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25 août 2011

Une leçon d'Histoire : la première crise de la dette américaine

Par Mark Roe, Professeur de droit à Harvard

 

CAMBRIDGE – L'Occident n'arrive pas à se dépêtrer de la crise de la dette. Ainsi que tout le monde le sait, les USA ont été proches de la faillite le 2 août et l'agence de notation Standard & Poor leur a retiré leur note AAA le 5 août. En Europe, le gouverneur sortant de la Banque centrale européenne préconise une autorité budgétaire européenne davantage centralisée pour faire face à un défaut possible de la Grèce, du Portugal ou de l'Espagne.


Pourtant, l'Europe et l'Amérique pourraient tirer profit d'un épisode oublié de l'Histoire américaine.

 

Après avoir arraché leur indépendance à la Grande-Bretagne en 1783, les Etats américains ont refusé de rembourser leurs dettes de la guerre d'indépendance. Certains ne le pouvaient pas, d'autres s'y refusaient tout bonnement. Le pays dans son ensemble fonctionnait comme une vague confédération qui, à l'image de l'Union européenne aujourd'hui, manquait d'une autorité fiscale ainsi que d'une autorité suffisamment centralisée. Il ne pouvait résoudre ses problèmes financiers, essentiellement des défauts récurrents, ce qui a finalement catalysé la Convention de Philadelphie, un événement fondateur des USA.

 

 

Ce fut alors, en 1790-1791, qu'Alexander Hamilton, le premier secrétaire au Trésor américain, a résolu la crise dans ce qui est l'un des succès historiques de la construction d'une nation. Il a réussi à utiliser le naufrage financier des années 1780 pour lancer le pays sur la voie de la prospérité et de la cohérence politique dans les années 1790.

 

Pour comprendre le succès d'Hamilton – et pour en tirer la leçon, il faut avoir une idée de l'étendue de la crise de la dette issue de la guerre d'indépendance. Certains Etats n'avaient pas les moyens de rembourser, tandis que d'autres le voulaient bien, mais se refusaient à lever des impôts pour cela. Certains Etats comme le Massachusetts ont bien tenté de créer une taxe, mais les citoyens refusèrent de la payer.

 

Les percepteurs ont été attaqués. Des paysans endettés ont bloqué physiquement l'organisation du prélèvement fiscal, ce fut notamment le case avec la révolte de Shay dans le Massachusetts.

 

Même le système de remboursement de dettes par l'intermédiaire des tribunaux ne fonctionnait pas. James Madison qui allait devenir l'un des principaux artisans de la Constitution des USA ne pouvait emprunter pour acheter des terres en Virginie parce que les prêteurs craignaient que les tribunaux de cet Etat ne puissent imposer le remboursement. Georges Washington se plaignait de ce que l'Amérique n'était pas un "pays respectable". Il trouvait la révolte de Shay si préoccupante que bien que s'étant éloigné une première fois de la vie politique, il est revenu présider la Convention de 1787.

 

Aujourd'hui la Constitution des USA est surtout connue pour la répartition des pouvoirs entre le président et le Congrès et la garantie des libertés individuels prévue par ses dix premiers amendements. Mais à cette époque sa fonction principale était de garantir un mécanisme de remboursement des dettes par le gouvernement. Elle allait instituer un nouveau gouvernement national qui pourrait frapper une monnaie stable, emprunter et rembourser les dettes, dont celles datant de la guerre d'indépendance de certains Etats.

 

Une fois la Constitution ratifiée en 1789, Washington est devenu président et a nommé Hamilton, alors âgé d'une trentaine d'année, à la tête du Trésor. Ce dernier n'était guère versé en matière de finance. Il avait été chef d'état major de Washington durant la guerre d'indépendance et il apprenait rapidement : quand il lui a fallu connaître les tactiques du champ de bataille, il s'est plongé dans des manuels militaires ; quand l'heure est venue pour lui de devenir un responsable politique apte à traiter des questions financières, il s'est plongé dans des manuels de finance.

 

Ce n'est pas un hasard si ce sont deux militaires, Washington et Hamilton, qui ont joué un rôle clé pour faire des USA une "nation respectable" financièrement parlant. Ils pensaient que seule une politique budgétaire saine permettrait aux USA d'acquérir la capacité militaire voulue pour se défendre contre les puissances européennes qui risquaient selon eux de revenir sur le sol américain.

 

Mais il ne leur a pas été facile d'obtenir les dollars nécessaires au remboursement de la dette. Il n'était pas question d'une restructuration ou de fonds gouvernementaux dans lesquels puiser. Hamilton savait qu'un impôt mal conçu affaiblirait une économie fragilisée. Aussi il a voulu taxer les importations et les biens non essentiels comme le whisky.

 

Il lui fallait l'approbation du Congrès pour que le gouvernement fédéral prenne en charge la dette des différents Etats. Or son feu vert semblait initialement difficile à obtenir. Certains Etats comme la Virginie avaient déjà remboursé une grande partie de leur dette et d'autres constataient que leur dette était devenue l'objet d'un jeu financier pour les spéculateurs de New-York. Aussi beaucoup d'Etats craignaient que si l'Etat fédéral prenait en charge leur dette, leurs impôts ne tombent dans les poches des spéculateurs nordistes ou ne servent à alléger la dette de gros emprunteurs comme le Massachusetts.

 

La Virginie et quelques autres Etats sudistes dont la dette était faible ou qui l'avaient déjà remboursé ont voté contre le premier projet de loi d'Hamilton destiné à faire prendre en charge la dette des Etats par le gouvernement fédéral et ils l'ont bloqué. On s'attendait à ce qu'ils se montrent intransigeants – ce qui aurait pu signifier la mort de la jeune nation.

 

Jefferson et Madison, les dirigeants sudistes, s'opposaient au plan d'Hamilton et Madison devait jouer un rôle clé pour le bloquer au Congrès. Mais les trois hommes se sont alors réunis au cours d'un repas et ont trouvé un accord. Jefferson et Madison ne voulaient pas que la capitale fédérale soit dans le nord et Hamilton a accepté à contre-cour de l'installer sur un terrain qui serait cédé par la Virginie ou le Maryland. Jefferson et Madison se sont engagés de leur coté à réunir les votes nécessaires pour approuver la prise en charge des dettes des différents Etats par le gouvernement fédéral.

 

Ce grand compromis a permis l'émergence d'un Etat responsable sur le plan budgétaire. Malgré son énorme coût (plus de la moitié des dépenses du nouveau gouvernement dans les premières années a été consacrée au service de la dette), l'économie a réussi à s'extraire de la dépression des années 1780 et à entamer une période de croissance faste.

 

La tâche d'Hamilton a été à la fois plus facile et plus difficile que la notre aujourd'hui. Elle était plus facile parce qu'il n'avait pas véritablement de choix : pas de taux d'imposition à ajuster ou de restructuration envisageable. Mais elle était plus difficile parce qu'il n'y avait guère de raison de faire confiance aux USA qui étaient alors une entité inconnue qui n'apparaissait pas encore comme une nation.

 

Maintenant la situation est à l'inverse de celle des années 1780 et 1790. Il est difficile aujourd'hui pour l'Amérique de s'imaginer en faillite (et jusqu'à il y a peu il en était de même pour le reste du monde) parce que depuis les années 1790 il n'y avait plus de motif sérieux de l'envisager.

 

Les Américains savent aujourd'hui ce qu'il faut faire : restructurer la dette et augmenter les impôts. Les Européens eux aussi savent qu'il leur faut rechercher un nouvel équilibre. Mais en attendant que l'Europe et les USA trouvent les dirigeants qui aient l'autorité et la volonté nécessaires pour parvenir à une version moderne de l'accord auquel sont parvenus Hamilton, Jefferson et Madison il y a 200 ans, la crise de la dette continuera à affaiblir leurs fondations.

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19 août 2011

Face à la crise, de nouveaux abandons de souveraineté en Europe ?


Quand la crise économique sévit en Europe, c'est la monnaie unique que l'on pointe du doigt. La tentation de « l'intégration européenne » suppose de nouveaux abandons de souveraineté, selon Matthieu Aurouet. Fédération ou confédération, selon lui, c'est la problématique majeure.

