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30 octobre 2011

Arnaud Montebourg annonce la création d'un mouvement politique

Au lendemain des Primaires, Arnaud Montebourg annonce la création d'un mouvement politique à partir du mouvement “Des idées et des rêves”.  Dans le Journal de Saône-et-Loire de ce jour, il détaille comment bâtir la Nouvelle France.

Le journal de Saône-et-Loire - mardi 25 octobre
 
Pour Arnaud Montebourg, la bataille des « idées nouvelles pour construire la “Nouvelle France” et la nouvelle gauche » ne fait que commencer.
 

En novembre à Frangy-en-Bresse, vous déclariez votre candidature à la présidence de la République. Après ces primaires qui ont rencontré un succès populaire, quel bilan tirez-vous d’une campagne de plus de dix mois au terme de laquelle vous récoltez 17,2 % des voix ?
J’ai mené une campagne d’idées nouvelles en proposant des solutions qui ont modernisé la gauche et lui ont permis de changer. Grâce à cette campagne, le centre de gravité de la gauche s’est modifié. Les gens se sont portés sur ma candidature pour défendre des causes politiques que personne ne prenait en charge : lutte contre la corruption, contre les dégâts de la mondialisation, mise au pas de la finance, etc. Ces idées sont à présent au cœur de la campagne présidentielle. Je constate qu’Henri Guaino reprend mes idées, que Mélenchon déclare reprendre mon flambeau et que bien d’autres s’approprient les idées que j’ai portées. Je ne peux pas ouvrir un journal ou écouter un édito sans entendre parler de démondialisation ! Pas plus tard que ce matin [hier, NDLR], j’ai croisé le ministre des Affaires étrangères du Venezuela qui s’intéressait à mon travail, à travers mon livre, Votez pour la démondialisation, traduit en espagnol. Ces idées, parce qu’elles apportent des réponses aux problèmes actuels, progressent dans les esprits. Enfin, cette campagne m’a permis de faire connaître notre département, l’action du conseil général de Saône-et-Loire, du travail que j’y mène avec les élus. Cela m’a aussi permis de faire connaître ma personnalité.
 

Comment se sont passées les discussions de l’entre-deux tour avec les deux « impétrants » comme vous les définissez ?
Tout d’abord, personne n’avait gagné à l’issue du premier tour. Si 460 000 électeurs se sont portés sur ma candidature plutôt que sur celles de deux finalistes, il y avait une raison. Je me suis retrouvé en position de demander à François Hollande et Martine Aubry des engagements écrits, via la lettre rendue publique. Je peux dire aujourd’hui que François Hollande est celui qui a le mieux compris ce besoin de complémentarité entre ses idées et les miennes. Il a souhaité fabriquer un tandem de deux personnes aux trajectoires éloignées. Il s’est montré volontaire pour jeter un pont entre nos deux rives. De l’autre côté, dès le soir du premier tour, l’entourage de Martine Aubry faisait savoir qu’elle s’intéressait à mes électeurs mais ne souhaitait pas faire évoluer ses positions. Elle a fait preuve d’une rigidité qui n’a pas arrangé notre rencontre du jeudi matin. Quand on veut être président de la République, on doit être capable d’entendre ce que dit le peuple, en l’occurrence des électeurs qui n’étaient pas un public de militants affidés. Dans sa réponse, François Hollande va beaucoup plus loin que Martine Aubry sur le système bancaire. Il va jusqu’à décider de l’abrogation d’une directive européenne, ce qui est novateur. Ensuite, j’ai laissé chacun libre de ses choix. Quant à moi, je ne me voyais pas taire le mien. Je pense que parmi les électeurs qui avaient voté pour moi, un quart ne s’est pas déplacé au second tour. Pour les autres, ils ont plutôt voté François Hollande et partagé mon choix personnel.
 

Avez-vous convenu d’un accord avec François Hollande, par exemple sur un éventuel poste au gouvernement ?
François Hollande n’a pas eu cette indélicatesse et moi non plus. L’histoire retiendra que celle qui m’a fait connaître ce genre de proposition est Martine Aubry. Mais cela ne m’a pas intéressé. Ce qui m’intéresse, c’est la politique qui sera menée par la gauche ; la question de qui la mènera et avec quelles personnalités passe forcément après.
 

