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10 janvier 2012

Hervé Novelli, le libéral à la « grand-papa »

1323112_3_822f_herve-novelli-est-secretaire-general-adjoint-de.jpgDans une interview donnée au journal Le Monde le 26 décembre, Hervé Novelli, secrétaire d’Etat au commerce et à l’artisanat, réaffirme son attachement au libre échange, à la mondialisation qui « peut être heureuse » et son refus absolu du protectionnisme.

 

Selon lui, le protectionnisme a abouti « aux événements qui sont survenus pendant la seconde guerre mondiale ». C’est aller un peu vite en besogne et oublier que l’effondrement du commerce mondial au début des années 1930 est principalement dû à la crise bancaire induite par la crise boursière de 1929. C’est avant tout la contraction du crédit et celle de l’activité qui a engendré la chute du commerce mondial. En 2008 et 2009, le commerce mondial a baissé sans qu’il y ait une recrudescence de mesure protectionnistes. Il a baissé tout simplement parce que l’activité dans les pays industrialisés a baissé. Contrairement à ce que voudrait nous faire croire les libéraux, ce n’est pas le commerce qui engendre la croissance économique, c’est la croissance économique qui tire le commerce.

 

Pour s’en convaincre, essayons de mesurer l’impact de l’ouverture de la France au commerce mondial. Pour cela, nous utiliserons un indicateur un peu rustique, mais qui a l’avantage d’être simple à calculer : le taux d’ouverture de l’économie. Le taux d'ouverture d'une économie mesure la place que tient le commerce avec le reste du monde dans l'économie d'un pays. Il se calcule en divisant la moyenne du montant des exportations et des importations par le produit intérieur brut (PIB). Le graphique suivant montre l’évolution du taux d’ouverture depuis 1949, ainsi que le taux de croissance moyen par période de 10 ans.

Libéralisme,mondialisation


Force est de constater qu’avant 1970, la France était relativement peu ouverte (taux d’ouverture inférieur à 8%), mais qu’elle a connaissait une croissance moyenne d’environ 5%. Entre 1970 et 1990, le taux d’ouverture a doublé, mais la croissance moyenne est passée de 4% à un peu plus de 2%. Enfin, entre 1990 et 2010, la croissance moyenne a continué de chuter, pour atteindre 1,4%, alors que le taux d’ouverture explosait, passant de 16% à près de 28%.

 

Nous pouvons conclure que l’insertion de la France dans la mondialisation commerciale n’a pas conduit à une hausse de la croissance, c’est même exactement l’inverse. Est-ce à cause de l’ouverture que la croissance s’est effondrée ? Difficile de l’affirmer à ce stade, en tout cas, la mondialisation n’a pas permis de la maintenir à son niveau d’avant les années …1980 !  Pourra-t-elle nous permettre de trouver les chemins d’une « prospérité sans croissance », pour reprendre le titre d’un rapport de l’économiste britannique Tim Jackson ? Rien n’est moins sûr, tant les caractéristiques du modèle de développement lié aux principes de la mondialisation sont inégalitaires, court-termistes, consommateurs de ressources.

 

Toujours selon Hervé Novelli, « la mondialisation peut être heureuse », et il prend l’exemple de la Chine pour étayer son propos. Or, en 1960, le revenu moyen des habitants des pays riches était 30 fois supérieur à celui de ceux des pays pauvres. En 2007, ce rapport est passé à 89. En à peine cinquante ans, cet écart a donc triplé. En réalité, les pays qui ont réussi à tirer leur épingle du jeu, comme la Corée du Sud et bien sûr la Chine, n’ont pas appliqué les principes de la mondialisation. Au contraire, ils ont su protéger leurs marchés et leurs entreprises et mettre en œuvre de vraies politiques industrielles. La protection ne passe d’ailleurs pas seulement par des droits de douane, mais aussi par des barrières non tarifaires. Le dernier exemple en date est l’interdiction faite par la Chine à la société Zara de vendre ses produits sur le territoire chinois pour des raisons prétendument « techniques ». Mais Zara est aussi une des seules marques à ne pas faire fabriquer ses produits en Chine…

 

En fait, pour la grande majorité des pays pauvres, l’ouverture au commerce mondial s’est traduite par l’abandon de l’agriculture vivrière, remplacée par les cultures d’exportation, censées leur rapporter des devises dans un contexte de réduction des investissements publics (imposée par le FMI). Un temps compensée par les importations bon marché (excédents du Nord largement subventionnés, par exemple), cette perte de souveraineté alimentaire s’est révélée gravissime lorsque les cours mondiaux ont repris leur ascension (émeutes de la faim en 2008).