Les déboires que connaissent actuellement les pays de l’Union européenne, et qui conduisent à envisager la disparition de la zone euro, ne manquent pas de susciter un nouvel engouement pour « l’intégration européenne ». D’aucuns considèrent que de nouveaux abandons de souveraineté sont nécessaires pour donner une « vraie » gouvernance à la zone euro et, ce faisant, « rassurer » durablement les marchés financiers. Passons sur le vocabulaire employé dont le registre témoigne d’un conservatisme de la pensée, puisque c’est précisément cette servitude volontaire aux marchés financiers qui est à l’origine des graves turbulences que nous traversons. Au fond, comme le disait la chanson, rien n’a changé, et tout semble continuer. A l’index, ces politiques et leurs préoccupations de court terme, prétendument incapables de réguler les dépenses publiques et coupables d’augmenter l’addition pour les générations futures. Au pilori, la démocratie substantielle, à laquelle est préférée une démocratie formelle mieux discernable et plus propice à la prétendue rationalité économique. Non contentes d’avoir dépossédé les peuples de leur souveraineté commerciale (libre-échange non négociable) et monétaire, toutes heureuses d’avoir encouragé la ruine fiscale des Etats occidentaux par l’acceptation d’une concurrence à la fois libre et faussée, mais aussi par la reconstitution d’une caste d’oligarques déracinés, de bonnes âmes arrogantes nous proposent à présent de faire tomber l’un des derniers remparts de la souveraineté encore debout, à savoir le budget. Au-delà du projet de « règle d’or » du Président de la République, qui reste une forme de discipline interne à la nation française avec tous les aléas que cela implique, c’est bien par l’intégration budgétaire que ces bonnes âmes espèrent redorer le blason de la « gouvernance » européenne.

 
Qui ne voit pas pourtant que ce n’est pas avec le poison d’hier que l’on guérira les maux d’aujourd’hui ? Certes, il ne fait pas de doute que la zone euro souffre d’un manque de contrepoids politique à la BCE et que l’absence de budget communautaire de type fédéral constitue le handicap majeur de la zone. Cependant, qui dit budget fédéral dit impôt fédéral, qui dit impôt fédéral dit constitution politique, qui dit constitution politique dit État européen. Or, rien n’indique une dynamique fédéraliste à caractère d’évidence en Europe même si ce peut être la plus grande ambition politique contemporaine du vieux continent. Il n’est même pas certain que les peuples européens aient le désir de pousser leur union aussi loin, tandis que les élites politiques ne proposent aucune vision qui aille en ce sens. Aussi risque de se répéter, dans ce contexte, le scénario que nous avons déjà connu par le passé : nous allons prendre des vessies pour des lanternes et nos rêves pour des réalités. On va nous dire, et nous serons tentés d’y croire, que la mutualisation budgétaire avec ses règles dignes de Saint-Benoît est un budget fédéral, comme nous nous disions que l’union monétaire allait donner un espace économique fédéral à la manière des Etats-Unis d’Amérique.
 
En vérité, cela fait des années que l’Europe fait semblant d’être unie, alors qu’elle ne fait qu’empêcher sa division ; qu’elle prétend conférer puissance et dynamisme à ses peuples, alors qu’elle neutralise en réalité leur capacité d’action et, ce faisant, ruine la crédibilité des démocraties qui la compose. Prôner de nouveaux abandons de souverainetés aggravera la situation présente en couronnant le processus de destruction souveraine que l’intégration européenne incarne. Le fédéralisme européen ne peut être qu’un acte politique dont les aménagements de souverainetés sont les conséquences ; il ne saurait être le résultat mécanique de renoncements successifs de la part des Etats membres. L’urgence n’est donc pas d’organiser rapidement de nouveaux abandons de souveraineté, mais de restaurer cette souveraineté par un projet politique à la hauteur de la situation : soit  à l’échelle européenne par la construction d’une fédération politique sur des bases populaires, soit au niveau national par une renégociation des traités communautaires. Fédération ou confédération, voilà la problématique majeure qui se dessine aujourd’hui, la poursuite du processus communautaire ne promettant d’aboutir qu’au renforcement de l’impuissance politique dans une Union à l’avenir peu assuré.

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18 août 2011

Une Europe qui fait cadeau de 200 milliards à ses riches

Point de vue | Le Monde | 15.08.11 | 15h14   •  Mis à jour le 15.08.11 | 16h12

 

 

 

par Harald Hau, enseignant à l'université de Genève et au Schweizer Finanzinstitut (SFI)


A l'annonce de la conclusion d'un accord sur le nouveau plan d'aide à la Grèce, la chancelière Angela Merkel a insisté sur la participation du secteur privé à l'opération. Tandis que les contribuables européens seront engagés à hauteur de 109 milliards d'euros supplémentaires, les créanciers privés devraient participer à la restructuration de la dette à hauteur de 37 milliards d'euros en acceptant une décote de 21 % sur les emprunts grecs.

 

L'accord obtenu à Bruxelles pourrait difficilement être plus défavorable pour le contribuable, la décote sur les créances grecques s'élevant déjà à près de 50 % ! Outre la possibilité d'échanger leurs anciens titres contre des nouveaux, les investisseurs privés, eux, profitent également des nouvelles garanties du Fonds européen de stabilité financière (FESF). Etant donné que l'Etat grec reste endetté à hauteur de plus de 130 % de son produit intérieur brut (PIB), une nouvelle réduction nettement plus draconienne est inéluctable à moyen terme - laquelle sera intégralement répercutée sur l'impôt.

 

Les créanciers privés ne l'ignorent pas non plus et prendront part à la restructuration "sur la base du volontariat". La participation du secteur privé s'avère donc être une duperie, et ledit plan de sauvetage est avant tout un cadeau royal aux banquiers et autres détenteurs de dette grecque.

 

Les commentaires de Nicolas Sarkozy, qui a vu dans l'accord décroché à Bruxelles le premier pas vers un gouvernement économique européen, étonnent si l'on considère un volet politique de l'accord particulièrement déshonorant : les aides publiques en faveur de la Grèce - dont le montant total pourrait s'élever à 200 milliards d'euros - tomberont pour l'essentiel dans l'escarcelle des 5 % de familles les plus fortunées du pays (on sait qu'aux Etats-Unis comme partout dans le monde, les 5 % de familles les plus argentées possèdent quelque 70 % des capitaux financiers). La socialisation de la dette grecque équivaut donc à un généreux transfert au profit des nantis.

 

En principe, les gouvernements sont en position de force pour négocier avec les investisseurs privés. Contrairement à une entreprise, un Etat ne peut pas être mis en liquidation. En cas d'insolvabilité de ce dernier, le créancier privé se retrouve donc généralement en position d'infériorité. Dès lors on se demande pourquoi ce sont les créanciers privés qui sont épargnés dans le processus de restructuration de la dette grecque ?

 

Lorenzo Bini Smaghi, membre du directoire de la Banque centrale européenne (BCE), est allé jusqu'à déclarer qu'une participation financière du secteur privé se révélerait au bout du compte plus coûteuse pour le contribuable. Certes, l'insuffisance de capitaux propres des banques européennes induit un risque en cas de remise drastique de la dette grecque. Mais ce problème peut être réglé de manière bien plus directe et salutaire par le biais d'une recapitalisation (forcée) des banques. La dernière crise financière a prouvé que les gouvernements étaient capables d'empêcher les crises du secteur bancaire en prenant des mesures énergiques. En contrepartie de son aide financière, l'Etat peut obtenir des banques de nouveaux titres grâce auxquels le contribuable pourrait même être gagnant sur le long terme.

 

Pourquoi cette solution, pourtant nettement plus pérenne, n'a-t-elle pas été évoquée une seule fois ? La raison est politique : une telle option serait contraire aux intérêts supérieurs des grandes banques, même si la crise actuelle résulte de la négligence de ces dernières en matière de politique de crédit. Les responsables politiques souffrent d'un double handicap dans leurs négociations avec le secteur privé : pour commencer, en raison de compétences insuffisantes et d'informations lacunaires, les ministères des finances ont beaucoup de mal à mettre au point des plans de sauvetage, et la volonté politique s'enlise face à la culture du secret d'un secteur bancaire peu enclin à coopérer.

 

Ensuite, il ne faut pas non plus sous-estimer le lobbying des banques, qui dissuade un grand nombre de responsables politiques de prendre des risques qui soient favorables au contribuable. Alors même que la gestion - pour partie désastreuse - des risques pendant la crise financière devrait discréditer de nombreux banquiers dans leur rôle de conseillers, leur influence politique demeure intacte.

 

Demandez à des grenouilles quelle est à leurs yeux la meilleure méthode pour assécher leur mare, elles vous répondront qu'il faut rajouter de l'eau. Dans la même veine, c'est le patron de la Deutsche Bank, Josef Ackermann, et l'Institut de la finance internationale qui ont été chargés de mettre au point le plan de sauvetage de la Grèce. Comme si l'on avait placé le ministère de la santé sous tutelle de l'industrie du tabac.

 

L'incapacité du politique à agir sur le secteur privé s'explique également par le fractionnement du pouvoir politique entre une multitude d'Etats. En 1982, le secrétaire au Trésor (des Etats-Unis), James Baker, était en mesure de refuser catégoriquement toute socialisation des dettes contractées par l'Amérique latine auprès des banques américaines. Toute solution politique étant aujourd'hui soumise à la conclusion d'un compromis européen, la situation de la chancelière Angela Merkel est nettement plus inconfortable.