Quelle place allez-vous prendre dans la campagne de François Hollande ?
Je vais faire campagne pour notre candidat tout en continuant de défendre mes idées. C’est ce que j’ai dit samedi lors de la convention d’investiture. Je n’ai pas l’intention d’avoir un rôle précis dans l’équipe de campagne. François Hollande est notre candidat et je suis, en quelque sorte, un de ses ailiers. Je m’exprimerai, quand ce sera nécessaire, pour porter une vision de la gauche nouvelle.
 

Vous voyez-vous comme la garantie, pour la présidentielle, du maintien à gauche de la candidature de François Hollande ?
Ce que je peux dire, c’est que je n’abandonne rien de mon message. C’est ensemble que François Hollande et moi-même avons rendu nos messages compatibles. Samedi, lors de son premier discours de candidat officiellement investi par le Parti socialiste, je l’ai entendu dire qu’il voulait « une Europe ouverte mais pas offerte ». Il a également fait le constat des dégâts provoqués partout par la mondialisation. Il déclare vouloir protéger nos industries qui subissent de plein fouet le dumping social. Je ferai donc, sans réserve, campagne pour François Hollande, comme le feront mes amis politiques.
 

Vous avez beaucoup expliqué, exemples historiques à l’appui, que les favoris des sondages de l’automne n’étaient jamais les vainqueurs du printemps. François Hollande échappera-t-il à la règle ?
D’abord, je note qu’il a employé samedi des mots de prudence à l’égard de ces sondages. Pour qu’il se qualifie au 2 e tour de la présidentielle, il a l’obligation d’être le candidat de tous les peuples de gauche en proposant un discours alternatif qu’il faudra sans doute approfondir.
 

Quels ont été le meilleur et le pire moment de ces dix derniers mois ?
Les meilleurs moments, incontestablement, furent les débats télévisés.
 

Parce que vous avez gagné, à chaque fois, trois points dans les sondages ?
[Sourires]. Parce que cela a été l’occasion, pour tout le monde — y compris moi-même –, de mesurer qu’il n’y avait pas qu’une voix au sein du Parti socialiste et qu’on avait le choix. Beaucoup de gens ont regretté, a posteriori et au vu de mon score final, de n’avoir pas voté pour moi car ils ont découvert que je pouvais gagner. Quant aux pires moments, je crois que c’était en janvier-février, quand nous avons dû, avec mon équipe, nous battre contre le système médiatico-sondagier qui refusait d’accorder du crédit à mes idées. Mais finalement, le succès est venu d’en bas, des gens qui lisaient Votez pour la démondialisation et le prêtaient à leurs amis. Peu à peu, la campagne a décollé grâce aux gens qui se sont retrouvés dans mon discours.
 

Aujourd’hui, quel avenir envisagez-vous pour la « Nouvelle France » que vous avez portée durant la campagne ?
Je vais construire un mouvement politique à partir du mouvement “Des idées et des rêves”. J’ai décidé de bâtir un think tank [réservoir à idées, NDLR] qui organisera la discussion avec les intellectuels qui m’ont apporté leur soutien (Emmanuel Todd, Michel Onfray et beaucoup d’autres). Je vais aussi lancer une université populaire itinérante qui animera ces débats et fera vivre des idées qui ont toute leur place, aujourd’hui, dans le débat public. Je créerai en Saône-et-Loire, une école de formation politique des cadres de la « Nouvelle France ».
 

Comment cette école va-t-elle se concrétiser ?
Il y aura des sessions pour les militants socialistes et ceux des autres partis de gauche de la « Nouvelle France » où ils viendront se former aux idées de demain pour ensuite porter ces propositions dans la société, au sein de leur association, de leur parti, etc. Nous allons également, dans les semaines qui viennent, lancer une revue en ligne pour alimenter ce débat. Il faut comprendre qu’avec la démondialisation, au-delà du score arithmétique des primaires, nous avons remporté une bataille culturelle. Ces idées sont en train de faire le tour du monde et elles vont infléchir beaucoup de choix politiques.
 

