28 juin 2009

Baisser les hauts salaires pour créer des emplois

Je viens de découvrir le blog de Jean Matouk sur Rue89.

Je vous propose ce billet qui date de mars 2009:

Il y a une dizaine de jours, on apprenait que le PDG d'Eiffage, Jean François Roverato, diminuait son salaire de 10% à 1 600 000 euros annuels, en raison des moindres performances de l'entreprise qu'il dirige. Ce salaire n'est pas parmi les plus élevés des dirigeants salariés. Il est loin des 4 millions d'euros du haut du tableau du CAC 40. Face à ces chiffres, l'économiste un peu iconoclaste fait un rêve. Baisser les hauts salaires pour créer ou maintenir des emplois.

Imaginons que Jean François Roverato ait baissé son salaire à 600 000 euros annuels, ce qui lui laisse encore 50 000 euros mensuels pour vivre, que faire du million ainsi économisé ? Admettons que le coût moyen d'un emploi de base soit de 20 000 euros par an ce qui est à peu près le smic avec charges sociales. Avec le million économisé sur la rémunération du président, Eiffage pourrait créer ou maintenir 30 emplois en CDI.

Imaginons maintenant qu'un sacrifice proportionnel soit imposé aux, ou plus idéalement décidé par, les 100 plus hauts salariés d'Eiffage.
Gageons qu'alors, ce sont 300 ou 400 emplois qui seraient en jeu, dans l'entreprise même, ou, indirectement, chez ses sous-traitants.

Et quel effet, croyez vous qu'aurait un tel « geste » sur le climat social au sein des quelques 50 000 salariés d'Eiffage ?
Il permettrait sans aucun doute de signer, avec les organisations syndicales, un accord temporaire de réduction, toujours inversement proportionnelle au niveau de rémunération, de tous les salaires supérieurs au salaire médian, ce qui permettrait peut être de sauver ou de créer 1000 ou 2000 emplois.

Généralisez cela aux cent plus grandes sociétés françaises et vous pouvez espérer un impact sur plusieurs dizaines de milliers d'emplois.

 

L'exemple des cadres de Renault

Utopie ? Renault, qui vient par ailleurs, fort opportunément, de ramener une partie de la fabrication de la Clio en France, nous montre le chemin. Afin de rendre plus juste l'indemnisation du chômage partiel (les ouvriers n'y touchent que 60% de leur rémunération, alors que les cadres, dépendant d'un accord de branche, perçoivent la totalité de leur salaire), les cadres ont accepté d'abandonner des jours de RTT, pour améliorer l'indemnisation des ouvriers.

Ce n'est pas un gros sacrifice. Mais cela prouve que le sens de la solidarité, si ténu « en haut », existe « juste en dessous ». Cela va , en tous cas, dans le bon sens, exactement à l'inverse des bénéfices sur stocks options que se concoctaient encore très tranquillement les dirigeants de la Société Générale.

 

Dans cette crise, qui est effectivement la plus profonde vécue par le monde développé depuis celle de 1929, plus profonde que celle de 1975 après le premier « choc » pétrolier, la réduction de l'éventail des revenus est la clé du maintien de la paix sociale, fortement menacée aujourd'hui.

Resserrer l'éventail des revenus, dès leur distribution primaire dans l'entreprise, afin de limiter au minimum les réductions d'effectifs, tel devrait être l'impératif catégorique de tous les chefs d'entreprise.

Et que l'on ne nous amuse pas avec le risque de fuite des cadres et des dirigeants. Dans quels pays iraient-ils aujourd'hui ? Le « marché mondial » des dirigeants est une invention pure et simple. Les sociétés d'origine française sont dirigées, dans leur immense majorité, par des Français, même si leur capital est aux mains de fonds de pensions, les allemandes par des Allemands et les américaines par des ressortissants des Etats-Unis.

 

Revenir sur toutes les baisses d'impôt

 

Mais les inégalités se mesurent aussi au niveau des revenus disponibles, après impôt. Et elles doivent donc aussi être corrigées par l'impôt. Entre 1999 et 2008, les salaires bruts ont augmenté de 42%, les bénéfices commerciaux et honoraires de 50% et l'impôt sur le revenu des personnes physiques de 16%.

Comme ce dernier n'est payé que par les 50% les plus favorisés, la conclusion est claire : hauts salariés , commerçants et professions libérales ont été les grands gagnants des baisses d'impôt.