 

Enfin, en menant une lutte vigoureuse contre une implication du secteur privé, la BCE a contribué, elle aussi, à faire pression sur les dirigeants politiques allemands. Un certain nombre de représentants de la BCE ont ainsi donné l'impression de se préoccuper davantage des intérêts de l'élite financière de leur pays d'origine que des contribuables et des citoyens européens.

 

Si le dernier plan de sauvetage en date marque un premier pas vers un futur gouvernement économique européen, la question est de savoir à combien de décisions de ce type la zone euro sera capable de survivre. L'Europe devra malheureusement affronter la prochaine vague de la crise sans avoir accompli de réels progrès en matière d'économie politique.

 

Pour cela, il faudrait que les responsables politiques aillent à l'encontre des intérêts supérieurs des banques et imposent une recapitalisation drastique des établissements européens, ce que rien ne semble présager. La socialisation de la dette grecque ne désendettera pas véritablement le pays, ne faisant que soulager inutilement ceux qui sont le plus à même de supporter l'inéluctable réduction de la dette.


Traduit de l'allemand par Jean-Baptiste Bor © Harald Hau

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16 août 2011

La baisse du AAA de l’Europe semble inéluctable

Texte de Georges Ugeux, paru sur son blog.


Si les Etats-Unis ont réussi à sauver de justesse -mais peut-être pour un temps- la note AAA (texte paru avant la dégradation de la note souveraine des USA) en augmentant le plafond d’endettement et préparant la diminution des dépenses, peu d’attention a été octroyée à la notation du Fonds Européen de Stabilité Financière (FESF).


Comme ce fonds est appelé à emprunter sur les marchés des capitaux (au-delà des fonds propres qui lui seront allouées par les Etats de l’Eurozone), sa notation revêt une certaine importance.


Déjà, lors de la première émission du Fonds, ses obligations s’étaient vu octroyer une note AAA, mais celle-ci était fragile. Le taux d’émission de ces obligations était en effet supérieur d’un demi pourcent à celui des obligations allemandes de même durée. C’est ce supplément de rémunération qui avait attiré les investisseurs et l’opération s’était bien placée.


Depuis le mois de février, les choses ont beaucoup changé, et la situation de la Grèce en particulier s’est détériorée de manière spectaculaire.  Dans les dernières semaines, c’est au-delà de la Grèce, du Portugal et de l’Irlande que la situation se tend.


Les agences de notation ont envoyé des signaux négatifs sur les banques françaises et italiennes, et l’Espagne a vu sa note baisser d’un cran supplémentaire. Je passe sur les baisses de notation des trois pays en difficulté. La contagion qui se développée a amené les investisseurs a s’interroger sur l’Italie et l’Espagne.


L’importance de cette évolution vient du fait que la notation du FESF, et donc sa capacité d’avoir les meilleures conditions d’emprunt, sont basées, non sur une vision théorique de la « valeur de l’Europe », mais sur la garantie octroyée à ce fonds par les pays de l’Eurozone. La détérioration du risque de ces pays influence donc directement la notation du FESF.

 

 

Si l’on considère que les marchés ont des doutes sur la Grèce, le Portugal, l’Irlande, l’Espagne et l’Italie, on constate qu’environ 37% des garanties sont émises par cinq pays vulnérables à des degrés divers. De plus, sur base d’un montant initial de 440 milliards d’euros, ces garanties devront s’ajouter à leur endettement pour un montant collectif de 150 milliards d’euros environ.

 

Il y a donc un effet à double détente : les garanties accroissent l’endettement et réduisent la valeur de la garantie octroyée. Il n’y a, en effet, pas de solidarité entre les pays européens garants. En d’autres termes, en cas de défaut de la dette du FESF, la France ne sera pas appelable pour plus de 89 milliards d’euros et l’Allemagne de 119 milliards.


Les investisseurs dans ces obligations sont donc en risque pour 37% du montant des obligations sur des pays en difficultés plus ou moins sérieuses


Dans ces conditions, on voit mal comment les agences de notation vont pouvoir rester inactives sur la note du Fonds Européen. Une détérioration de cette note amènerait le fonds à emprunter plus cher que, par exemple, la Banque Européenne d’Investissement dont la note AAA n’est pas en question.


Cela m’amène a couper court aux diverses idées d’euro obligations ou d’emprunts de l’Europe.


La confiance qui émanerait de ces emprunts est très proche de celle qui serait octroyée pour le FESF. En effet, la Commission européenne ne disposant pas d’un pouvoir de taxation, ses revenus propres sont inexistants. Le budget européen est alimenté par des contributions des Etats Membres.

 

 

On revient à la case départ : ce sera donc sur la crédibilité des Etats Membres que sera analysée la valeur des obligations émises. De surcroit, il faudra augmenter le budget communautaire pour permettre à la Commission de rembourser principal et  intérêt. A la différence d’une garantie, ce sera un paiement en monnaie sonnante et trébuchante.


Si ces solutions apparaissent comme séduisantes, elles ne sont qu’une variation sur le même thème. Or, avec la contagion qui commence à toucher l’Espagne et l’Italie, le crédit de l’Europe est condamné à baisser. La seule solution dans l’immédiat sera de doter le FESF de plus de fonds propres pour compenser ce risque additionnel. Ces fonds propres proviendront des Etats Membres, et pour 37%, des Etats qui ont des difficultés de financement. Cela ressemble furieusement à un cercle vicieux.


Il n’y a pas de solution au problème européen sans une démarche budgétaire commune qui, progressivement, ajuste les budgets des Etats à leurs moyens. Ce fut le thème central aux Etats-Unis. L’Europe préfère ne pas devoir envisager cette hypothèse pourtant  inéluctable et qui sera d’autant plus pénible que l’on attendra pour s’y atteler sérieusement.

 

Petit commentaire :

 

 

Je partage entièrement le point de vue de Mr Ugeux lorsqu'il doute de la soultion miracle des "euro-obligations" ou "eurobonds". Au final, elles reposeraient sur la solidité des Etats européens, compte tenu que le budget de l'Union est ridicule (1% du PIB) et qu'il n'est pas près d'augmenter. La dette euroepéenne serait donc soumise à la pression des marchés au même titre que les dettes des Etats. C'est donc bien une fausse bonne solution.


Il faudrait en fait sortir de l'emprise des marchés en permettant aux banques centrales d'acheter les dettes souveraines des Etats, c'est-à-dire remettre en cause le traité de Maastricht, mais de façon claire et pilotée politiquement. Le rachat des dettes souveraines ne doit pas être laissé au bon vouloir de Mr Trichet, qui peut ainsi imposer ses choix aux gouvernements.


En revanche, je suis en complet désaccord avec Mr Ugeux lorsqu'il affirme en conclusion que les Etats doivent ajuster leurs budgets à leurs moyens. Les Etats ont au contraire d'ajuster leurs moyens à leurs besoins (dans une certaine mesure, bien entendu) via la fiscalité. En France, en ramenant les impôts nationaux à leur niveau de 1999, ce serait 80 milliards d'euros en plus pour le budget de la Nation. Sans compter la fraude fiscale... Les Etats, et notamment la France, ont les moyens de financer les besoins collectifs, il faut avoir le courage politique de le faire.

 

PP

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14 août 2011

Agences de notation : vigies ou rétroviseurs ?

Le 4 août dernier, l’invité de la matinale de France Inter n’était autre que le chef économiste pour l'Europe de l'agence de notation Standard and Poor's (S&P), Monsieur Jean-Michel Six.

 

Bien sûr, il a été interrogé sur l’aveuglement des agences de notations et sur l’effet auto-réalisateur de leurs évaluations, notamment sur le cas emblématique de la Grèce (4 dernières minutes de l’interview).

 
podcast

Bien entendu, Monsieur Six a réfuté l’accusation d’aveuglement en précisant que S&P avait dégradé la note de la Grèce dès 2004, sans que cela ne préoccupe les marchés financiers.

 

J’ai retracé le parcours de la note S&P de la dette souveraine de la Grèce depuis Janvier 2009.

 

L’échelle de notation de S&P va de « AAA » à « D » en passant plusieurs stades.

* AAA : Une aptitude extrêmement forte à honorer les engagements financiers, c'est-à-dire à payer les intérêts et à rembourser le capital d'une dette.

* AA : Une très forte aptitude à honorer les engagements financiers.

* A : Une forte capacité au paiement des intérêts et du capital mais une certaine sensibilité aux effets défavorables des changements de circonstances ou de conditions économiques.

* BBB : Capacité encore suffisante au paiement des intérêts et du capital, mais des conditions économiques défavorables ou une modification des circonstances sont davantage susceptibles d'affecter l'aptitude au service normal de la dette.

* BB et B : Créances dont le paiement à l'échéance présente uneincertitude du fait de la vulnérabilité plus ou moins importante de l'émetteur à des conditions défavorables sur le plan économique et financier. Néanmoins, l'émetteur peut toujours faire face à ses engagements.