Mais avec la crise européenne des dettes souveraines, la démondialisation a-t-elle un avenir ?
Absolument. L’effondrement du système financier va conduire les gouvernements libéraux à prendre des décisions très douloureuses pour leur peuple dans le but injuste de protéger le système financier. C’est la mission de la gauche, au contraire, que de protéger la population en mettant en œuvre des solutions qui fassent payer la facture aux banques responsables de la crise, selon le modèle du pollueur-payeur.
 

Votre score aux primaires aura-t-il une influence sur les rapports de force au sein de la fédération saône-et-loirienne du PS ?
Nous avons une tradition de pluralisme au sein de la fédération et j’y suis attaché. J’ai des opposants dans le parti comme au conseil général, où l’opposition la plus virulente — et pas toujours la plus élégante – vient du Strauss-Kahnien maire d’Autun, Rémy Rebeyrotte. Il est nécessaire de maintenir ce pluralisme. Mais ce qui est sûr, c’est que la fédération sera en pointe sur certains engagements comme le non-cumul des mandats.
 

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27 août 2011

Primaires : soutien à la candidature d'Arnaud Montebourg

logo%2BArnaud%2BMontebourg.pngDans le cadre de la campagne pour les primaires socialistes, j’ai décidé de soutenir la candidature d'Arnaud Montebourg.

 

En effet, je pense que c’est le candidat qui apporte le plus de « sang neuf » dans le débat. Les deux principaux candidats, à savoir Martine Aubry et François Hollande, font quant à eux assaut de rigueur et de « normalité ». François Hollande s’est prononcé ces jours-ci pour un retour du déficit à 3% du PIB dès 2013, approuvé par Martine Aubry. C’est à peu près ce que propose la droite. Il est clair que ces deux là se positionnent dans la lignée des socialistes « bons élèves », bons gestionnaires d’un système qui prend l’eau de toutes parts…

 

Qu’on ne se méprenne pas sur mon propos, je ne crois pas à l’homme providentiel (pas plus qu’à la femme providentielle d’ailleurs). En revanche, je suis sensible aux arguments développés par Arnaud Montebourg, notamment dans ses deux ouvrages (Des idées et des rêves paru fin 2010, et Votez pour la démondialisation paru début 2011 qui reprend en le détaillant un chapitre du premier ouvrage).

 

Tout d’abord, il affiche sa volonté de transformer en profondeur le système. Pour cela, il réaffirme la prépondérance du politique sur l’économie et la finance. Il est favorable à un strict encadrement de la finance qu’il faut, selon lui, « domestiquer ».

 

Contrairement au projet socialiste qui demeure relativement productiviste, il a pris conscience que la croissance économique n’est pas la solution (il s’appuie notamment sur les travaux de Tim Jackson, auteur de « Prospérité sans croissance »). Il ne faut pas continuer à croitre, il faut transformer le système économique, notamment en changeant nos modes de consommation (en privilégiant la location) et de fabrication (la conception des produits devra intégrer le démantèlement et le recyclage, sous peine de pénalités pour les fabricants). Une attention particulière est portée aux plus pauvres, afin qu’ils ne soient pas pénalisés par le renchérissement des prix dû à la prise en compte du coût des atteintes à l’environnement (tarif différencié selon l’usage pour l’eau et l’électricité, taxe carbone progressive, investissement dans les transports en commun…).

 

Son projet repose également sur la remise en mouvement de la société en combattant les rentiers qui pèsent sur l’économie, que ce soient les grands groupes qui asphyxient leurs sous-traitants ou les héritiers qui s’enrichissent en dormant. Il propose de rendre plus progressif l’impôt sur les successions pour éviter la constitution de dynasties de rentiers, et donner sa chance au plus grand nombre. Concernant les rémunérations, il s’agit d’indexer les salaires sur la productivité des entreprises et de supprimer les stock-options qui déconnectent les salaires des dirigeants de la performance « réelle » de l’entreprise.