 

Nicolas Sarkozy a raison de dire qu'il n'a pas été élu pour augmenter les impôts. Il a même été élu pour le contraire. Le cœur de son électorat, outre les personnes âgées, soucieuses de la sécurité, et le monde rural traditionnellement à droite, était constitué par les cadres, commerçants et professions libérales, et réclamait ces baisses. Il les a satisfaites avec la loi de juillet 2007.

Mais Nicolas Sarkozy s'est aussi fait élire comme « président du pouvoir d'achat » et en proposant de « travailler plus pour gagner plus ». Malheureusement la crise provoque et va provoquer exactement l'inverse. Moins de gens vont travailler. Ceux qui travaillent travailleront souvent moins. Et le pouvoir d'achat va stagner ou baisser.

Il serait donc à la fois légitime et prudent que le Président change aussi profondément sa politique et revienne sur les baisses d'impôt. Celles qu'il a fait voter et même celles de ses prédécesseurs. Certains membres de sa majorité le lui suggèrent ! Timidement. Pour les revenus au dessus de 300 000 euros annuels. On peut descendre plus fortement la barre, à la moitié, par exemple , et toujours à proportion du revenu, sans réduire à la pauvreté les contribuables ainsi atteints.

 

Que faire des fonds ainsi récupérés ? Disons entre 15 et 20 milliards. Pour une première part, faire un effort sur les subventions aux plus pauvres. Pour une seconde investir encore dans la recherche. Enfin réduire le déficit et la dette ! Ressouder une société que la crise va déliter plus encore et préparer son avenir, tels sont aujourd'hui les deux seuls devoirs de nos gouvernants.

25 juin 2009

Nicolas Sarkozy emprunte une mauvaise voie !

Dans son discours devant le Congrès, Nicolas Sarkozy a lancé l’idée d’un grand emprunt. Cet emprunt servira à financer des investissements destinés à préparer le futur. On a hâte d’avoir plus de détails…

Mais revenons sur cette idée de grand emprunt national.

« Notre idée, c'est de solliciter les Français, en tout cas pour une part, parce qu'au fond, derrière cet emprunt, il y a l'idée d'associer la Nation à cet effort », a expliqué François Fillon.

La ministre de l'Economie, Christine Lagarde, s'était elle aussi prononcée mercredi matin pour un emprunt mixte particuliers-marchés.

S’il s’agit d’emprunter sur les marchés, je ne vois pas bien la différence avec la dette publique « traditionnelle »…mais il fallait bien que Nicolas Sarkozy justifie sa parade devant le Parlement par des une annonce « forte », pour faire oublier que c’était juste histoire de faire son intéressant !

Quant à l’emprunt auprès des français, l’expérience (emprunts Pinay, Giscard et Balladur) a montré que cela coûtait cher aux finances publiques. De plus, qui souscrira cet emprunt ? Ceux qui disposent d’épargne, c’est-à-dire majoritairement les plus fortunés (les 10 % de ménages qui gagnent le plus reçoivent 25 % du total des revenus distribués, mais ils possèdent 46 % du patrimoine des ménages). Pour eux, c’est le beurre et l’argent du beurre. En effet, les réformes fiscales leur ont permis de faire de faire des économies substantielles d’impôts, qu’ils n’ont pas dépensé mais épargné. Avec l’emprunt, ils auront la possibilité de prêter cet argent à l’Etat et de toucher par la suite des intérêts…Jackpot !

Si Nicolas Sarkozy avait vraiment voulu faire une annonce « forte », il aurait annoncé qu’il revenait sur les réformes fiscales de ces dernières années. Pas seulement le bouclier fiscal, mais aussi les réformes sur les droits de successions et surtout la réforme de l’impôt sur le revenu (diminution du nombre de tranches, intégration de l’abattement de 20% dans les taux).

Cela permettrait à l’Etat de récupérer environ 30 milliards d’€ par an …Voilà des ressources pour financer les investissements…

La droite, par ses réformes fiscales injustes et inefficaces, a privé l’Etat de ressources et le contraint à emprunter, vraisemblablement auprès des principaux bénéficiaires de ces réformes. Quel gâchis !

«Associer la Nation à l’effort », pour reprendre les mots du porte-parole du Président (autrefois appelé Premier Ministre), passe par une fiscalité plus juste et notamment par un grand impôt progressif sur le revenu.