* CCC , CC, C : Créances dont le paiement à l'échéance est de plus en plus douteux et dépend de conditions favorables sur le plan économique et financier.

* D : Émetteur déjà en défaut de paiement des intérêts ou du capital.

 

Les signes "+" ou "-" permettent de préciser la position relative dans l'échelle des notes.

Hormis la note reine AAA, les différents stades de la notation se déclinent donc en trois strates (AA+, AA, AA-, A+, A, A-…), ce qui fait au total 28 niveaux de notation.

 

Jusqu'à BBB, les obligations sont considérées comme des investissements, à partir de BB, on entre dans la zone des produits dits « spéculatifs », c’est-à-dire à haut risque.

 

Jusqu’en janvier 2009, la dette souveraine grecque à long terme était notée A, soit le sixième niveau, c’est-à-dire une dette de bonne qualité.

* Janvier 2009 : La baisse d’un cran fait passer la note de A à A-.

* Décembre 2009 : La baisse d’un cran fait passer la note de A- à BBB+

* Avril 2010 : La baisse de trois crans fait passer la note de BBB+ à BB+. (Passage en zone « spéculative »)

* Mars 2011 : La baisse de deux crans fait passer la note de BB+ à BB-.

* Mai 2011 : La baisse de deux crans fait passer la note de BB- à B

* Juin 2011 : La baisse de trois crans fait passer la note de B à CCC.

* Juillet 2011 : La baisse de trois crans fait passer la note de CCC à CC

 

Monsieur Six s’est défendu en disant que le changement de notation était le fruit d’un « diagnostic complet » et que ces changements ne se produisaient pas « tous les quatre matin ». Entre Janvier 2009 et Février 2011, soit 26 mois, la note a changé 3 fois et  baissé de 5 crans. Entre mars 2011 et Juillet 2011, soit 5 mois, la note a changé 4 fois et baissé de … 10 crans. Ce n'est pas tous les quatre matins, en effet, "seulement" tous les 37 matins !

 

Quels éléments nouveaux sont apparus dans le « diagnostic complet » pour justifier une telle dégringolade en si peu de temps ? Dans le milieu financier, tout le monde savait que depuis 2004 au moins, la Grèce manipulait ses comptes avec l’aide de Goldman Sachs.

 

Quant à l’effet auto-réalisateur des prévisions des notations, on peut constater en tout cas que le taux d’intérêt des obligations d’Etat grecques à 5 ans (courbe verte) s’est envolé à partir du moment où la note a franchi la barrière « Spéculative » (courbe bleue). Les courbes d’évolutions de la note et du taux sont très nettement liée : plus la note baisse, plus les taux montent, plus les taux montent, plus l’Etat grec est en difficulté, plus sa note baisse…

 

finance,crise,dette publique

 

Les agences se justifient en disant que c'est parce que les taux montent, traduisant la défiance du "marché", qu'elles abaissent leur note. Dans ce cas, à quoi servent-elles, si leur seul rôle est d'entériner la tendance? La justification de leur existence n'est-elle pas d'anticiper et d'avertir les investisseurs du risque potentiel de leur placement ? Où sont-elles un  moyen parmi d'autres pour les "marchés" de faire pression sur les politiques publiques ?

 

PP

 

 

 

Sources :

http://www.bankofgreece.gr/Pages/en/Statistics/rates_mark...

 

http://lexpansion.lexpress.fr/economie/la-note-de-credit-...

 

http://www.leblogfinance.com/2009/12/grece-standard-and-p...

 

http://www.radio-canada.ca/nouvelles/Economie/2010/04/27/...

 

http://www.obliginfos.fr/2011/03/29/sp-retrograde-la-grec...

 

http://www.lesoir.be/actualite/economie/2011-06-13/la-not...

 

http://www.lepoint.fr/economie/standard-poor-s-abaisse-la...

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13 août 2011

Mondialisation / Démondialisation : éléments de réflexion pour Manuel Valls…et d’autres

Dans une interview accordée au JDD en date du dimanche 23 juillet JDD, Manuel Valls a déclaré : « Je suis en désaccord avec Arnaud (Montebourg) sur la démondialisation, un concept ringard et réactionnaire. C'est un retour aux années 80. »

 

Cette appréciation lapidaire mérite qu’on la regarde de plus près…

 

Donc, selon Manuel Valls, la démondialisation serait un concept ringard, c’est-à-dire démodé. En matière d’économie, comme dans bien d’autres domaines d’ailleurs, il convient de se méfier des modes. Depuis une trentaine d’année, la « mode » n’est-elle pas à la libéralisation des échanges, à la dérégulation financière, à l’austérité budgétaire et à la pression sur les salaires? On trouve encore des économistes pour dire que les difficultés que nous rencontrons sont dues au fait que nous ne sommes pas allés assez loin dans cette voie, mais il semble de plus en plus évident qu’il s’agit d’une impasse.

 

Concept réactionnaire, ensuite… En d’autres termes, opposé au progrès. Mais qu’est-ce que le progrès ? Etre contraint de s’endetter pour continuer à consommer, comme cela a été le cas dans les pays qui ont suivi scrupuleusement les prescriptions rappelées plu haut (Etats-Unis, Grande-Bretagne, Irlande, Espagne…) ? Précariser une part grandissante des salariés pour préserver la compétitivité des entreprises et afficher des excédents commerciaux astronomiques, au détriment de ses partenaires économiques (Allemagne) ? Exploiter une force de travail réduite au quasi esclavage, en confisquant le bénéfice des gains de productivité au bénéfice d’une classe dirigeante et de grandes entreprises transnationales (Chine) ? Ou bien le progrès est-il de permettre à chacun de vivre dignement de son travail, en organisant les nécessaires solidarités collectives et la protection sociale ?

Quoiqu’il en soit, on ne peut pas contester à Manuel Valls son expertise en matière de concept réactionnaire. N’est-ce pas lui qui avait proposé au début de l’année de supprimer les 35 heures ? Renonçant  à la tendance séculaire de baisse de la durée du travail dans les pays développés, il proposait purement et simplement aux salariés de travailler plus pour gagner moins ! Le progrès, sans doute.

 

Enfin, concernant le retour aux années 1980, était-ce vraiment une époque si terrible ? Adolescent à cette époque, je n’ai pas souvenir que nous nous éclairions à la bougie ni ne vivions dans des cavernes !

 

Essayons de regarder encore plus loin que les années 1980 et intéressons-nous au parcours de la France dans la mondialisation depuis 1949. Pour cela, nous utiliserons un indicateur un peu rustique, mais qui a l’avantage d’être simple à calculer : le taux d’ouverture de l’économie. Le taux d'ouverture d'une économie mesure la place que tient le reste du monde dans l'économie d'un pays. Il se calcule en divisant la moyenne du montant des exportations et des importations par le produit intérieur brut (PIB). Le graphique suivant montre l’évolution du taux d’ouverture depuis 1949, ainsi que le taux de croissance moyen par période de 10 ans.

 

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Force est de constater qu’avant 1970, la France était relativement peu ouverte (taux d’ouverture inférieur à 8%), mais qu’elle a connaissait une croissance moyenne d’environ 5%. Entre 1970 et 1990, le taux d’ouverture a doublé, mais la croissance moyenne est passée de 4% à un peu plus de 2%. Enfin, entre 1990 et 2010, la croissance moyenne a continué de chuter, pour atteindre 1,4%, alors que le taux d’ouverture explosait, passant de 16% à près de 28%.

 

Nous pouvons conclure que l’insertion de la France dans la mondialisation commerciale n’a pas conduit à une hausse de la croissance, c’est même exactement l’inverse. Est-ce à cause de l’ouverture que la croissance s’est effondrée ? Difficile de l’affirmer à ce stade, en tout cas, la mondialisation n’a pas permis de la maintenir à son niveau d’avant les années …1980 !  Pourra-t-elle nous permettre de trouver les chemins d’une « prospérité sans croissance », pour reprendre le titre d’un rapport de l’économiste britannique Tim Jackson ? Rien n’est moins sûr, tant les caractéristiques du modèle de développement lié aux principes de la mondialisation sont inégalitaires, court-termistes, consommateurs de ressources.

 

Qu’est-ce que la mondialisation ? Cette courte question appellerait de très longs développements ! Nous nous limiterons à rappeler qu’elle comporte deux dimensions complémentaires : le libre échange commercial et la dérégulation financière. Il convient également de rappeler que la mondialisation n’est pas une « loi naturelle », mais qu’elle est le résultat de décisions politiques.