 

L’accent est mis sur la nécessité d’une base industrielle forte, fondée sur une politique industrielle volontariste. Malgré le développement des services, nous vivons dans un monde toujours plus industriel et de plus en plus dominé par la technique. La « France sans usine » est un leurre. Le renouveau productif s’appuiera sur un plan national de recherche technologique, financé par le redéploiement du crédit impôt recherche aujourd’hui inutilement distribué aux grands groupes qui n’investissent plus sur notre territoire.

 

La transformation du modèle économique passera également par la promotion du capitalisme coopératif, fondé sur un fonctionnement plus démocratique des entreprises. En effet, dans les coopératives, chaque salarié est co-propriétaire de l’entreprise et « un homme = une voix ». Pour cela, un nouveau système bancaire devra investir sur le long terme. Le système bancaire « traditionnel » sera mis sous tutelle, avec notamment la séparation des métiers de banque de dépôt et de banque d’affaires. Un certain nombre de pratiques financières (titrisation, vent à découvert…) seront sévèrement encadrées afin de limiter les risques et de faire reposer les responsabilités sur ceux qui ont effectivement pris le risque.

 

C’est peut-être sur la dette publique que sa position tranche le plus avec les autres candidats. En effet, là où les autres acceptent le fardeau de la dette et reconnaissent implicitement qu’il faudra une cure d’austérité, Arnaud Montebourg pointe l’illégitimité de la dette publique, dans la mesure où elle résulte non pas de l’incurie d’un Etat trop dépensier, mais d’une part de la baisse des recettes publiques dues aux baisses d’impôts et d’autre part de l’obligation faite aux Etats de s’endetter auprès des marchés financiers. Une bonne part de la dette est constituée d’intérêts cumulés, sans eux la dette actuelle serait de 325 milliards, au lieu de 1500 milliards…D’où deux idées phares pour sortir du piège de la dette : monétiser une partie de la dette en la faisant racheter par la BCE et laisser remonter légèrement l’inflation (3% par an permettent de faire baisser la dette de 26% en 10 ans). Des impôts temporaires et ciblés sur les plus riches permettront également de donner de l’air aux finances publiques.

 

Enfin, concernant la mondialisation, il s’oppose au laisser-faire et à la démission qui a caractérisé les classes dirigeantes depuis près de 30 ans. Ces classes dirigeantes européennes ont organisé leur propre impuissance en désarmant progressivement les régulations, qu’elles soient commerciales ou financières. Il en résulte une mise en concurrence inacceptable et délétère entre les systèmes fiscaux et sociaux, au bénéfice des actionnaires des grands groupes mondialisés. Il s’agit donc de remettre de l’ordre dans le système, en taxant les produits qui ne satisfont pas aux standards européen d’exigence en matière sociale et environnementale. Au sein même de l’Europe, il faudra affronter l’Allemagne pour qu’elle rééquilibre son modèle économique vers sa consommation intérieure… Contrairement à la caricature qui est faite du concept de « démondialisation » ainsi proposé, il ne s’agit nullement d’un repli national comme le propose le Front National, mais de réguler les échanges commerciaux notamment entre l’Europe et le reste du monde.

 

 

Pour plus de détails, vous pouvez consulter :

* le diaporama que j’ai construit à partir d’extraits des deux ouvrages cités plus haut (cliquez ici pour y accéder directement :AM_Candidature aux primaires.pdf , ou cliquez sur « Primaires : soutien à la candidature d’Arnaud Montebourg » dans la rubrique Album de ce blog, à droite de l’écran, puis sur Diaporama)

 

* le détail des 100 propositions : AM_100 propositions.doc

 

* le site Des idées et des rêves

 

PP

 

 

 

 

 

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19 juillet 2011

«Le Front national est un front antinational»

INTERVIEW

Recueilli par ÉRIC AESCHIMANN Photo BRUNO CHAROY

                  

Démographe et historien, partisan d’un «protectionnisme européen», Emmanuel Todd a été cité comme une référence par Marine Le Pen en début de semaine. Il répond aux questions de Libération.