 

PP

 

PS : Au nombre des secteurs prioritaires que l'emprunt financerait, François Fillon a cité « les biotechnologies, l'énergie du futur, les véhicules électriques, un certain nombre de secteurs dans le domaine alimentaire ou dans le domaine de la santé, l'éducation en général ».

Dans le même temps, Xavier Darcos annonce la suppression de 16000 postes dans l’Education en 2010…

Sans commentaire !

04 juin 2009

Une question piège pour Xavier Bertrand

Hier soir Xavier Bertrand, l'onctueux secrétaire général de l'UMP, était l'invité du Grand Journal de Canal+.  Bon, je l'avoue, quand j'évoque Xavier Bertrand « onctueux » n'est pas le premier qualificatif qui me vient à l'esprit, mais je ne souhaite pas entamer de polémique !

Quoiqu'il en soit, il a eu l'air passablement embêté par une question d'un des deux chroniqueurs. La question était pourtant simple : « Pour qui voteront les députés UMP lors de l'élection du Président de la Commission Européenne ?».

Malgré l'insistance du chroniqueur, Xavier Bertrand a botté en touche au prétexte que ça n'intéressait pas les français qu'il rencontrait. Je n'ai pas la prétention d'être aussi proche des français qu'un dirigeant de l'UMP, mais ce que je sais, c'est qu'ils ont horreur d'être pris pour des cons !

Pourquoi n'a-t-il pas répondu ? Tout simplement parce qu'il n'avait pas envie de dire à une heure de grande écoute que les députés UMP reconduiront José Manuel Barroso et une commission de la même tonalité libérale que la précédente !

« Quand l'Europe veut, l'Europe peut », tel est le slogan de l'UMP pour cette campagne, avec à côté, la binette de notre cher Président Nicolas Sarkozy. Sous-entendu, quand l'Europe est dirigée par un homme fort, elle est efficace, comme sous la présidence française...

Mais l'Europe que veut Nicolas Sarkozy est une Europe des gouvernements, qui considère comme quantité négligeable les institutions européennes. La vraie construction européenne nécessite non pas l'apparent volontarisme de quelques dirigeants, mais l'élaboration d'institutions aptes à faire émerger et à défendre l'intérêt général européen.

Quel est le bilan de la présidence française de l'Union Européenne ?

On nous dit : « un plan de relance de 200 milliards d'€ ». En fait, il s'agit de la juxtaposition de plans nationaux sans réelle cohérence entre eux. L'Union n'a réussi à débloquer que 5 « petits » milliards d'€.

En matière « sociale », il y a eu la directive « Temps de travail » qui a porté à 65 heures la durée maximale de travail hebdomadaire contre 48 heures auparavant. Jusqu'à présent, Les « 65 heures » étaient une possibilité (« opt-out ») octroyée au Royaume-Uni, c'est désormais le droit commun européen. Cela a été possible grâce notamment à l'accord du ministre du travail français de l'époque, un certain Xavier Bertrand !

On peut citer également le coup d'arrêt dans la construction de la politique de défense européenne qu'a constitué la réintégration par la France du commandement intégré de l'OTAN...

Bref, une Europe économiquement faible, socialement rétrograde, stratégiquement sous domination des Etats-Unis...

Quand l'Europe peut...mieux faire !

Le 7 juin, pour l'Europe et pour la France, il faut faire échec à l'UMP (et à Sarkozy) !

Cela ne garantira pas l'avènement immédiat d'une Europe sociale et progressiste, mais nous aurons la certitude que l'Europe « marché unique » et « uniquement marché » connaîtra au moins un coup d'arrêt.

 PP

30 mai 2009

Le progrès social selon Sarkozy et l'UMP

14 mai 2009

Un rapport de plus...

Suite à son intervention télévisée de février 2009, Nicolas Sarkozy avait demandé un rapport sur les revenus en France au directeur de l'Insee (J.P. Cotis qui, pour la petite histoire, a été un de mes prof. d'économie).

Il s'agissait d'avoir des données « objectives » afin d'évaluer la faisabilité de sa grande trouvaille des « trois tiers » pour le partage des bénéfices. Pathétique tentative du candidat du "pouvoir d'achat" pour tenter de tenir sa promesse !

Ce rapport a été remis le 13 mai au Président de la République (Partage de la valeur ajoutée, partage des profits et écarts de rémunérations en France).