 

Pourtant, on peut penser que le projet apparemment « moderne » du libre-échange mondial n’a pas vu le jour parce que les dirigeants politiques l’ont imaginé comme une nécessité du développement de leurs économies nationales ou continentales, mais parce que les actionnaires les plus influents au sein des grandes bourses se sont mobilisés pour l’imposer. Ainsi, aux Etats-Unis, le secteur financier a-t-il versé, sur la période 1998-2008, la somme de 5 milliards de dollars aux hommes politiques et aux lobbyistes (qui sont environ 3000 à travailler pour le secteur financier). La mondialisation commerciale permet de conjuguer accroissement des chiffres d’affaires des entreprises mondialisées et augmentation simultanée de leur taux de rentabilité. Elles ont en effet la possibilité de localiser leurs sites de production, mais aussi leurs achats, là où la ressource humaine est la moins chère. Comme le souligne Emmanuel Todd : « Dès lors qu’une entreprise produit essentiellement pour le marché mondial, elle se met, logiquement et raisonnablement, à concevoir les salaires qu’elle distribue comme un coût pur, et non comme de la demande dans une économie nationale et donc ultimement pour elle-même ». L’entreprise Wal-Mart, du fait de sa politique d’approvisionnement, est responsable d’une part importante du déficit commercial américain. En France, si après avoir longtemps été bénéficiaire, la balance commerciale du secteur automobile est devenue déficitaire d’environ 2 milliards d’euros, c’est en raison du choix d’implantation de leurs nouvelles usines par les constructeurs français…

 

La déconnexion entre la productivité du travail et sa rémunération permet aux entreprises mondialisées d’engranger des superprofits. Ces superprofits ne sont plus recherchés en vue de financer des investissements nouveaux mais en vue de satisfaire les exigences des actionnaires. Ainsi, les dividendes nets versés par les entreprises françaises à leurs actionnaires ont bondi de … 350 % depuis 1993 (sans compter les rachats d’actions), alors que leur excédent brut d’exploitation, qui mesure la rentabilité de leur exploitation courante, n’a lui augmenté que de 70% dans le même temps. La liquidité est l’instrument de ce pouvoir, permettant à tout moment aux capitaux non satisfaits d’aller voir ailleurs. Face à cette puissance, le salariat, comme la souveraineté politique, apparaissent de par leur fractionnement en état d’infériorité. Des territoires sans pouvoir font ainsi face à des pouvoirs sans territoire…

 

Quoiqu’il en soit, en quarante ans, le commerce mondial a explosé. En 1970, importations et exportations représentaient en moyenne 20% du PIB mondial. En 2007, ce chiffre était monté à 51%. Le « doux commerce » a-t-il permis d’augmenter la croissance ? Pas vraiment : la progression annuelle du PIB par habitant, qui était d’environ 3,3% dans les années 1960, est tombée à moins de 1,8% dans les années 2000 (sans prendre en compte les impacts de la crise actuelle)… La mondialisation a-t-elle au moins permis aux pays pauvres de rattraper leur retard par rapport aux pays développés ? Là aussi, la réponse est sans appel : c’est non ! En 1960, le revenu moyen des habitants des pays riches était 30 fois supérieur à celui de ceux des pays pauvres. En 2007, ce rapport est passé à 89. En à peine cinquante ans, cet écart a donc triplé. En réalité, les pays qui ont réussi à tirer leur épingle du jeu, comme la Corée du Sud et bien sûr la Chine, n’ont pas appliqué les principes de la mondialisation. Au contraire, ils ont su protéger leurs marchés et leurs entreprises et mettre en œuvre de vraies politiques industrielles.

 

Pour la grande majorité des pays pauvres, l’ouverture au commerce mondial s’est traduite par l’abandon de l’agriculture vivrière, remplacée par les cultures d’exportation, censées leur rapporter des devises dans un contexte de réduction des investissements publics (imposée par le FMI). Un temps compensée par les importations bon marché (excédents du Nord largement subventionnés, par exemple), cette perte de souveraineté alimentaire s’est révélée gravissime lorsque les cours mondiaux ont repris leur ascension (émeutes de la faim  en 2008). Selon le Fonds international de développement agricole (Fida), une augmentation de 1% des prix des denrées de base plonge 16 millions de personnes supplémentaires dans l'insécurité alimentaire… Nourrir le monde en favorisant l'ouverture des frontières est un schéma qui montre aujourd’hui cruellement ses limites.

 

Dans les pays développés, la situation n’est pas beaucoup plus reluisante. Entre 2002 et 2006 aux Etats-Unis, le salaire médian a stagné, alors que le salaire moyen augmentait de 3%. En clair, cela signifie que seules les classes à hauts revenus ont bénéficié de la croissance. Ainsi, la part des 1% les plus riches dans le revenu national s’est remise à croitre à partir des années 1980 pour atteindre le niveau qu’ils avaient dans les années 1930. Comment maintenir une croissance élevée dans une économie tirée par la consommation intérieure, tout en maintenant la majorité des salaires à des niveaux bas ? La réponse à ce dilemme a été simple : l’endettement des ménages. Une étude a par exemple montré que, sans l’endettement des ménages, le Royaume-Uni aurait été en récession depuis 2002. La crise actuelle est d’ailleurs due à la dissémination incontrôlée du risque associé à cet endettement privé extravagant qu’ont rendu possible les « innovations » (titrisation, Credit Default Swaps,…) d’une finance devenue prédominante.

 

Ainsi, sous la pression des marchés financiers, la régulation d’ensemble du capitalisme s’est transformée en profondeur, donnant naissance à une forme inédite de capitalisme dit « capitalisme financier ». Pendant les années 1990, la capitalisation boursière mondiale a progressé de plus de 12% par an pendant que le PIB mondial croissait de 4% l'an. La poussée des marchés a été possible grâce au développement de la gestion collective de l'épargne, via les fonds de pension, fonds communs de placement et compagnies d’assurances, qui géraient fin 2009 plus de 70 000 milliards de dollars d’épargne, contre …1 500 milliards en 1980. Le marché des changes a lui aussi explosé. Or, sur un volume quotidien de 4000 milliards de dollars, les transactions de change liées à des échanges commerciaux réels représentaient moins de 2%, le reste étant la contrepartie d'opérations strictement financières. La finance de marché a également été portée par le développement de l'utilisation de nouveaux produits financiers, en particulier les produits dérivés. Ces produits, initialement conçus pour couvrir des risques liés à des activités économiques, ont été « capturés » par les acteurs financiers. Le marché des Credit Default Swaps est aux mains des cinq plus grandes banques d’affaires (dont JP Morgan Chase, Goldman Sachs et Barclays Capital), qui contrôlent près de 90% des transactions. Les entreprises qui viennent y chercher une assurance contre les variations des prix du pétrole, du blé,… ne représentent que 4% des transactions.

 

Croissance démesurée, concentration, déconnexion des besoins de l’économie…La finance s’éloigne de sa vocation initiale de financement de l’économie pour devenir un monde autonome, qui parasite l’économie qu’elle devrait servir. Preuve de ce parasitisme, la part des profits du secteur financier dans l’ensemble des profits des entreprises des Etats-Unis est passée de 15% en 1980 à 45% en 2007, avant de retomber à 25% en 2009. Au-delà du prélèvement de cette rente indue, la finance soumet les économies à ses « humeurs », alternance de bulles et de krachs, dont le rythme s’accélère depuis les années 1980. De plus, ses exigences de profitabilité inhibent fortement l’investissement : plus la rentabilité demandée est élevée, plus il est difficile de trouver des projets suffisamment performants pour la satisfaire. La faiblesse de l’investissement explique en partie le chômage de masse dans les pays développés, dont la France. Enfin, les « marchés financiers » ont acquis le pouvoir d’infléchir en leur faveur les politiques publiques, que ce soit par la mise en concurrence des systèmes fiscaux, l’obligation de solidarité envers les banques « too big to fail » ou encore, comme on peut le voir depuis plusieurs mois, par la mise en œuvre de programmes d’austérité visant à rembourser coûte que coûte les dettes publiques…contractées notamment pour les sauver.