Voilà que Marine Le Pen se réfère à vos analyses. Comment réagissez-vous ?


Cela m’amuse et m’intéresse, car, dans le débat public français, je suis celui qui a défendu avec le plus de constance, depuis vingt ans, la place des immigrés et de leurs enfants dans la société française. D’ailleurs, au moment même où Marine Le Pen me faisait ces appels du pied, j’ai donné un entretien au site Oumma.com (1), qui a été un énorme succès d’audience. Non pas que je défende un point de vue qui soit très acceptable pour les organisations islamiques, puisque je pointe par exemple la faible pratique religieuse des musulmans de France, ce qui les rapproche des catholiques. Mais ma démonstration consiste justement à souligner que, précisément parce qu’ils se comportent comme des catholiques et qu’ils sont profondément laïcisés, les musulmans de France sont des Français ordinaires. Et, dès lors que les musulmans ne posent pas de problème spécifique à la société française, leur désignation, explicite ou implicite, comme non Français doit être considérée comme une attaque contre la cohésion de la communauté nationale. Le Front national est un front antinational : voilà ce que j’affirme, y compris sur Oumma.com, ce qui rend tout de même assez cocasses les références de Marine Le Pen à mes travaux.


Selon la présidente du Front national, ce qui vous rapproche d’elle, c’est le plaidoyer en faveur de mesures protectionnistes…


C’est qu’elle fait semblant de ne rien comprendre à ma démarche. Il ne s’agit nullement d’un protectionnisme français, mais bien d’instaurer au niveau européen des instruments de régulation des échanges commerciaux, ce qui, par définition, dépasse le cadre national. Protectionnisme européen et défense d’une nation qui intègre sa population musulmane, voilà deux axes radicalement antixénophobes, qui définissent un projet à l’opposé de celui du FN.


Il n’empêche qu’elle vous a cité. N’est-il pas de la responsabilité d’un intellectuel de veiller à ne pas être récupéré par le Front national ?


Pour moi, la vraie question est plutôt : pourquoi Marine Le Pen cherche-t-elle à se revendiquer de moi, alors que je suis en situation de choc frontal avec elle ? Je crois qu’il ne s’agit pas de récupération, mais de neutralisation. On assiste actuellement à l’émergence d’une gauche, autour d’Arnaud Montebourg autant que de Jean-Luc Mélenchon, opérant la synthèse entre le projet économique protectionniste et l’idéal républicain compris dans son véritable sens, c’est-à-dire intégrant les immigrés et leurs enfants à la nation. Fin juin, l’Association pour un débat sur le libre-échange, à laquelle j’appartiens, a fait réaliser par l’Ifop, à ses frais, un sondage qui montre que 80% des Français sont favorables à un protectionnisme européen et 57% à un protectionnisme national si les autres pays européens ne font rien. Cela nous a valu les plus vives critiques de la part des libre-échangistes. On nous a fait passer pour des crétins protectionnistes en nous assimilant au FN. Aujourd’hui, c’est Marine Le Pen qui prend le relais. Pourquoi ? Parce que le FN, qui se targue, à tort, de défendre des intérêts de la classe ouvrière, se sent menacé par l’apparition de cette nouvelle gauche. Ce qui se dévoile par cet épisode, c’est combien FN et libre-échangistes forment un système où chacun a besoin de l’autre.


Un protectionnisme européen vous semble-t-il possible ?


L’accélération de la crise des dettes souveraines nous indique que nous n’aurons pas le temps de mettre en place le protectionnisme européen avant l’explosion de l’euro. Je le regrette, car j’avais voté pour le traité constitutionnel européen et je continue de croire que c’est à l’échelle européenne que nous devons construire des protections. Accepter la sortie de l’euro, ça n’est pas être antieuropéen, c’est seulement faire cesser l’acharnement thérapeutique sur une monnaie dont la classe dirigeante sait qu’elle est condamnée. Sur ce point, je donne raison à l’économiste Jacques Sapir, qui estime depuis plusieurs mois que la France doit désormais agir seule (2). Cela n’obère nullement la perspective d’un protectionnisme européen, au contraire. Car la sortie de l’euro contraindra l’Allemagne à changer d’attitude, et tout le monde constatera que le seul horizon, c’est d’instaurer des mesures communes de régulation des importations. Tel serait pour moi le contenu d’une véritable Europe. Et l’on pourra alors, si l’on veut, reconstruire une vraie monnaie unique, qui ne soit plus sous souveraineté allemande, comme aujourd’hui, mais un véritable bien commun.