Bien sûr, les principaux éléments ont déjà « fuité ». Patrick Artus (directeur des études économiques chez Natixis, banque d'investissement filiale de Banque Populaire et de la Caisse d'Epargne et dans tous les mauvais coups : subprime, Madoff...) l'a brièvement commenté sur France Inter :

  • 1) Il n'y a pas de déformation du partage de la valeur ajoutée
  • 2) Les inégalités de revenus n'augmentent pas vraiment
  • 3) On peut toutefois noter une augmentation importante des plus hauts revenus

 Déformation du partage de la valeur ajoutée ?

Selon Patrick Artus, la tendance à la baisse de la part des salaires dans la valeur ajoutée est moins marquée en France que dans les autres pays européens. Effectivement, certaines analyses (notamment celle de Denis Clerc que j'ai évoquée dans une note précédente) aboutissent à la conclusion que, hormis le pic des années 80, la part des salaires est à peu près constante depuis environ quinze ans.

Il est vrai que la France n'a pas suivi le chemin de l'Allemagne qui a  connu une véritable « glaciation salariale » depuis plus de 10 ans et une libéralisation féroce du marché du travail (à l'initiative du « socialiste » Schröder). Certes, celui a permis à ce pays d'être le champion du monde des exportations, mais au détriment de ses  « partenaires » européen (dont la France) et au détriment des allemands eux-mêmes. En 2008, 3 millions d'enfants allemands vivaient sous le seuil de pauvreté (2 fois plus qu'en 2005). Dans certains secteurs de l'économie, par exemple chez les coiffeurs, des salaires horaires inférieurs à 5 euros ne sont pas rares. Environ 1,7 million de personnes travaillent, et complètent un salaire de misère avec l'aide sociale. Et 17 ans après la Réunification, dans quasiment toutes les branches, le travail est moins payé à l'est... 

Pour revenir à la France, on aurait tort de se réjouir hâtivement de cette apparente meilleure situation. En effet, en creusant un peu on s'aperçoit de plusieurs problèmes. Tout d'abord, les salaires incluent les cotisations sociales. Or entre 1970 et 2005, la part des cotisations sociales salariales est ainsi passée de 5,6% à 16,1% (notamment en raison de la CSG) de la masse salariale. Si bien que les salaires nets ne représentent plus que 59% de la masse salariale, contre 71%.

En fait, une part importante du financement de la protection sociale a été transférée des entreprises vers les salariés...notamment en raison des nombreuses exonérations de cotisations sociales.

Un autre phénomène est à l'œuvre : la création d'emplois peu productifs. Entre 1997 et 2007, les effectifs des sociétés non financières ont augmenté en effet de presque 2,5 millions, passant de 11,6 à 14,1 millions. Dans les années 1987-1997, la croissance était en revanche essentiellement intensive : l'augmentation des effectifs était faible (ils étaient passés de 10,9 à 11,6 millions en équivalent temps plein dans les sociétés non financières) et l'essentiel de l'accroissement de la production résultait de gains de productivité par travailleur.

Des secteurs comme les services à la personne sont les champions des empois de mauvaise qualité : mal payés, à temps partiel, précaires...

On comprend bien que, même si la part du gâteau ne diminue pas, nous sommes plus nombreux à nous la partager donc que la « portion individuelle » se réduit...d'où les difficultés individuelles.

Et les inégalités ?

En France, la moitié des salariés en temps complet gagnent moins de 1 500 euros nets. Celui qui gagne plus que 4 000 euros figure parmi les 5% les mieux rémunérés. A 6 000 euros, on entre dans les 2% les mieux payés. Mais ces données constituent des moyennes, qui ne portent que sur les temps complets et sont trompeuses: les salaires perçus sont très inférieurs, notamment pour les femmes, du fait du temps partiel (plus de 4 millions de salariés travaillent à temps partiel). Ainsi, la moitié des femmes salariées touche moins de 1 045 euros, bien loin du salaire médian en équivalent temps plein (1 500 euros).

Les femmes sont notamment surreprésentées dans le secteur des services à la personne, qui propose des jobs en moyenne à tiers-temps...

