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18 novembre 2012

Compétitivité : 3 oublis et 1 erreur de diagnostic

Article paru sur le blog de Gilles RAVEAUD


C’est fait, le gouvernement est tombé dans le piège : il pense que le problème en France est le coût du travail, et il va faire en sorte de le réduire. Les entreprises vont payer moins d’impôts, ce qui sera compensé par une hausse de la TVA et une baisse des dépenses publiques.


Ce faisant, la majorité au pouvoir fait une grosse erreur de diagnostic : le coût du travail n’est pas le problème.


Et elle oublie trois choses : la solidarité européenne, la justice sociale (notamment fiscale), et l’environnement.


Le coût du travail n’est pas le coupable

Sur ce point, la référence est ce très bon billet de Jean-Marc Harribey, qui nous rappelle deux points essentiels. Tout d’abord, le coût du travail est grosso modo le même en France et en Allemagne, et même nettement supérieur dans l’industrie automobile allemande !


Ensuite, ce qui a augmenté ces dernières années, c’est la part non réinvestie des profits des entreprises. Comme le note Jean-Marie Harribey :

Qu’il y ait crise ou pas, la part prélevée par le capital est de plus en plus élevée.

En proportion de leur valeur ajoutée brute, la part que les sociétés non financières versent à leurs actionnaires est passée de 5,6 % en 1999 à 9 % en 2011.

On ne s’étonnera pas alors que les efforts en matière d’investissements, de recherche et développement soient insuffisants pour améliorer la compétitivité dite hors prix.


Conclusion : ce n’est pas du côté du travail qu’il faut chercher l’origine de nos problèmes, camarades socialistes, c’est du côté du capital (mais si, vous vous souvenez, le capital… non, vraiment, ça ne nous rappelle rien ? Ah mince).


Pas de sortie de crise sans solidarité européenne

Mais au fait, pourquoi baisser le coût du travail en France ? Parce qu’il a beaucoup baissé en Allemagne. Ce n’est pas que les salaires aient beaucoup augmenté en France - nous nous en serions aperçus. C’est qu’ils ont, très souvent, baissé en Allemagne, où la pauvreté connaît une formidable croissance.


Il nous faut donc faire aussi bien, c’est-à-dire aussi mal, que notre voisin, pour ne pas continuer à perdre des parts de marché. Et le temps presse, comme le dit Elie Cohen, chercheur hautement rémunéré par le CNRS, et l’un de nos économistes officiels de la pensée unique : “Il faut agir vite, car l’Espagne et l’Italie ont d’ores et déjà entamé une baisse du coût du travail et risquent de peu à peu prendre des parts de marché” (Le Monde, 6 novembre).


“Risquent” ? Mais je croyais que le but des politiques de répression salariale en cours dans le sud de l’Europe était de permettre à ces pays de redevenir compétitifs et donc de gagner des parts de marché… Mais non : il faut les enfoncer toujours plus bas, leur maintenir la tête sous l’eau, sinon ce sont nos emplois à nous qui partiront ! Mais à ce jeu là, la dépression sera sans fin en Europe, et donc ce sont nos emplois à nous aussi qui seront détruits.


Que faut-il faire ? Augmenter les salaires dans les pays qui vont moins mal que les autres, à commencer par la France et, bien sûr, l’Allemagne (comme je le proposais en avril 2010). Ce n’est que comme cela que l’Espagne, la Grèce et l’Italie pourront combler leur écart de compétitivité, le rattrapage se faisant “par le haut” (stagnation des salaires dans ces pays, hausses dans les pays du centre de la zone) plutôt que “par le bas” comme actuellement (baisse des salaires dans la périphérie et stagnation au cœur). Là est la seule sortie de crise possible de la zone euro.


La justice sociale

Une fois encore, nos dirigeants prennent une mesure qu’ils estiment juste, et ils vont chougner parce qu’on ne sera pas contents. Mais c’est parce qu’ils oublient une chose : nous ne raisonnons pas sur chaque mesure isolément, mais à partir de l’ensemble de la situation.


Or, pardon de le rappeler, mais nous vivons dans une société effroyablement inégalitaire. La moindre des choses, surtout pour un gouvernement socialiste, aurait été de réduire fortement les inégalités pour commencer. On peut par exemple penser à une taxation élevée des patrimoines, ainsi que par la réduction des rentes, comme le plafonnement des honoraires médicaux ou la baisse des loyers. Mais cela n’a pas été fait.


Concernant la mesure elle-même, on retrouve cette absence flagrante de préoccupation pour la justice fiscale : 20 milliards d’euro de réduction d’impôts sont accordées aux entreprises, en contrepartie de… rien du tout ! Elles pourront faire ce qu’elles voudront de cet argent. Si la plupart en feront un usage raisonnable (investissement, reconstitution de trésorerie, etc.), il n’est pas douteux que cet argent représentera, pour certaines d’entre elles (celles qui vont bien), un pur cadeau sans contrepartie (on parle “d’effet d’aubaine”).


Il existe pourtant des instruments permettant de lier l’obtention d’un gain (baisse d’impôt) à un comportement. Ainsi, il serait possible de réduire les cotisations sociales pour les entreprises qui développent les emplois stables, et de les augmenter pour celles qui accumulent les contrats en intérim ou en CDD. De la même façon, on peut baisser l’impôt sur les sociétés des entreprises qui investissent, et l’augmenter pour celles qui versent une part importante de leurs profits sous forme de dividendes.


Toute réforme fiscale doit reposer sur un principe de justice. Si ce n’est pas le cas, elle ne peut être légitime.


L’environnement

Et la planète dans tout ça, messieurs mesdames ? Pas besoin d’en faire des tartines, mais il faut le rappeler : ce dont nous avons besoin aujourd’hui, c’est d’un plan écologique global, qui conduise à une transformation radicale de notre système économique.


La première tâche de notre gouvernement, c’est celle-là : rendre notre économie moins polluante, plus douce, respectueuse de son habitat naturel. Ne pas commencer par là est parfaitement irresponsable.

Comme le souligne Eva Sas :

L’économie de demain, c’est celle des économies d’énergie, des énergies renouvelables, de la mobilité durable, des technologies propres,… Or les propositions annoncées par Jean-Marc Ayrault sont symptomatiques d’une vision non pas anti-écologique, mais a-écologique de l’économie. La question de l’épuisement des ressources, du renchérissement du coût de l’énergie et des matières premières y sont à peine abordées.

Tout cela ne semble pas difficile à comprendre. Sauf que si : pour prendre en comprendre les effets négatifs de notre stratégie sur l’Europe, intégrer l’impératif de justice sociale, et mettre l’environnement en haut de toutes les priorités il faut d’abord sortir de la pensée de marché qui habite nos dirigeants.

Or, comme l’expliquait déjà Keynes,

La difficulté n’est pas de comprendre les idées nouvelles, elle est d’échapper aux idées anciennes qui ont poussé leurs ramifications dans tous les recoins de l’esprit des personnes ayant reçu la même formation que la plupart d’entre nous.

(Préface à la Théorie générale, accessible ici, page 11)

08:00 Publié dans Actualités, Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : compétitivité | | |  Facebook | | |

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