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09 juillet 2012

Les aides sociales brutalement menacées par Cameron

Dans un discours prononcé le 25 juin, le Premier ministre britannique a annoncé des coupes sans précédent, suscitant une levée de bouclier dans la presse nationale.


25.06.2012 | Polly Toynbee | The Guardian

 

Distancé dans les sondages, David Cameron colle à la seule de ses politiques qui soit vraiment populaire : la réduction des aides sociales. A en croire les sondages, les gens souhaitent que celles-ci baissent encore davantage. Le discours de Cameron joue sur tous les plans, il dresse ceux qui ont des revenus assez bas contre ceux qui ont des revenus très bas, il divise pour régner et distrait les gens du mode de vie des dirigeants. Comme ses députés tendance rottweiler s'agitent, il leur jette en pâture les personnes vulnérables – tous les gens qui se vautrent dans les délices de la "culture de l'assistanat" avec 71 livres [88 euros] par semaine d'allocation de chômage. Politiquement, ça marche très bien – pour le moment.


Les associations d'aide aux enfants et aux handicapés, choquées par cette attaque supplémentaire contre ceux qu'elles tentent de défendre, sont désespérées. La réduction de 18 milliards de livres des aides sociales est "sans précédent dans l'histoire et dans le monde", selon l'Institute for Fiscal Studies [Institut de recherche indépendant, spécialisé dans la fiscalité britannique]. Les dix-sept idées de Cameron ne verront peut-être pas toutes le jour mais il y aura encore une baisse de 10 milliards de livres [12,5 milliards d'euros] : les aides au logement et les aides limitées dans le temps à la façon américaine.


Cameron agit dans la précipitation, sans connaître les effets pervers qu'auront ces mesures. Ses propos paraissent plausibles et beaucoup jugent ses projets pleins de bon sens. Depuis les Poor Law [les "lois sur les pauvres", établies par des paroisses civiles qui attribuaient une aide financière aux plus démunis entre les XVIe et XIXe siècles], tout système est confronté au même dilemme : comment aider les nécessiteux sans les dissuader de travailler, comment distinguer un "mendiant endurci" de quelqu'un qui traverse une mauvaise passe et donner à celui-ci suffisamment pour vivre mais moins qu'un travail peu rémunéré. Il n'existe pas de réponse satisfaisante mais les "idées" de Cameron sont les plus dures à avoir jamais été proposées. Le Premier ministre a en toute connaissance de cause induit l'opinion en erreur dans tous les exemples qu'il a donnés : il oppose "ceux qui travaillent dur et font ce qu'il faut" à ceux qui touchent les aides sociales, en masquant délibérément le fait que ce sont principalement les mêmes. La plupart des pauvres qui perçoivent des aides travaillent dans le nettoyage, l'aide à la personne, la restauration – ce sont ces 62 % de personnes qui vivent au-dessous du seuil de la pauvreté tout en travaillant dur et en ayant besoin d'aides pour survivre.


En se focalisant sur l'augmentation croissante du coût de l'aide au logement, Cameron oublie des faits essentiels. D'après le Smith Institute, 95 % du milliard de livres supplémentaire qu'a coûté l'aide au logement cette année ont été versés à des gens qui travaillent. Seule une personne sur huit bénéficiaires est sans emploi, les autres ont un salaire peu élevé. La facture de l'aide au logement ne s'explique pas par l'irresponsabilité des gens mais par la crise du logement, le fait qu'on n'a pas construit de logements sociaux, à louer ou à acheter, au cours des trente dernières années. Du fait de cette pénurie, les loyers augmentent plus vite que les salaires et plus vite que l'inflation. Le projet de Cameron de fixer les aides au logement sur les prix à la consommation et non sur l'inflation sera dévastateur. D'après Shelter ["Abri", une association d'aide au logement], si les prix à la consommation avaient augmenté aussi vite que les loyers depuis 1971, un poulet coûterait aujourd'hui 47,51 livres [59 euros]. Et rien ne montre que la réduction de l'aide au logement provoquera une baisse des loyers : si les loyers continuent à augmenter, c'est parce que les propriétaires refusent de louer aux bénéficiaires d'aides sociales car ils trouvent facilement d'autres locataires sur ce marché tendu.

 

Cameron égrène la litanie habituelle des attaques contre les chômeurs, les mères célibataires, les drogués... et dresse le portrait familier du ménage grouillant d'enfants, cher à ces documentaires pour la télé qui recherchent les pires cas sociaux pour divertir les masses. Toute société aura toujours assez de ce genre de misère pour satisfaire les caméras. En revanche, la morne vie d'une femme de ménage qui jongle entre les allocations familiales et plusieurs emplois ne passe pas bien à la télévision, ni d'ailleurs les mornes statistiques qui contredisent l'idée que l'augmentation de la facture des aides sociales est due à la turpitude.


Les vraies causes, ce sont la faiblesse des salaires et la pénurie de logements. Avec des salaires décents, le fardeau ne pèserait plus sur les contribuables mais sur les employeurs. Réglementation des loyers et vaste programme de construction de logements, voilà comment réduire la facture de l'aide au logement. Or le gouvernement préfère expédier les chômeurs dans des zones aux loyers peu élevés mais dépourvues d'emploi.


Quand il projette de contraindre les moins de 25 ans à rester chez leurs parents, Cameron s'inspire de son propre milieu social où les parents dont les enfants ont quitté le nid se promènent dans des manoirs déserts – et, s'ils revenaient, ils pourraient se rendre facilement à leur travail. Mais retirez les aides au logement accordées à 380 000 jeunes gens et que fera l'étudiant de Middelsborough College, une fois ses études terminées, s'il ne peut aller là où il y a des emplois, trouver une chambre et se lancer ? Il restera à la maison et demeurera chômeur à vie. Même si elles travaillent, les 205 000 personnes de moins de 25 ans qui ont un enfant devront se séparer, chaque conjoint devra retourner vivre chez ses parents. Avec la réduction des aides et la faiblesse des salaires dans les régions en crise, la fracture nord-sud sera encore plus grande.


Que Cameron ne parle plus de mobilité sociale. Si ses projets se concrétisent, Alan Milburn devra démissionner de son poste de conseiller chargé de la mobilité sociale puisque personne n'ira nulle part. Les diplômés brillants mais pauvres seront renvoyés chez eux et tout le monde restera là où il est né. Il est extrêmement démoralisant de voir que ces projets ne soulèvent pas d'indignation particulière chez les porte-parole du Parti travailliste. S'il est politiquement dangereux de confronter des préjugés populaires à la réalité, le courage recueille aussi des applaudissements.


Le spectacle consternant de ce riche Premier ministre supprimant le maigre soutien dont disposaient les faibles sera l'image éternelle de cet homme et de son parti. Alors que nous connaissons une longue récession, avec 2,6 millions de chômeurs et 1,4 million de personnes à temps partiel qui cherchent désespérément un emploi à temps plein, il est incroyable qu'on puisse laisser entendre que c'est la trop grande générosité des aides qui dissuade les gens de travailler.


Cameron a peut-être les faveurs de l'opinion publique maintenant, mais, à la prochaine élection, ceux qui réclament aujourd'hui une réduction des aides sociales seront assez nombreux à en avoir ressenti les effets. D'après le British Social Attitudes Survey, la sympathie de l'opinion pour les défavorisés baisse quand le Parti travailliste augmente les aides sociales mais revient vite sous la férule des conservateurs.

09:08 Publié dans Actualités, Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cameron, royaume-uni, inégalités, aides sociales | | |  Facebook | | |

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