20090514- Rapport_Insee_1.JPG

Dans le même temps, les revenus des plus riches explosent

 

20090514- Rapport_Insee_2.JPG

Conclusion

Plutôt que des systèmes miracles de répartition des profits, dont on se doute bien qu'ils se traduiront tôt ou tard par une baisse des salaires fixes, la solution passe par la remise en cause de la logique délétère de ces dernières années et qui se traduit notamment par :

  • Une baisse des impôts progressifs au bénéfice des plus riches (30 milliards d'€ par an)
  • Une baisse des droits de succession qui contribuent à la réapparition d'une société de rentiers
  • Une part grandissante des profits distribués sous forme de dividendes
  • Des exonérations de cotisations sociales pour les entreprises sans contrepartie d'emplois et reportant le financement de la protection sociale sur les salariés
  • La création d'emploi précaires (2 millions) et à temps partiel (4,5 millions)
  • L'accent mis sur des secteurs peu productifs (voir les nouvelles incitations fiscales du second plan «services à la personne»)
  • L'abandon de l'effort en faveur de l'éducation (le taux de scolarisation à 18 ans est passé de 85 % en 1995 à 79% en 2007)

PP

 

 

 

 

13 mai 2009

Supprimer le juge d’instruction ?

Le « coup de gueule » d'Eva JOLY

Ancienne magistrate   

 

Monsieur le président,


Supprimer le juge d'instruction ne constitue pas une simple réforme de notre système pénal, mais porte atteinte au plus haut de nos principes, celui de la séparation des pouvoirs et de l'indépendance de la justice à l'égard du pouvoir politique

Votre discours ne mentionne aucune garantie d'indépendance pour les  enquêtes.

Ce silence, dans un domaine qui constitutionnellement vous échoie,  porte la marque du stratagème politique.  

Mais le verbe haut et toute la rhétorique du monde ne suffiront pas pour convaincre les Français qu'un parquet soumis aux instructions du ministre constitue une meilleure garantie pour le justiciable qu'un juge indépendant.  

Vous affirmez que notre pays est marqué par une tradition de "rivalité" entre le politique et le judiciaire.

La rivalité n'est pas du côté des juges, elle est le fruit de la peur des politiques.

Vous pensez que la légitimité politique prime sur tous les pouvoirs. Or c'est précisément pour contenir le désir de toute-puissance qui s'empare naturellement des gouvernants que les Lumières ont forgé le concept de séparation des pouvoirs.

John Locke l'a observé justement : "C'est une expérience éternelle, que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ; il va jusqu'à ce qu'il  trouve des limites."

Il ne fait pas bon en France incarner une de ces limites. Plus d'un magistrat en France peut en témoigner. 

Qui peut encore croire que le juge d'instruction est "l'homme le plus puissant de France" ?

Certainement pas vous, Monsieur le président. L'homme le plus  puissant de France, c'est vous.

Vous avez le pouvoir de faire saisir un tribunal arbitral qui attribue 285 millions d'euros à un de vos soutiens. 

Vous avez le pouvoir de déguiser une grâce individuelle à un préfet dévoyé en grâce collective.


LE SPECTACLE DE L'IMPUNITÉ 

A de rares exceptions, en matière financière, il n'y a plus que des enquêtes  préliminaires, et des dossiers bouclés dorment dans les tiroirs.

La liste des  enquêtes non effectuées est impressionnante : les soupçons de corruption à  l'encontre de Christian Poncelet, ex-président du Sénat ; les flux financiers allégués de Jacques Chirac au Japon ; les fortunes apparemment mal acquises des présidents africains placées en France ; le rôle supposé de la BNP Paribas dans  les montages corrupteurs au Congo-Brazzaville et Congo-Kinshasa. 

La justice aurait dû enquêter pour crever l'abcès.

Elle ne l'a pas fait,  laissant se répandre le poison du soupçon et le spectacle de l'impunité.

Une justice dépendante, c'est une justice qui n'ouvre pas d'enquête lorsque les faits déplaisent au pouvoir.

Rappelez-vous du massacre des Algériens à Paris le 17 octobre 1961. Il n'y eut jamais aucune enquête ! Aucune condamnation ! Parce que le parquet ne le jugea pas opportun. Est-ce cette face-là de la justice qu'il faut faire ressortir au XXIe siècle ?  

Le juge d'instruction est le fruit de notre histoire. Il n'existe pas ou a disparu en dehors de nos frontières. Il peut évidemment être supprimé, mais à condition que sa disparition entraîne davantage de démocratie et non davantage d'arbitraire.

Peu importe qui mène les enquêtes pourvu que les magistrats soient préservés des pressions ; pourvu que les investigations puissent être conduites, ne soient pas étouffées dans l'œuf. 

