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26 octobre 2011

Pauvreté : deux chiffres, deux visions...

FRANCE-PAUVRETE-SARKOZY-2008JPG.jpgS’appuyant sur un rapport de son ministère paru la semaine dernière, Roselyne Bachelot, la Ministre des solidarités et la cohésion sociale, a affirmé que « Le taux de pauvreté monétaire ancré dans le temps s’établit en 2009 à 11,8%. Et le nombre de personnes en dessous du seuil de pauvreté ancré dans le temps a baissé de 5% depuis 2007. »

 



Grande nouvelle ! Malgré la crise, la pauvreté aurait diminué en France.

 

En parcourant ce fameux rapport intitulé « Suivi de l’objectif de baisse d’un tiers de la pauvreté en cinq ans », on peut lire (p.6) que « l’indicateur principal retenu pour mesurer l’objectif gouvernemental de réduction de la pauvreté de 2007 à 2012 est le taux de pauvreté monétaire ancré dans le temps, avec comme année de référence l’année 2006. » Et, effectivement, ce taux de pauvreté ancré dans le temps est passé de 13,1% en 2006 à 11,8% en 2009. La politique menée par le gouvernement de Nicolas Sarkozy porterait-elle ses fruits ? Sommes-nous injustes avec le Président en l’affublant du sobriquet de « Président des riches » ? On peut commencer à en douter en consultant le site de l’Insee. En effet, selon l’institut, le taux de pauvreté est passé de 13,1% en 2006 à…13,5% en 2009. La baisse s’est transformée en hausse. Qui s’est trompé ? Le gouvernement ou l’Insee ? En fait personne, mais les deux protagonistes ne parlent pas de la même chose. Toute la différence réside dans le qualificatif « ancré dans le temps » qui accompagne l’indicateur du gouvernement.

 

Habituellement, le taux de pauvreté correspond à la proportion d'individus (ou de ménages) dont le niveau de vie est inférieur pour une année donnée à un seuil, dénommé seuil de pauvreté (exprimé en euros). L'Insee, comme Eurostat et les autres pays européens, mesure la pauvreté monétaire de manière relative alors que d'autres pays (comme les États-Unis ou l'Australie) ont une approche absolue. Dans l'approche en termes relatifs, le seuil de pauvreté est déterminé par rapport à la distribution des niveaux de vie de l'ensemble de la population. On privilégie en Europe le seuil de 60 % du niveau de vie médian. Ainsi, en 2009, le seuil de pauvreté en France était de 954 euros mensuels pour une personne seule. Selon cette définition, 8,2 millions de personnes étaient considérées comme pauvres en 2009.

 

En 2007, Nicolas Sarkozy a assigné à Martin Hirsch, alors haut-commissaire aux Solidarités actives, l’ambitieuse mission de réduire la pauvreté d’un tiers en cinq ans. Pour mettre tous les chances de son côté, le gouvernement a adopté à l’époque dans la plus grande discrétion, un nouvel indicateur : le taux de pauvreté ancré dans le temps. Comme le précise le rapport précédemment cité, cet indicateur « consiste à mesurer la part de la population dont le niveau de vie est, une année donnée, inférieur au seuil de pauvreté (à 60%) calculé en 2006 et revalorisé de l’inflation les années suivantes jusqu’en 2012, fin de la périodeexaminée ». Comme l'inflation augmente moins vite que le revenu médian, la pauvreté ainsi calculée diminue naturellement d'une année sur l'autre. Ainsi, le seuil de pauvreté 2006 revalorisé de l’inflation était de 915 euros mensuels contre 954 euros avec l’approche « Eurostat / Insee ». On est dans l’épaisseur du trait, direz-vous ? Pas tout à fait, dans la mesure où la différence de seuil représente plus de 4%, soit à peu de chose près l’amplitude de la baisse annoncée par le gouvernement.

 

Au-delà de ces débats de statisticiens, en apparence purement techniques et au-delà de la « com’ » gouvernementale, il convient de s’interroger sur le changement radical d’approche de la pauvreté que révèle le choix de cet indicateur de pauvreté « ancré dans le temps ». Nous l’avons évoqué plus haut, certains pays anglo-saxons ont une approche « absolue » de la pauvreté alors que les européens ont habituellement une approche « relative ». Dans le cadre de l’approche absolue, la pauvreté correspond au fait de posséder moins qu’un minimum absolu défini « objectivement ». Ce minimum peut être établi, par exemple, à partir des coûts estimés des biens de première nécessité. Dans le cas du  taux de pauvreté « ancré dans le temps », ce minimum a été fixé arbitrairement au seuil de pauvreté de 2006.

 

La plupart des observateurs, dont l’Observatoire national de la pauvreté et de l'exclusion sociale, considèrent pourtant que la pauvreté est un phénomène relatif, qui est défini par des « modes de vie acceptables » variables dans le temps et dans l'espace. Sauf à ne vouloir se préoccuper que de la pauvreté de subsistance, la mesure de la pauvreté doit donc prendre en compte l'évolution du niveau de vie de l'ensemble de la population. La pauvreté est au cœur de la lutte contre les inégalités et l’approche absolue conduit mécaniquement à considérer comme acceptable qu’une frange de la population survive avec un minimum arbitrairement défini.

 

De plus, comme le reconnaît Roselyne Bachelot elle-même, « la pauvreté est un phénomène complexe qui ne peut se mesurer à travers un seul indicateur. » La pauvreté ne peut en effet s’apprécier avec les seuls critères monétaires, il est nécessaire de prendre en compte les conditions de vie. Cet aspect multidimensionnel de la pauvreté est présent dans le rapport du Ministère. Ainsi le « Tableau de bord » présenté en Annexe 2 intègre un indicateur de pauvreté en « conditions de vie ». Il s’agit de prendre en compte les privations (restrictions de consommation, notamment) rencontrées dans la vie quotidienne. Selon cet indicateur, 13,3% des personnes rencontraient, en 2010, un cumul important de difficultés en conditions de vie (renoncement aux soins, logement insalubre, renoncement au chauffage, surendettement…), contre 12,4% en 2007.  De plus, si l’emploi protège de la pauvreté, 1,6 million de personnes occupant un emploi (6,7% des travailleurs) se trouvaient en 2009 en dessous du seuil de pauvreté. Cette pauvreté laborieuse trouve bien évidemment son origine dans la précarité des emplois et la faiblesse du temps de travail (la part des travailleurs en sous-emploi est passée de 4,8% en 2008 à 5,9% en 2010) et des rémunérations.

 

Dans le pays d’Europe qui compte le plus de millionnaires (voir ici,  page 95), il est plus que temps de prendre à bras le corps la question des inégalités, dont la pauvreté n’est que la manifestation la plus aigue. Ce devrait même être le fil directeur de l’ensemble des politiques fiscales, du travail, de la santé, de l’éducation, du logement…Tant les inégalités minent le contrat social et nuisent à la démocratie. Car comme le rappelle l’historien Pierre Rosanvallon « la démocratie ne repose pas seulement sur une organisation des droits, c’est aussi une société dans laquelle les personnes se respectent, peuvent se parler ensemble, vivre ensemble et ne sont pas étrangères les unes aux autres, ce qui suppose qu’elles soient commensurables. Or le développement actuel des inégalités rend aujourd’hui incommensurable la situation des personnes. »


PP

11:17 Publié dans Actualités, Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : pauvreté, inégalités, revenus | | |  Facebook | | |

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