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27 novembre 2011

Les chefs d'entreprises doivent-ils piloter l'avenir économique du pays ?

Je suis tombé par hasard sur un papier de Sophie de Menthon intitulé «Une main tendue aux hommes politiques... », publié sur le site internet de la Tribune. Sophie de Menthon, après avoir fondé dans les années 1970 une société de télémarketing (revendue depuis), dirige une société de conseil et préside le mouvement Ethic (Entreprises de taille humaine indépendantes et de croissance). Elle est membre du Conseil économique et social et intervient dans des émissions de télévision et de radio, sur RMC et BFM notamment.

 

L’article débute par une comparaison un peu laborieuse entre l’Etat et une entreprise, justifiant une critique de l’incapacité des dirigeants politiques à élaborer des budgets en équilibre. Mais la thèse principale réside dans l’appel à donner la priorité aux dirigeants d’entreprises en matière de pilotage de l’économie : « Quand va-t-on associer réellement les chefs d'entreprise au développement économique du pays ? Qui mieux qu'eux savent analyser les forces et les faiblesses d'une structure ? Qui mieux qu'eux sont capables de savoir ce qui est efficace pour que l'on puisse se développer et ce qui est prioritaire ? »

 

Cela devient lassant, mais il faut rappeler une nouvelle fois qu’un Etat n’est pas une entreprise. A la rigueur, on peut le comparer à une coopérative où « salariés » (fonctionnaires) et « clients » (tous les français) sont aussi les « actionnaires ». Une entreprise s’adresse à une demande solvable pour faire des profits. Certes, il existe des entreprises à but non lucratif, mais de même qu’il existe des poissons volants, vous conviendrez que ce n’est pas la norme (réplique librement empruntée à Jean Gabin dans le film « Le Président »). L’Etat doit, lui, prendre en charge les biens et services publics (santé, éducation, sécurité,…), la solidarité nationale. Domaines pour lesquels les calculs de rentabilité et de retour sur investissement sont particulièrement délicats à mener, voire inopérants.

 

Quant à l’endettement, il convient de rappeler que les entreprises s’endettent elles aussi et de façon importante. En 2010, l’encours de dette brute des sociétés non financières représentait 1279 milliards d’€ soit 132% de leur valeur ajoutée. On discrédite habituellement la dette publique en considérant qu’elle finance des dépenses de fonctionnement et non des dépenses d’investissement, mais le salaire des enseignants est-il du fonctionnement ou de l’investissement ? L’éducation n’est-elle pas un investissements dans le « capital humain », nécessaire par exemple au bon fonctionnement des entreprises et à l’innovation ?

 

La question de l’endettement de l’Etat est avant tout une question de choix. Oui, de choix dans la mesure où l’Etat a la possibilité de fixer le niveau de ses recettes via l’impôt. Et le choix qui a été fait depuis 2000 est celui de la baisse des impôts. Les ressources dont l’Etat s’est privé, au nom du dogme de la « libération des forces vives » soi-disant opprimées par une fiscalité confiscatoire, ont dû être empruntées, notamment auprès de ceux qui ont bénéficié des baisses d’impôt…

 

Mais au-delà de ces considérations générales, il convient de traiter du sujet central, à savoir l’idée que les patrons feraient mieux que les politiques en ce qui concerne le pilotage de l’économie. Avant tout, je tiens à rappeler qu’il ne s’agit pas pour moi de dire qu’il faut exclure les chefs d’entreprises de la réflexion sur l’économie, mais de là à leur laisser les clés de la maison… En effet, il me semble également impératif d’associer à la réflexion les salariés, les clients, les collectivités locales…Car si l’idée d’un Etat omnipotent et omniscient, il en est de même en ce qui concerne les chefs d’entreprises.

 

Pour ma part, je ne confierais pas une réflexion sur l’avenir du multimédia à Jean-Marie Messier, malgré sont « expérience » à la tête de Vivendi Universal. J’hésiterais à mettre Didier Lombard, l’ex-patron de France Telecom, à la tête d’une mission sur les conditions de travail. Je réfléchirais à deux fois avant d’atteler Serge Tchuruk à la conception d’un schéma directeur sur l’industrie française (avec sa lubie de l’entreprise sans usine, il a détruit Alcatel). J’aurais les même réticences à demander à Jean-Pierre Rodier ses préconisations sur l’avenir de la filière aluminium en France (il a précipité Péchiney dans les flots de la mondialisation en l’offrant d’abord au canadien Alcan, lui-même absorbé par l’anglo-australien Rio Tinto). Quant à Philipe Varin, le PDG de PSA Peugeot Citroën, je regarderais à deux fois son plan pour la R&D. Arnaud Lagardère pourra continuer sa carrière d’acteur de court-métrages, peu de chance qu’on lui demande un jour son avis sur l’avenir de l’aéronautique… Enfin, je doute qu’il faille confier à Pierre Richard (l’ex PDG de Dexia, pas le grand blond avec une chaussure noire) une réflexion sur les modes de financement innovants des collectivités locales… Que ceux que j’ai oublié (Daniel Bouton, Carlos Ghosn, Noël Forgeard, …) veuillent bien m’excuser ! Caricatural, me direz-vous ? Mais n’a-t-on pas confié un rapport sur la dette publique à Michel Pébereau, PDG de BNP Paribas ?