Vous voulez confier les enquêtes au parquet ?

Cela se peut, mais il faut alors rendre le parquet indépendant de votre pouvoir, ce qui, vous en conviendrez, n'a guère été votre choix.

Les contempteurs des juges d'instruction affirment qu'il  est impossible d'instruire à charge et à décharge. Si le parquet enquête, il héritera du même dilemme. A moins que vous n'ayez l'intention d'accorder aux  avocats un pouvoir d'enquête. Non seulement la justice sera aux ordres, mais elle deviendra inégalitaire, à l'image de la justice américaine. 

En somme, vous aurez pris le pire des deux systèmes : l'arbitraire et  l'inégalité.

Face à un projet qui foule aux pieds l'idéal de 1789 d'égalité des citoyens devant la loi, face à une réforme qui risque de transformer notre pays en République oligarchique, à la solde de quelques-uns, j'appelle les Françaises et les Français épris de justice à la mobilisation contre votre projet.

Eva Joly, ancienne magistrate 

06 mai 2009

Encore et toujours...

De retour de quelques jours de vacances, je vous livre quelques réflexions sur différents sujets…Vous ferez le tri !

 

Malgré tous les discours de Nicolas Sarkozy sur le « retour de l’Etat » et autres « nécessaires régulations », force est de constater que le gouvernement persiste avec acharnement dans sa logique libérale et de régression sociale, comme si de rien n’était.

 

Tout d’abord, Brice Hortefeux a remis sur le tapis le débat sur le travail du dimanche. En matière de politique économique et sociale, n’y-a-t-il pas de sujets plus prioritaires ? Alors que l’Insee prévoit plus de 380 000 suppressions de postes pour le seul premier semestre 2009, est-il vraiment utile d’agiter ce chiffon rouge ? Cet acharnement dogmatique dans la remise en cause des droits des salariés est vraiment contre-productif en période de crise. On sait bien que le travail le dimanche ne créera pas plus d’activité.

 

Cet entêtement dans l’erreur du « travailler plus pour gagner plus » se matérialise également dans la poursuite du suicidaire dispositif des heures supplémentaires défiscalisées. Suicidaire pour l’emploi : depuis fin 2007, l’augmentation du nombre d’heures supplémentaires a représenté l’équivalent de 90 000 postes de travail. Suicidaire pour les finances publiques : ce dispositif coûte entre 3 et 4 milliards d’€ à la collectivité. Le gouvernement qui invoque à tout bout de champ son « pragmatisme » pourrait en faire la preuve en redéployant ces sommes vers des actions plus utiles pour soutenir l’activité.

 

Autre domaine où l’on peut douter de la bonne utilisation des fonds publics : la baisse de la TVA pour la restauration (de mémoire cela représente près de 3 milliards d’ €). Cette baisse de la TVA est censée permettre la création d’emplois, la baisse des prix, et l’amélioration des conditions de travail. Comment sera contrôlée l’atteinte de ces objectifs ? Comment s’assurer que cet allègement de TVA ne se transformera pas exclusivement en augmentation de marge ? Hervé Novelli, ministre en charge du dossier, a « la » solution : les consommateurs feront jouer la concurrence…Il a également parlé de « contrat » entre les représentants du secteur et l’Etat et la création d’une commission (une de plus !) chargée de vérifier le bon comportement de la profession. N’existe-t-il pas de moyens plus simples et plus efficaces ? Par exemple pourquoi ne pas tout simplement conditionner les allègements à des engagements précis en matière d’embauches ou d’améliorations des conditions de travail (rémunérations, horaires…) ? Un peu à la façon des lois sur les 35 heures (qui étaient loin d’être parfaites mais avaient le mérite de conditionner les aides à des objectifs chiffrés). Plus que de recourir à une « commission » dont on ne sait pas précisément quelles seront ses attributions, ni même sa composition, les Directions Départementales du Travail auraient pu avoir pour objectif de vérifier, au plus près du terrain, la bonne application des engagements…

 

Alors que le plan Borloo sur les « services à la personne » avait contribué à la création d’emplois précaires et mal rémunérés, on nous nous annonce un nouveau plan dans ce domaine. Le principe est toujours le même : des exonérations fiscales pour ceux qui ont recours à des emplois à domicile (ménage, garde d’enfant, soutien scolaire…). Contrairement aux fanfaronnades sur le thème du « gisement d’emploi », la réalité des conséquences du plan Borloo est la suivante :

* 80 000 emplois créés …mais en moyenne à tiers temps

* Un coût de 4 milliards d’ € par an (soit 50 000 € par emploi)

* Un salarié sur deux du secteur  a touché moins de 1700 € nets par …an

Avec de tels résultats, on voit qu’il était urgent de persister dans cette voie !