 

En définitive la mondialisation n’est heureuse que dans la mesure où l’on ne joue pas son jeu, mais où d’autres acceptent de le jouer !

 

Ensuite, Hervé Novelli évoque la nécessité de laisser jouer les « avantages comparatifs » des différents pays. Cette théorie des avantages comparatifs imaginée par l’économiste David Ricardo au XIXème siècle voudrait que chaque pays se spécialise dans le domaine où il est le meilleur (exemple classique du vin portugais et du drap britannique). Sauf que cette vieillerie est largement démentie par les faits, dans la mesure où le commerce international est un commerce intra-branche (on s’échange des automobiles entre la France et l’Allemagne par exemple). De plus, la Chine, que l’on croyait cantonnée à tout jamais dans un rôle « d’atelier du monde » est en train de remonter les filières et sera bientôt en mesure, quand ce n’est pas déjà le cas, de concurrencer les pays occidentaux sur la conception et le design.

 

Le commerce mondial n’est pas, comme semble le croire Hervé Novelli, un « doux commerce » résultant de la spécialisation des différents pays dans la division internationale du travail. Il est aussi largement dû (pour environ un tiers) aux échanges entre filiales d’entreprises transnationales, mais aussi entre ces entreprises et leurs sous-traitants. En effet, les sociétés transnationales ont la capacité de localiser les différentes étapes de leur chaîne de production là où les conditions leur semblent les plus favorables. De plus, leurs méthodes de production leur permettent d’obtenir une productivité presque comparable à celle des pays développés dans des pays où les salaires sont très faibles. De plus en plus, ces grandes firmes sont déconnectées de leurs bases nationales et ont pour terrain de jeu le monde entier. Dans ces conditions, il est légitime pour elles de considérer les salaires exclusivement comme des coûts qu’il faut baisser et non comme des revenus permettant d’entretenir la demande qui leur est adressée.


Vouloir être « compétitif », c’est rentrer dans cette logique qui conduit à chercher à baisser le coût du travail (voir la nouvelle lubie sarkozienne de la TVA sociale) en oubliant que le coût du travail, c’est aussi le revenu de 90% de la population.


Vouloir être « compétitif », selon la vision «novellienne », c’est considérer l’excédent de la balance commerciale comme unique indicateur. C’est par là même oublier que les excédents des uns sont forcément la contrepartie des déficits des autres, ce qui rend cette stratégie intenable à long terme. Dans ses propositions pour la conférence de Bretton Woods, Keynes proposait de pénaliser les excédents au même titre que les déficits. La banque des règlements internationaux, dont il préconisait la création en lieu et place du FMI, aurait exigé un taux d’intérêt pour accorder des crédits supplémentaires aux pays en déficit, mais elle aurait stérilisé, moyennent un coût correspondant à un taux d’intérêt, tout excédent structurel au-delà d’une certaine limite.


Enfin, la tarte à la crème de « l’innovation » censée remplacer avantageusement une politique industrielle à la « grand-papa », n’est que le prolongement de l’illusion de « l’économie post-industrielle », du « capitalisme dématérialisé », de « l’économie de la connaissance ». C’est oublier un peu vite que l’innovation trouve largement sa source dans les usines, au cœur des processus de production (l’industrie représente plus de 85% des dépenses de R&D) . Or, comme le relève un article paru dans Les Echos, les trois dernières années ont été pour le moins très difficiles pour le tissu industriel français, avec plus de 900 sites industriels qui ont fermé leurs portes occasionnant la perte de 100 000 emplois industriels. Les créations dans l’aéronautique, l’agroalimentaire et le luxe ne suffisent pas à compenser l’hémorragie dans les secteurs tels que l’automobile, la pharmacie, la high-tech, la chimie ou encore la métallurgie. Au-delà des pertes de compétences que représentent ces destructions d’emplois, du risque de perte de taille critique pour des pans entiers de l’industrie, il convient de rappeler qu’un emploi industriel induit quatre emplois dans les services.

 

Il semble donc urgent et vital de réfléchir à des mesures permettant la relocalisation des productions sur notre territoire. Favoriser l’innovation est une chose, mais cela ne suffira pas à rétablir suffisamment rapidement la situation. Des mesures plus radicales, méritent d’être examinées, à l’image de celles que prennent de nombreux pays d’Amérique du Sud. Hervé Novelli préfère, lui, « laisser le temps faire son œuvre », oubliant que, selon la formule de Keynes, « à long terme serons tous morts »…


PP

10:38 Publié dans Actualités, Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : libéralisme, mondialisation | | |  Facebook | | |

Commentaires

Je vais le faire passer à mes potes et leur demander ce qu'ils en pensent.;;

Écrit par : mutuelle dentaire | 01 mars 2012

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