 

Aujourd’hui, compte tenu de la structure de l’économie française, seuls les patrons des grandes entreprises ont voix au chapitre et sont en capacité d’influer sur les choix politiques (cf. Areva et l’accord PS-EELV). Et les intérêts de leurs entreprises sont de plus en plus déconnectés des intérêts de la France et des français. Ainsi, en 1997 les constructeurs automobiles effectuaient 65 % de leur production sur le territoire, contre 31% aujourd’hui. Cela dit, le poids des grandes entreprises  reste important en France (près de 40 % de la valeur ajoutée), mais elles ne jouent pas (plus) vraiment le rôle de moteur auprès de leurs sous-traitants. Au contraire, elles ont de plus en plus tendance à les mettre en concurrence avec des entreprises étrangères, afin de satisfaire leurs exigences de rentabilité à court terme. De plus, bon nombre de grandes entreprises ont un profil de rentiers plutôt que d’innovateurs : énergie, eau, télécoms,  BTP…Et que ce soit Ariane, Airbus, le nucléaire, le TGV… la plupart des champions du high tech sont les fruits des politiques industrielles des années 1960 à 1980. Et dans tous ces secteurs, on constate des difficultés grandissantes et surtout l’incapacité à se renouveler…

 

Une explication de cette sclérose réside dans la consanguinité des dirigeants de grandes entreprises. Ainsi, la quasi-totalité de ceux cités plus haut, sont tous polytechniciens, énarques, inspecteurs des finances, voire tout ça à la fois. Beaucoup d’entre eux ont débuté leur carrière dans les ministères avant d’être parachuté à la direction de ces entreprises, apportant avec eux un mode de management très hiérarchique, peu compatible avec l’innovation. L’autre grand vivier de chefs de grande entreprises sont les héritiers (Lagardère, Pinault, Arnaud, Dassault,…). Il n’est pas du tout sûr qu’en plus de la fortune, les héritiers héritent du talent de leurs ancêtres…

 

Associer les chefs d’entreprises à la réflexion sur l’avenir économique (et sur l’avenir tout court, d’ailleurs) de notre pays, oui mais il faut surtout veiller à une plus grande représentativité de nos « élites », qu’elles soient économiques ou politiques. Pour cela, les changements à mener sont profonds, que ce soit au niveau du système éducatif qui doit être moins élitiste et permettre à tous d’exprimer ses compétences, au niveau du management qui doit favoriser la coopération entre collègues et avec la hiérarchie plutôt que l’individualisme, au niveau des institutions qui doivent permettre à chacun de pouvoir exercer des responsabilités…

 

PP

10:08 Publié dans Actualités, Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (1) | | |  Facebook | | |

Commentaires

D’ accord avec vous .Chacun son métier et les vaches seront bien gardées ( De Gaulle disaient que les Français étaient des veaux ...).

De même qu’ un jardinier jardine ou qu’ un professeur instruit ( et non éduque ) on peut dire qu’ un chef d’ entreprise ça entreprend c’ est à dire que ça risque son argent ,ça combine les facteurs de production de façon optimale ( capital et travail ), ça crée des emplois, ça recrute des salariés compétent, ça paie des salaires , ça paie des fournisseurs, ça cotise aux caisses d’ assurances obigatoires, ça paie des impôts à l’ Etat, ça innove ,ça lutte contre la concurrence nationale ou étrangère et ça peut faire faillite ou réussir et s’ enrichir.

Diriger un Etat moderne c’ est se vouer et s’ atteler au fameux « vivre ensemble » et donc être en charge des besoins sociétaux suivants : police, justice, diplomatie, défense nationale, enseignement, santé, banque centrale, intermédiation monétaire, libertés publiques et approvisionnement alimentaire ou énergétique.


Comme on le voit cela n’ a rien à voir notamment en raison de la nature des contraintes en jeu et des forces et en présence. C’ est pourquoi un ancien acteur a pu être désigné d’ après un sondage auprès des américains comme l’ un des meilleurs présidents US.

Vous avez raison d’ avoir la dent dure à l’ endroit de certaines figures du patronat français qui font partis de la « technostructure « ou de la « nomenclatura d’ Etat » ( ENA + cabinets ministériels ) .

Il convient de distinguer deux types de chef d’ entreprise : ceux qui risquent leur argent et ceux qui ne risquent que l’ argent des actionnaires ou des contribuables. La consanguinité des dirigeants de grandes entreprises concerne la seconde catégorie et résulte du fait qu’ il s’ agit de véritables mercenaires qui ne risquent le plus souvent en cas d’ échec que la disgrâce d’ un parachute dorée ou d’ une retraite du même métal .Cette consanguinité est entretenue par le fait qu’ils font partie à de nombreux conseils d’ administration ou tous le monde se connaît et donc s’ autoprotège .

Malheureusement cela n’ est pas propre au privé mais également aux entreprises dont l’ Etat est l’ unique actionnaire : remember JL Haberer a plombé le crédit lyonnais avec l’ aval de l’ instance de tutelle ( qui l’ a nommé ) et du conseil d’ administration de la banque nationnalisée ( tous inspecteurs des finances étaient du CA à genoux devant un des leurs de surcroît inspecteur général des finances car ils pensaient à leur petite carrière).

On ne retrouve aucune consanguinité des grands corps dans la première catégorie de chef d’ entreprise c’ est à dire celle des créateurs d’ entreprise (vous savez ces affreux individualistes ! )qui ont commencé modestement avec quelques sous ( plus un prêt bancaire parfois ) et une idée innovante ou une compétence particulière : Bettancourt, Peugeot, Michelin,Yves saint Laurent,...).

C’ est effectivement à la mort du fondateur se pose le problème de la continuité de l’ entreprise qui est résolue soit par la nomination d’ un membres de la famille formé dans ce but ou d’ un membre du personnel de l’ entreprise ou d’ un personne extérieure. Toutefois dans ce type d’ entreprise de type familiale le nouveau dirigeant est étroitement surveillé non pas par une assemblée anonyme d’ actionnaires mais par la famille car c’ est l' argent de cette dernière qu’ il s’ agit et de l’ œuvre de leur parent.Ca change tout.

Écrit par : jane | 26 novembre 2011

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