Le FN est-il en train d’évoluer vers une droite républicaine un peu musclée, comme le disent certains commentaires ?


Je crois que l’on assiste à la tendance exactement inverse. Le FN version Jean-Marie Le Pen avait quelque chose de folklorique, puisque son programme alliait la stigmatisation des immigrés et le libéralisme économique (dénonciation du «fiscalisme», des fonctionnaires, etc.). A partir du moment où il associe xénophobie et étatisme, il se rapproche des fascismes d’avant-guerre. Il était national et libéral, le voici national et social, et c’est pour ça que, lors de la présentation du sondage sur le protectionnisme, j’ai spontanément établi une comparaison entre le FN et le nazisme. Cela dit, il y a des choses qui bougent et, en tant qu’historien du présent, j’essaie de comprendre ce qui se passe, sans partir du principe que je comprends tout ce qui se passe - ce qui me distingue de certains. Je constate que, d’un côté, le FN est dans le système, mais que, de l’autre, il possède une potentialité «hors système» qui peut être très dangereuse - d’autant plus dangereuse qu’elle converge avec des tendances fascisantes à l’intérieur même de l’UMP. En 1932, le parti nazi était de la même façon hors et dans le système. Nous n’en sommes pas là, mais il faut agir avec à l’esprit tous les scénarios, dont celui du pire.


Des tendances fascisantes à l’UMP ?


Pour moi, aujourd’hui, le danger vient moins du FN que de l’émergence, dans la droite dite classique, de tendances protofascistes, comme les historiens parlent de proto-industrie. Depuis quatre ans, l’impulsion des campagnes anti-immigrés, antiRoms et anti-islam a été donnée par le gouvernement. Les thématiques ethnique et autoritaire, c’est bien le sarkozysme qui les a portées. La stratégie, si caractéristique du fascisme, consistant à dire une chose et son contraire - par exemple, à se dire de gauche et de droite à la fois, ou à mélanger le social et le national - existe certes au FN, mais encore plus dans les discours écrits par Henri Guaino, où Nicolas Sarkozy en appelle aux figures historiques de la gauche au moment même où il confère des avantages fiscaux aux plus riches. Aujourd’hui, il délègue à Claude Guéant la charge de faire des «clins d’œil» à l’électorat frontiste. Pourquoi soupçonner toujours les gens de cynisme ? Peut-être est-il sincère, peut-être est-il d’extrême droite.


Le PS est-il en mesure d’éviter que la campagne de 2012 ne se focalise à nouveau sur la triade sécurité-identité nationale-immigration ?


Le Parti socialiste représente la vieille culture raisonnable de la France. Ce sont des gens polis, qui continuent de penser que, si l’on ne fait pas trop de vagues, «ça va passer». L’idée de la présidence normale est symptomatique : au fond, il suffirait de gérer les affaires de l’Etat de façon raisonnable pour se poser en alternative à la montée de folie et de violence qui caractérise les droites. J’aimerais que cela soit vrai, et les sondages d’opinion, où Sarkozy apparaît comme profondément méprisé par les Français, semblent indiquer que cela peut suffire. Mais quand bien même l’Elysée reviendrait à François Hollande ou Martine Aubry, une présidence normale n’est pas ce dont la France a besoin pour une période anormale. Il lui faut une gauche capable d’affronter un capitalisme de plus en plus inégalitaire et de plus en plus violent. Une gauche qui rende coup pour coup, qui ne fasse pas comme si tout était normal, justement. Qui désigne les adversaires de classe : les ultrariches. La gauche ne doit pas avoir peur de les taxer, de mettre en place un protectionnisme européenne, de prendre le contrôle de la gestion des banques. Elle doit parler en maître à la nouvelle aristocratie financière - le mot est de Lionel Jospin, je vous le rappelle. Et c’est là que l’escroquerie de Marine Le Pen sera dévoilée. Le FN fait semblant d’avoir deux adversaires : les immigrés et l’establishment, mais la réalité est que la dénonciation des immigrés lui permet de garder le plus grand flou sur ce fameux establishment qu’elle prétend combattre. Si je devais résumer d’une seule formule ma pensée, je dirais ceci : en triant les Français selon leurs origines, le Front national divise les classes populaires et protège l’oligarchie financière.