 

C’est sans doute en Europe que le poids des marchés est le plus important, dans la mesure où les États doivent emprunter auprès d’institutions financières privées qui obtiennent, elles, des liquidités à bas prix de la Banque Centrale Européenne. La dette publique résulte largement d'un choix politique central inscrit dans les traités européens (article 104 du traité de Maastricht, repris par l'article 123 du traité de Lisbonne) : celui d'obliger les Etats et les collectivités à financer leurs investissements par le recours à des emprunts sur les marchés financiers. Ce choix politique consacre l'interdiction faite à la Banque centrale européenne (BCE) d'utiliser le pouvoir de création monétaire pour financer l'investissement public. D’un point de vue général, la vision dominante à Bruxelles et au sein de la plupart des gouvernements nationaux est au contraire celle d’une Europe libérale, dont l’objectif est d’adapter les sociétés européennes aux exigences de la mondialisation : la construction européenne est l’occasion de mettre en cause le modèle social européen et de déréguler l’économie. La prééminence du droit de la concurrence sur les réglementations nationales et sur les droits sociaux dans le Marché unique permet en effet d’introduire plus de concurrence sur les marchés des produits et des services, de diminuer l’importance des services publics et d’organiser la mise en concurrence des travailleurs européens. Que nous propose-t-on pour sortir de cette impasse ? Un « pacte de compétitivité » qui n’est autre qu’un carcan supplémentaire pour les politiques budgétaires et sociales. Le « fédéralisme », par l’intermédiaire d’un « gouvernement économique européen », nouvelle entité technocratique d’une construction européenne déconnectée de ses citoyens…

 

A travers ce tableau rapidement brossé, il faut bien se rendre compte qu’il y a deux ou trois choses à changer dans le modèle économique et financier (encore) dominant ! Ainsi le concept de « démondialisation » proposé par Arnaud Montebourg ( http://www.desideesetdesreves.fr/ ), s’inspirant notamment des thèses d’Emmanuel Todd et de Jacques Sapir, ne consiste pas à revenir à une quelconque forme d’autarcie. Il s’agit seulement de proposer la mise en place de nouvelles règles en matières d’échanges internationaux, de réhabiliter les politiques économiques et industrielles, de remettre la finance au service de l’économie, de faire en sorte que la concurrence entre les économies soit « non faussée » (ce qui signifie qu’elle ne peut plus être libre)… On peut se alors se demander pourquoi la démondialisation est si vivement critiquée par ceux qui voient en elle un « repli national » ? Dès lors que l’on aborde ce sujet, on constate même à gauche, comme le fait remarquer Frédéric Lordon dans le Monde diplomatique d’août 2011, le retour de « l’antinomie qui ne conçoit que la Corée du Nord et la forme «  royaume ermite » comme opposé dialectique de la mondialisation ». A ceux qui pensent que cela conduira inévitablement au retour des égoïsme nationaux, Frédéric Lordon fait remarquer q’« entraver un peu la circulation des conteneurs et des capitaux n’interdit nullement de promouvoir la plus grande circulation des œuvres, des étudiants, des artistes, des chercheurs, des touristes… »

 

Il s’agit « seulement » de reprendre le contrôle politique de l’économie afin de reconquérir le pouvoir sur nos vies. Est-ce vraiment si ringard et réactionnaire ?

 

PP

 

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11 août 2011

Le PCF dénonce les plein-pouvoirs donnés à la BCE

 Communiqué du Parti Communiste Français

 

trichet.jpgFace à l'ampleur de la crise financière et la soumissions des gouvernants, force est de constater qu'en Europe, la réalité du pouvoir est exercée par les banques et les spéculateurs.


Fini les simulacres de G20, les sommets européens tous plus laborieux les uns que les autres.


C'est maintenant Jean-Claude Trichet, le seigneur et maître de la Banque centrale européenne, qui distribue leur lettre de créance aux États de la zone Euro. Les Italiens et Espagnols en savent quelque chose, eux qui viennent d'être soumis, en « secret », au chantage du rachat de leur dette par la BCE contre l'engagement d'une politique renforcée d'austérité.


Jean-Pierre Jouyet, président de l'Autorité des marchés financiers, avoue ce matin qu'il « va falloir s'habituer aux règles fixées par la BCE ».

 

Ce coup de force opéré en plein cœur de l'été spolie la souveraineté de 400 millions de citoyens européens.


Le PCF dénonce les plein-pouvoirs accordés à la BCE. Les principaux responsables de ce détournement démocratique et ceux qui le laissent faire, devront en rendre compte.


Le PCF avec le Front de gauche et ses partenaires seront de la bataille pour empêcher d'inscrire dans notre constitution la politique ultra-libérale que les marchés financiers imposent aux peuples, et pour chasser du pouvoir Sarkozy et les siens en 2012.


L'urgence, face à la crise, est une politique offensive de relance économique et sociale au service du pays et non des spéculateurs : taxer les flux financiers, reprendre le pouvoir sur les banques et reconstruire le pouvoir démocratique.

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10 août 2011

Démanteler les agences de notation privées

Communiqué d'Arnaud Montebourg - 7 août 2011


La dégradation de la note de la dette publique américaine par une agence de notation constitue une attaque supplémentaire et inadmissible des marchés contre les Etats, contre leurs libres choix démocratiques et leurs contribuables (lire également l'article de Pierre Haski sur Rue 89).

 

 

 

La pauvreté des réactions, l'incapacité et l'impuissance des gouvernants des pays membres de la zone Euro devant les marchés et les agences de notation, qui continuent à faire danser les Etats sur la musique de leurs insatiables exigences, est liée à l'idéologie aveuglante de ces dirigeants qui préfèrent faire payer leurs propres peuples plutôt que de faire payer les marchés et les institutions financières responsables de la crise.


Depuis presqu'un an, je propose avec constance un démantèlement des agences de notation, devenues des dangers publics, complices des marchés dans la crise économique et financière, tant il n'est plus à démontrer qu'elles portent des appréciations erronées et trompeuses.


Je propose qu'une loi nationale prohibe pour conflit d'intérêt et atteinte à la déontologie toute expression d'évaluation financière rémunérée par un acteur d'un marché quelconque ayant le moindre intérêt dans une telle évaluation. Cette interdiction serait passible d'amendes civiles en rapport avec les conséquences de l'atteinte.


Par ailleurs, l’Europe doit parallèlement organiser la création d’une agence de notation publique européenne. Elle serait indépendante, transparente et déconnectée des intérêts privés.


L’impact des notes données par les agences de notation et la chute historique des bourses depuis une dizaine de jours montrent les dangers de marchés spéculatifs contre lesquels aucune espèce de mesure coercitive n'a été prise par aucun pays européen. Il est aujourd’hui plus nécessaire encore qu’hier que l’Europe réalise un acte fort de souveraineté et de protection des peuples contre la spéculation et la volatilité irrationnelle des marchés. Pour cela, j’ai déjà fait deux propositions que la situation rend chaque jour plus actuelles :

 
1- le rachat par la banque centrale européenne des dettes générées par la crise, la mutualisation de celles-ci et leur gestion par une agence européenne de la dette car chaque pays européen ne peut rien isolément contre la spéculation.

 
2- Les gouvernements européens devront enfin se décider à taxer les transactions financières pour rembourser la dette créée par la crise. La reconquête de l’indépendance financière de l’Europe est la seule condition crédible et viable pour sortir raisonnablement de la crise.


Arnaud Montebourg

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08 août 2011

Zéro de conduite pour le FMI

par François Sana, Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde

 

Beaucoup d’élus, d’économistes et de journalistes louent le rôle du FMI dans la crise internationale qui a démarré en 2007. Pourtant, le FMI revient de loin. A partir de 2004, l’augmentation importante des cours des matières premières a provoqué un net accroissement des réserves de change des pays en développement qui atteignaient en 2008 le triple de celles du Japon, de l’Europe occidentale et de l’Amérique du Nord réunis. Nombre de pays du Sud les ont utilisées pour rembourser de manière anticipée le FMI, réduisant ainsi leur dépendance à son égard. Discrédité par le désastre social des politiques qu’il a imposées au Sud, le FMI a néanmoins profité de la crise qui a éclaté en 2007-2008 pour reprendre pied et généraliser au Nord les mêmes politiques néfastes.


Profitant de cette crise, le FMI ne l’a absolument pas anticipée. L’examen des rapports semestriels intitulés Perspectives de l’économie mondiale dans lesquels le FMI dévoile ses prévisions sur l’état futur de l’économie globale est édifiant.

 

 

D’une manière globale, au moins jusqu’au mois d’octobre 2007, les messages généraux du FMI étaient optimistes. Ils confortaient l’opinion dominante du moment : l’idée que le monde était entré dans une période de « grande modération » caractérisée par une forte croissance mondiale et une faible volatilité financière, les récessions graves pouvant désormais être évitées. Ainsi, le FMI prévoyait en avril 2007 que « la croissance mondiale devrait rester vigoureuse en 2007 et 2008 » (Perspectives de l’économie mondiale, avril 2007, p.15). Alors que ce rapport prévoyait une croissance mondiale de 4,9% pour les années 2007-2008, sa mise à jour de juillet se montrait encore plus optimiste : 5,2% ! En réalité, la croissance mondiale s’est élevée à 3,9% en 2007 et 1,9% en 2008. On pouvait aussi lire : « Globalement, les perspectives semblent moins menacées qu’il y a 6 mois » (Perspectives de l’économie mondiale, avril 2007, p.15). Saluons l’exploit du FMI et de sa troupe d’experts économistes qui n’entrevoient aucunement les prémices de la crise qu’ils ont pourtant sous les yeux.

