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29 juin 2012

Lettre à David Cameron

Par Jean GADREY

 

Monsieur le Premier Ministre, cher David Cameron,


Les citoyens français, dont je suis un modeste représentant, apprécient comme il se doit la sollicitude dont vous faites preuve à l’égard de certains d’entre eux. Votre souhait de les accueillir à bras ouverts, eux et leurs actifs financiers, ne peut que toucher ceux qui se battent contre la xénophobie et pour la « diversité ».


Vous êtes parvenu à transformer le vieux slogan « prolétaires de tous les pays, unissez-vous » en une maxime post-moderne : « actifs financiers de tous les pays, venez chez nous ». Sans distinction de race, de sexe ou de religion. Vous défendez ainsi une représentation ouverte du paradis (fiscal) sur terre. Même les « froggies » que nous sommes y ont leur place, moyennant un ticket d’entrée certes, mais aucun paradis n’est accessible sans effort.


Il fut un temps où Londres accueillait Voltaire (contraint à l’exil), Montesquieu (qui écrivit en 1728 « L’Angleterre est à présent le plus libre pays qui soit au monde »), Jules Vallès (en exil après sa participation à la Commune de Paris), Mallarmé et beaucoup d’autres. Quant à Victor Hugo, son exil dans les îles anglo-normandes est intervenu après le coup d’État de 1851 et non pour des raisons fiscales. Mais ces époques sont révolues, sauf je suppose pour quelques écrivains ou artistes à grand succès (commercial).


Je sais que nos compatriotes fortunés seront bien traités, notamment dans votre centre de rétention de luxe qu’est la City de Londres. Je sais que vous éviterez tout matraquage (fiscal), qu’ils auront toute liberté d’action sans obligation, et qu’ils pourront tirer avantage (financier) du malheur des peuples grec, espagnol ou de tout autre peuple ne payant pas son indispensable tribut à la City.


Je me permets toutefois de rectifier une partie de votre offre de services (financiers). Vous avez en effet déclaré : « Nous accueillerons plus d’entreprises françaises, qui paieront leurs impôts au Royaume-Uni. Ça paiera nos services publics et nos écoles ».


La dernière phrase me pose un problème. Ou bien vous les taxez suffisamment pour que cela finance vraiment vos services publics, ou bien vous les accueillez dans un authentique paradis (fiscal) et, dans ce cas, vous ne créerez guère de postes dans la santé ou dans l’éducation. C’est d’ailleurs ce qui s’est produit au cours des dernières années, n’est-il pas ?


Quoi qu’il en soit, votre sens de l’hospitalité – de type censitaire, voir ce billet de Christian Chavagneux - saute aux yeux. Mais mes concitoyens sont eux aussi très « hospitaliers » : ma propre région, le Nord-Pas-de-Calais, a accueilli chaque année dans ses services hospitaliers des centaines d’exilés médicaux britanniques. Ce phénomène est ancien. En 2002, un article de presse révélait ceci :

« Il faut le voir pour le croire : boitant, s’aidant de cannes et de béquilles, un groupe de sujets de Sa Majesté vont en France pour recevoir les soins que leur pays n’a pas pu leur donner… « C’est affreux d’aller se faire soigner à l’étranger, tout le monde est d’accord, explique Anne Cullingworth, 62 ans. Mais j’attends un nouveau genou depuis un an et demi et je devrais encore patienter jusqu’en juillet. … Anne va rester seize jours à Lille. Son opération va coûter au service de santé britannique 4 573 £ (30 000 F). Elle serait revenue à 6 707 £ (44 000 F) si elle avait été réalisée dans le service public anglais et 12 958 £ (85 000 F) dans une clinique privée… D’ici à la fin mars, les autorités sanitaires du sud-est de l’Angleterre enverront deux cents autres malades aux quatre coins de la France. »


Je serais très heureux de savoir comment ce phénomène a évolué, d’abord à l’époque de votre collègue Tony Blair (les choses s’étaient nettement améliorées, dit-on), puis sous les Conservateurs. Car ce que j’ai lu récemment sur la crise de votre NHS (National Health System) est très inquiétant (voir entre autres cet article du Guardian). Mais il me faut aussi admettre qu’après deux quinquennats de politiques conservatrices en France, notre système de santé, qui a beaucoup souffert, a vu fondre ses capacités à dérouler le tapis rouge à l’arrivée des « patients anglais ».


Notre hospitalité pour vos exilés n’est pas seulement hospitalière. Elle concerne aussi les jeunes Britanniques dont les taux d’exil volontaire sont les plus élevés des pays occidentaux. Dans un livre sur les inégalités que j’ai publié en 2006, j’écrivais ceci :

« En 2005, 360 000 Britanniques ont quitté leur pays, chiffre le plus élevé jamais enregistré (Le Monde du 21 février 2006), et, selon un rapport de la Banque Mondiale de 2005, un diplômé britannique sur six quitte la Grande-Bretagne pour aller travailler à l’étranger, taux le plus élevé parmi les pays occidentaux. Pourquoi quittent-ils leurs pays ? D’abord pour une meilleure qualité de vie. Ce n’est pas seulement le climat britannique qui est en cause, mais bien plutôt le climat social : la cherté de la vie, la criminalité, l’engorgement des transports, le manque de postes en médecine, etc. Autrement dit, bon nombre d’entre eux se « délocalisent » parce que les biens publics sont de mauvaise qualité et que la santé sociale se dégrade. ».


Cher David Cameron, pourriez-vous me dire si, depuis ces constats, les choses vont bien dans votre pays sur le plan de la santé sociale ? Si je me permets d’en douter, c’est que les données européennes montrent que le taux de pauvreté dans votre pays atteignait 17,1% en 2009 contre 13,5 % en France, 15,6 % en Allemagne (16,4 % dans l’UE à 27). Seriez-vous à la tête d’un Royaume désuni ?


Vous allez me dire que tout cela n’est pas bien grave tant qu’on a la santé financière, car à vos yeux l’avenir en dépend, avant tout autre critère. J’ai à nouveau de fortes craintes. Dans son livre incisif « C’est plus grave que ce qu’on vous dit… mais on peut s’en sortir », Pierre Larrouturou nous explique que « la dette privée (celle des ménages et des entreprises non financières) du Royaume-Uni dépasse les 230 % du PIB contre 130% en France ». Il poursuit : « si l’on ajoute la dette publique et surtout l’énorme dette du secteur financier, on dépasse 900 % du PIB » (source : Morgan Stanley, décembre 2011). Une bulle gigantesque qui pourrait engloutir votre système financier et votre économie nationale. Ceux de mes compatriotes que vous invitez à délocaliser leurs actifs savent-ils cela ?


Sincerely yours,
Jean Gadrey

12:05 Publié dans Actualités, Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cameron, fiscalité, pauvreté, services publics, paradis fiscaux | | |  Facebook | | |

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