Il ne s’agit pas de remettre en cause l’utilité sociale des services à la personne, mais les sommes dépensées (majoritairement au bénéfice des plus aisés) auraient vraisemblablement été mieux utilisées pour la création d’un service public de l’enfance au bénéfice de tous, avec des emplois de qualité garantissant revenu et formation.

 

Enfin, on peut parler de la loi HPST (Hôpital, patients, santé, territoires) dite loi « Bachelot ». Sous le prétexte d’une meilleure organisation des soins, elle encourage la création de Groupements de coopération sanitaire (GCS) qui pourront associer des établissements publics et privés. Ces CGS conduiront au transfert d’une part croissante des soins vers les établissements privés. Dans la mesure où ces établissements pratiquent des dépassements d’honoraire, cela aboutira à un renchérissement du coût global des soins (rappelons qu’aux Etats-Unis, où plus de la moitié des dépenses de santé sont privées, les dépenses de santé par habitant sont de 6300 dollars contre 3500 en France). D’autant plus que la tarification à l’activité (T2A) les encourage à pratiquer les actes les mieux rémunérés, laissant à l’hôpital public la prise en charge des pathologies les plus lourdes et les plus complexes, contribuant à la dégradation de leur « rentabilité ». Cette logique perverse déstabilise le système de santé français. Et, contrairement à ce qui a été annoncé, cette loi ne prévoit rien de bien concret pour lutter contre les « déserts médicaux »…

 

Pour terminer, les propos d’un banquier new-yorkais, un certain Ron Gilbert, rapportés par Aujourd’hui en France (25/04/2009): « L’administration doit faire attention à ne pas briser ce qui fait la force de Wall-Street. Les bonus des banquiers doivent être préservés car sinon les gens compétents, capables de relancer la machine, et il y en a, risquent de partir à l’étranger. »

Ce qui a fait la force de Wall-Street est en grande partie responsable de la faiblesse actuelle de l’économie américaine…et mondiale. Ceux qui sont capables de relancer la machine sont également ceux qui ont largement contribué à l’abîmer considérablement ! Quoiqu’il en soit, ce genre de propos me conforte dans mon idée que l’on ne peut pas s’en remettre à la bonne volonté des acteurs du système et qu’il faut encadrer strictement le système financier.

 

PP

07 avril 2009

Communication politique

Quand la communication moderne rejoint la propagande...

podcast



podcast


PP

27 mars 2009

Parole politique

La parole politique analysée par deux chroniqueurs de la matinale de France Inter (tellement appréciée par notre cher Président).

Le "parler cash" décortiqué...

podcast

Je trouve le passage sur Laurent Wauquiez très pertinent.


Dans un autre genre...

podcast


PP

17 mars 2009

Heures supplémentaires : il faut arrêter les frais

Je vous invite à signer la pétition initiée par Alternatives Economiques et soutenue par Marianne.

Pour signer, cliquez ici.

Au moment où la crise provoque une vive remontée du chômage, en particulier chez les jeunes, il faut revenir sur les exonérations sociales et fiscales accordées aux heures supplémentaires. En effet, dans le contexte actuel, l’emploi doit être la priorité absolue de l’action des pouvoirs publics. Or, les exonérations fiscales et sociales décidées en 2007 ne visaient qu’à accroître le nombre des heures supplémentaires effectuées par les salariés déjà en activité. Et, en dépit de la récession, le nombre des heures supplémentaires déclarées a en effet progressé de près de 40 millions entre le quatrième trimestre de 2007 et la même période de 2008, soit l’équivalent de 90 000 emplois à plein temps. Ces mesures contribuent donc manifestement à dissuader les entreprises qui en auraient la possibilité d’embaucher des jeunes ou des chômeurs alors que les quelques trois à quatre milliards d’euros qui leur ont été consacrés en 2008 pourraient avantageusement être mis au service de la création d’emplois. C’est pourquoi nous demandons au gouvernement et au parlement d’abroger sans délai les mesures défiscalisant les heures supplémentaires et les exonérant de cotisations sociales.

Toutes les notes