 

 

Non content de n’avoir pas prévu la crise, le FMI est de plus resté très optimiste lors de son éclatement et n’a pas anticipé qu’elle allait se propager des Etats-Unis à l’Europe et affecterait la santé économique de la planète. A ce sujet, l’examen des différents rapports du FMI ainsi que des déclarations de ses plus hauts dirigeants prêteraient à sourire si on pouvait faire abstraction du mal qu’a causé indirectement le FMI en ne voyant rien venir et en ne prévenant pas ses 187 pays membres des risques de contagion de la crise américaine.

 

 

Jusqu’en août 2007, la direction du FMI estimait que les perspectives économiques mondiales étaient « très bien orientées ». Dix mois plus tard, le directeur du FMI de l’époque Dominique Strauss-Kahn déclarait au sujet du secteur financier : « les pires nouvelles sont derrières nous ». En septembre 2008, la banque d’affaires américaine Lehman Brothers était déclarée en faillite. Le paroxysme de la crise fut atteint à ce moment-là. En effet, dans le mois qui a suivi cette faillite, les gouvernants et les banques centrales des Etats-Unis et de l’Europe ont vivement réagi en injectant des centaines de milliards de dollars et d’euros pour empêcher que le système financier des pays les plus industrialisés ne s’effondre.

 

 

Revenons un an en arrière. En juillet 2007, le FMI revoyait ses perspectives de croissance mondiale à la hausse. Il affirmait : « Tandis que la correction du secteur immobilier se poursuit, les risques globalement baissiers liés à la demande intérieure américaine se sont un peu estompés. Les risques haussiers pour la croissance dans la zone euro et dans les pays émergents signalés en avril se sont en partie matérialisés et ont été intégrés dans les projections de base. De plus, des progrès ont été faits qui ont réduit le risque de correction désordonnée des déséquilibres mondiaux (…) » (Perspectives de l’économie mondiale, mise à jour juillet 2007, p.1). En totale contradiction avec ceci, le secteur immobilier américain a bien continué à dégringoler à l’automne 2007. Des centaines de milliers de gens se sont retrouvés à la rue. Parler de « risques haussiers pour la zone euro » révèle un manque complet d’anticipation de la transmission de la crise américaine à l’Europe. La prétendue réduction du « risque de correction désordonnée des déséquilibres mondiaux » laisse sans voix au regard de ce qui s’est produit peu de temps après.

 

 

Le constat général que nous pouvons tirer est le suivant : le FMI, l’institution internationale chargée de veiller à la stabilité financière mondiale, n’a pas anticipé la crise de 2007-2008. Il n’a pas prévu que la crise allait éclater en 2007 aux Etats-Unis ni qu’elle allait par la suite s’étendre au monde entier. DSK lui-même a admis en début 2011 que son institution « avait vu ses prévisions économiques et financières mises en échec par la crise mondiale ».

 

 

Etats-Unis : Le FMI a chanté les louanges du secteur financier qui a déclenché la crise

 

 

Non seulement le FMI n’a pas pressenti la crise aux Etats-Unis mais en plus il a souvent mis en avant et pris en exemple le modèle financier américain. Une série d’affirmations écrites dans les rapports du FMI l’illustre très clairement. Alors qu’à la mi-2006 la bulle immobilière était sur le point d’éclater, le FMI a nié les dangers qui menaçaient l’économie des Etats-Unis : « Les taux de défaillance sur crédits hypothécaires ont, de tout temps, été bas. Ajouté à la titrisation du marché hypothécaire, ceci permet de penser que l’impact d’un ralentissement du marché immobilier sur le secteur financier serait limité |1| » (Perspectives de l’économie mondiale, avril 2006, p. 18). Pour bien comprendre ce passage, il faut savoir que selon le FMI, la titrisation réduit les risques ! Nombre d’affirmations en témoignent. En voici une extraite du rapport sur la stabilité financière dans le monde : « La titrisation et, plus généralement, l’innovation financière ont rendu les marchés plus efficaces en répartissant mieux les risques » (FMI, Rapport sur la stabilité dans le monde, septembre 2007, p.7). Ainsi, d’après le FMI, le fait pour les banques d’intégrer les crédits à haut risque (subprime) à des produits structurés (Collateralised Debt Obligation, CDO) pour les vendre sur les marchés financiers (opération qui, au passage, leur permettait de sortir ces créances douteuses de leurs bilans) est une pratique exemplaire et permet de diluer les risques ! A noter aussi au passage que les agences de notation ne faisaient pas mieux en attribuant la note maximale AAA aux CDO et autres produits structurés.

 

 

Mais le FMI ne s’est pas arrêté en si bon chemin. Il a fait plus fort encore. En effet, non content de saluer la titrisation comme un procédé modèle (qui, faut-il le rappeler, a mené à la plus grande crise que le monde ait connu depuis les années 1930), le FMI a encouragé d’autres pays à adopter ce genre de pratiques qui étaient censées booster la rentabilité des actifs financiers. Ainsi, par exemple, le FMI conseillait au Canada d’imiter la dérégulation financière made in USA : « Les stratégies timorées du système bancaire canadien donne des rendements sur actifs beaucoup plus faibles qu’aux Etats-Unis » (FMI, Rapport pour les consultations de 2007 au titre de l’article 4 avec le Canada). Il conseillait aussi à l’Allemagne de s’aligner sur le modèle financier américain. L’Allemagne et le Canada étaient classés par le FMI dans un groupe de pays où « la rentabilité n’a pas encore atteint les niveaux internationaux et où l’innovation doit encore progresser » (FMI, Rapport pour les consultations de 2006 au titre de l’article 4 avec l’Allemagne). Dans ces pays, les conseils du FMI ont mis l’accent sur la nécessité de réformes axées sur le marché afin de surmonter les soi-disant entraves structurelles alors que ce sont justement certaines d’entre elles qui ont contribué à protéger ces pays de la crise. En clair, le FMI a conseillé au Canada et à l’Allemagne, entre autres, des mesures qui, si elles avaient été appliquées, auraient aggravé la crise. L’Allemagne et le Canada ont donc été protégés de la crise parce qu’ils n’ont pas accepté les recommandations du FMI. Mais tous les pays n’ont pas refusé les réformes proposées par cette organisation. Aussi, non content de ne pas avoir prévu la crise aux Etats-Unis ni son extension planétaire, le FMI a contribué au renforcement de cette dernière en conseillant à ses pays membres de déréglementer leurs marchés financiers selon le « modèle » états-unien !

 

 

D’une manière générale, le FMI a évalué très positivement le système bancaire et financier des Etats-Unis jusqu’en 2007, année du début de la débâcle économique américaine. Nous nous contenterons de mentionner deux messages clés révélateurs de cet état de fait. Voici ce que déclaraient les responsables du FMI au sujet des Etats-Unis en 2007 : « Les banques commerciales et d’investissement proprement dites sont foncièrement en bonne santé financière et les risques systémiques semblent faibles » (FMI, Rapport pour les consultations de 2007 au titre de l’article 4 avec les Etats-Unis). Toujours en 2007 et à propos des Etats-Unis, les mêmes responsables affirmaient : « Bien qu’il n’y ait pas de place pour la complaisance, il semble que l’innovation ait épaulé la solidité du système financier. Les nouveaux marchés de transfert des risques ont favorisé la dispersion du risque de crédit, d’un noyau où l’aléa moral est concentré, vers la périphérie où la discipline de marché est le principal frein à la prise de risques. (…) Si l’alternance des périodes d’euphorie et de panique n’ont pas disparu — les phases d’expansion–récession du crédit hypothécaire à risque en étant la dernière illustration — les marchés ont montré leur capacité à s’autoréguler » (FMI, Rapport pour les consultations de 2007 au titre de l’article 4 avec les Etats-Unis).

 

 

L’Union européenne, « vers une expansion durable » selon le FMI en 2007

 

 

Nous avons vu que le FMI n’a pas anticipé la crise aux Etats-Unis ni son extension à l’Europe. Tournons-nous vers le vieux continent. Sans surprise, avant la crise le FMI était positif et optimiste au sujet de l’Union européenne : « Les perspectives sont les plus favorables depuis plusieurs années. L’économie s’oriente vers une expansion durable, imputable pour partie à des considérations cycliques, mais aussi aux politiques mises en œuvre. (…) L’environnement extérieur est jugé globalement propice » (FMI, Rapport pour les consultations de 2007 au titre de l’article 4 avec la zone euro). Le FMI était aussi confiant vis-à-vis des marchés financiers européens. Il était rassuré que « la volatilité du marché financier et les primes de risque soient à leur plus bas niveau historique » (FMI, Rapport pour les consultations de 2007 au titre de l’article 4 avec la zone euro). La naïveté et l’aveuglement du FMI prêteraient à sourire si les conséquences de la crise pour l’Europe n’avaient pas été aussi désastreuses.

