela représente une hausse spectaculaire par rapport à la période 1993-2000, au cours de laquelle ces mêmes personnes recevaient déjà 45% des hausses, ce qui était déjà tout à fait excessif :

Ainsi que le note Reinhardt, ces remarques sont tout sauf incidentes :

Donc, si un macro-économiste américain - c’est-à-dire un spécialiste qui a tendance à considérer les nations comme des gens -, ou des fonctionnaires gouvernementaux de haut niveau ou des politiciens,affirment lors d’une émission télévisée que “le revenu familial moyen américain a augmenté de 3 pour cent par an entre 2002 et 2007, ce qui est plus que dans la plupart des économies européennes”, environ 99 pour cent des téléspectateurs américains, en réfléchissant sur leur propre expérience, serait probablement en train de se gratter la tête et se demanderaient: « Mais que dit-il ? “

 

Cet écart entre le revenu moyen et le revenu médian est parfaitement illustré par le graphique suivant :

Apparemment, le revenu moyen s’accroît fortement, doublant quasiment entre 1975 et 2009 (l’indice passe de 100 à 190 environ). Par contre, si l’on observe le revenu médian, c’est-à-dire celui qui partage en deux la population, 50% gagnant moins et 50% gagnant plus, on voit une toute autre évolution, la hausse étant limitée à 20%. Ou, dit autrement, le revenu médian ne s’est accru que de 0,5% par an, quand le revenu moyen a augmenté de 1,9% chaque année.

 

Ces résultats conduisent à un tout autre regard sur les comparaisons internationales de niveau de vie, ainsi que l’indiquent Atkinson, Piketty et Saez, cités par Reinhardt :

Le revenu réel moyen par famille a augmenté de 32,2% de 1975 à 2006 aux Etats-Unis, alors qu’il n’a augmenté que de 27,1% France, indiquant que les performances macro-économiques des Etats-Unis ont été supérieures à celles de la France pendant cette période.

Mais, si l’on exclut les 1% de revenus les plus élevés - le “centile supérieur” - la hausse moyenne des revenus aux États-Unis réel n’a été que de 17,9%, tandis que la hausse moyenne en France des revenus réels - à l’exclusion du centile supérieur - a été du même ordre de grandeur que la hausse pour l’ensemble de la population française (26,4%).

Par conséquent, lorsque l’on exclut les 1% de revenus les plus élevés, la meilleure performance macro-économique n’a pas été obtenue aux Etats-Unis, mais en France.

 

On voit l’ampleur de la correction intervenue :

Moyenne : Etats-Unis +32% / France : +27%
99% : Etats-Unis : + 18% / France : +26%

 

Conclusion : les outils de la comptabilité nationale reposent sur un postulat implicite d’inégalités limitées entre les individus. Lorsque les inégalités explosent, comme actuellement, ces outils ont besoin d’être ajustés pour parvenir à donner une image moins distordue de la réalité.

En attendant, la conclusion est claire : plus que jamais, raisonner à partir de moyennes est le meilleur moyen de se tromper.

08:00 Publié dans Actualités, Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : revenus, inégalités, croissance | | |  Facebook | | |

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