 

 

Le FMI, supporter enthousiaste du Tigre celtique

 

 

Beaucoup de prévisions du FMI se sont révélées inexactes mais peu semblent aussi ridicules que celles adressées à l’Irlande, le « tigre celtique » dont le FMI a fait l’éloge pendant des années. Extraits choisis des louanges et prédictions : « L’économie irlandaise a été remarquablement performante au cours des dix dernières années. Le taux moyen de croissance du PIB réel a été d’environ 7 % par an au cours de la période 1995–2004. (…) Ces résultats impressionnants sont pour une large part attribuables à la politique économique avisée des autorités, y compris une politique budgétaire prudente, une fiscalité légère sur la main-d’œuvre et les revenus des entreprises et des accords de partenariat social qui ont contribué à la modération salariale. L’économie reste très performante. (…) La hausse des prix de l’immobilier, qui s’était ralentie jusqu’au milieu de 2005, a repris sur fond d’expansion rapide du crédit. En réponse au relâchement des règles de prêt, les autorités ont accru la pondération des risques des hypothèques résidentielles. En mars 2006, une équipe du FMI s’est rendue à Dublin pour actualiser le Programme d’évaluation du secteur financier de 2000 (PESF). L’équipe a constaté que le système financier irlandais demeure robuste » (FMI, Rapport annuel 2006, p.51). En effet, on retrouve ceci dans les conclusions de la mise à jour du programme d’évaluation de la stabilité financière de l’Irlande : « Les perspectives du système financier sont positives, les institutions financières disposant de marges suffisantes pour amortir une série de chocs » (FMI, Programme d’évaluation du secteur financier de l’Irlande, 2006).

En résumé, selon le FMI tout allait bien pour l’Irlande. Les prix de l’immobilier étaient en hausse, une bulle spéculative se formait… Pas de problème, répondait le FMI puisque les autorités ont augmenté « la pondération des risques des hypothèques résidentielles ». Le FMI ne s’est pas inquiété outre mesure de l’endettement exceptionnel des ménages encouragé par la déréglementation financière, notamment via des emprunts hypothécaires, qui avait pourtant atteint 190% du PIB avant la crise. Le fait que le secteur bancaire irlandais était surdimensionné avec un total des capitalisations boursières, des émissions d’obligation et des actifs des banques équivalant à 14 fois le PIB de ce pays n’a pas non plus semblé déranger le FMI |2|. Les bulles immobilières et boursières qui s’étaient développées dans les années 2000 au nez et à la barbe du FMI éclatèrent en septembre-octobre 2008. Elles causèrent un véritable chaos social dont l’Irlande ne s’est toujours pas remise, avec notamment un taux de chômage qui est passé de 0% en 2008 à 14% début 2010.

 

 

Conclusion

 

 

Le rapport du bureau indépendant d’évaluation (BEI) du FMI souligne : « L’opinion dominante au sein des services du FMI — groupe cohésif de macroéconomistes — était que la discipline et l’auto-régulation du marché suffiraient à écarter tout problème majeur des institutions financières. Toujours selon la pensée dominante, les crises étaient peu probables dans les pays avancés dont le degré de « sophistication » des marchés financiers leur permettrait de progresser sans encombres avec une régulation minimale d’une part importante et croissante du système financier » (Évaluation de l’action du FMI au cours de la période qui a précédé la crise financière et économique mondiale, BEI, janvier 2011, p.29 http://www.ieo-imf.org/ieo/pages/IE...).

 

 

Un rapport plus récent réalisé par le même organisme révèle que : « Parmi les autorités interrogées, beaucoup ont estimé que les études du FMI étaient hautement prévisibles et ne permettaient pas l’expression de points de vue alternatifs. Cette opinion concernait l’ensemble des productions analytiques du Fonds » (BEI, « Research at the IMF : Relevance and utilization », Washington, DC, 20 mai 2011 en ligne sur www.ieo-imf.org).

 

 

Comme l’affirmait, Joseph Stiglitz, ancien n°2 de la Banque mondiale entre 1997 et 2000 : « Si l’on examine le FMI comme si son objectif était de servir les intérêts de la communauté financière, on trouve un sens à des actes qui, sans cela, paraîtraient contradictoires et intellectuellement incohérents » |3|. Loin de servir l’intérêt des populations affectées par la crise, loin d’agir pour le plein emploi comme ses statuts l’exigent, le FMI est au service des grandes puissances et des entreprises transnationales parmi lesquelles les grandes sociétés financières privées jouent un rôle fondamental. Dans ce contexte, à l’aune des conditions de vie des plus démunis dont l’amélioration devrait guider toute politique digne de ce nom, il est nécessaire d’agir pour sa dissolution et son remplacement par une institution démocratique et centrée sur la garantie des droits fondamentaux, en un mot une institution « utile ». Tout le contraire du FMI actuel…

 

 

Notes

|1| Chaque passage en gras dans le texte est dû au surlignage par l’auteur de cet article.

|2| Voir La dette ou la vie, sous la direction de Damien Millet et Eric Toussaint, 2011, p. 99-101.

|3| Joseph Stiglitz, La grande désillusion, Fayard, 2002, p. 269.

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05 août 2011

Une nouvelle tempête approche sur les marchés financiers

Par Michel Rocard, ancien Premier ministre.

 

La crise financière de type 2007-2008 peut-elle se reproduire ? J'ai eu souvent l'occasion de dire mon inquiétude sur l'insuffisance des conclusions, et par conséquent des décisions consécutives aux trois réunions du G20.

 

 

On a quelque peu intensifié les ratios de sécurité, mais pour les banques seulement, et on ne les a pas étendus aux autres opérateurs sur les marchés. Rien ne borne, toujours, le champ illimité des marchés « virtuels », c'est-à-dire des marchés de produits dérivés déconnectés de tous contrats d'économie réelle, et rien n'est fait non plus pour limiter la propension des grandes banques, surtout la Fed américaine, à inonder le monde d'un volume hallucinant de liquidités créées pour la spéculation et totalement étrangères à toute orientation vers l'investissement.

 

 

Il n'y a donc aucun frein à ce que se reproduisent des bulles financières de même nature que celle qui explosa en 2007-2008. Les paradis fiscaux n'ont guère perdu de leur ampleur ni naturellement de leur anarchique volatilité. Le léger renforcement des autorités de contrôle ou de régulation bancaires qui est tout de même intervenu n'est en rien à la hauteur des enjeux. Et, surtout, les gouvernements ont refusé de rétablir la séparation absolue entre banques de dépôts et banques gérant des risques, qui serait la seule mesure capable de nous prémunir assez largement contre le déferlement de trillions de dollars dans un tsunami financier que pourrait provoquer n'importe quelle explosion d'une bulle sectorielle.

 

 

Autre chose s'est ajouté. On a en 2008 empêché la mutation d'un krach boursier en récession grâce à la transformation partielle de la dette privée menacée en dette publique. Ce coup génial a réussi, et il est en partie à l'origine de la nouvelle crise qui menace, celle de la dette publique. Depuis plus de vingt ans, la dominance nouvelle du capitalisme financier sur les économies contemporaines a mis les Etats en situation de devoir emprunter massivement. Une des règles du nouveau jeu établie un peu partout dès les décennies 1970 et 1980 fut l'interdiction faite aux banques centrales d'émettre la monnaie.

 

 

Cette idée dangereuse, émise en France par Jacques Rueff dès 1958, généralisée en Europe dans les vingt ans qui suivirent, avait pour objet de limiter la propension des économies capitalistes à pratiquer l'inflation dès qu'elles étaient en plein-emploi. Mais elle eut surtout ce résultat terrifiant d'obliger les Etats à emprunter aux taux du marché de la monnaie émise par les banques privées pour assurer leur trésorerie, créant ainsi un puissant freinage à l'investissement public, un énorme flot de dépense publique nouvelle et irrépressible et une gigantesque rente de situation pour l'appareil bancaire privé.

 

 

C'est ainsi qu'on est arrivés, avant la crise de 2008, à une dette publique comprise entre 50 et 100 % du PIB en Europe et dépassant 100 % aux Etats-Unis. Le traitement de la crise de 2008 a tout aggravé.

 

 

En outre, 17 pays d'Europe se sont donné une monnaie commune, l'euro. Ils ne peuvent donc plus dévaluer chacun de leur côté. C'est un progrès collectif important, mais qui suppose que l'euro soit géré comme une vraie monnaie commune, c'est-à-dire avec une totale solidarité. Imagine-t-on, avant l'euro, que la France ait pu renvoyer la Seine-Saint-Denis ou la Corse devant les marchés financiers pour solder leur dette internationale ? Il est encore possible de parer à tout cela. Les techniques financières sont brutales mais connues. Mais il n'est plus possible de le faire dans le respect des exigences nationales souveraines de chacun. Les Etats-Unis devront renoncer à l'impérialisme du dollar, l'Allemagne doit renoncer au rêve de voir l'euro géré comme si les 16 autres pays de la zone avaient la même histoire et la même culture qu'elle. La tempête qui s'annonce comportera de grands bouleversements.

Cet article est publié en collaboration avec Project Syndicate, 2011.


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