(1) Site internet sur l’islam en France.

(2) Auteur de «la Démondialisation», Seuil.

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31 mai 2011

Montebourg : « François Hollande et Martine Aubry sont solubles dans la mondialisation »

Entretien paru dans Libération du 24 mai 2011

Député et président du conseil général de Saône-et-Loire, Arnaud Montebourg analyse les conséquences pour le PS de « l’affaire DSK », défend sa candidature « définitive » à la primaire du PS contre les candidats du système Hollande et Aubry et détaille son projet de « démondialisation », auquel il consacre un livre (1) qui sort demain.


Que change le forfait de DSK pour le Parti socialiste et pour vous ?

 

Ça ouvre le jeu. Je n’exclus pas, pour ma part, puisque ma candidature est définitive, d’être au deuxième tour de la primaire. L’élimination de Dominique Strauss-Kahn est une affaire judiciaire d’ordre personnel. Elle ne peut pas avoir de conséquences politiques.


Il ne faut pas suspendre la primaire ?

Nous avons à retrouver la confiance avec les Français. La primaire a cet objectif en les associant au choix. Il est hors de question de déconstruire ce que nous avons patiemment construit dans le cadre de ces retrouvailles.


Vous publiez ce livre à un mois du dépôt officiel des candidatures. Est-ce pour relancer votre campagne ?

Je ne suis pas écrivain, je suis un acteur politique. Mon livre est un outil de campagne. Les médias ont le nez sur les sondages, mais les Français se cherchent un avenir, le chemin qu’ils veulent donner à notre pays et la place qu’ils y trouveront. Le débat de la primaire doit être un débat d’orientation. Les derniers événements liés à la crise réclament un renouvellement profond de nos choix. La preuve en est ce qui se passe en Espagne où les socialistes qui accompagnent les marchés sont considérés comme étant inutiles ou identiques à la droite.


Ce que vous appelez le « socialisme d’accompagnement » et que vous combattez…

Je défends la naissance d’un nouveau socialisme parce que la crise est en train de mettre au pas les peuples. Le socialisme de l’ajustement, c’est le socialisme qui conduit à ce qu’on soutienne Christine Lagarde au FMI, c’est-à-dire que sur les orientations politiques, il n’y a pas de différence entre la droite et la gauche européennes, qui sont favorables à sa candidature. Le FMI de Christine Lagarde c’est le même que le FMI de Dominique Strauss-Kahn, c’est une machine qui se retourne contre les peuples. Préférer les banques aux peuples est une faute politique majeure pour un socialiste.


Qu’est-ce qui vous différencie des autres ?

Les candidatures de François Hollande et de Martine Aubry sont parfaitement légitimes, parfaitement logiques et parfaitement identiques. Elles sont solubles dans la mondialisation. Elles ne remettent pas en cause le système. Ce sont des gestionnaires du moindre mal. Ce qui est en train de se passer – la montée du rejet du politique – a un rapport direct avec le fait que les dirigeants, y compris de gauche, ont théorisé leur propre impuissance.


François Hollande dit qu’il veut être un président « normal ». Et vous ?

Un président de réconciliation des Français, un président créatif, innovant et mettant au pouvoir tous ceux qui inventent la nouvelle France. Il faut bâtir la France du XXIe siècle avec les idées qui sont en train de naître dans la société.


Comment êtes-vous arrivé à l’idée que la démondialisation devait être votre axe de campagne, voire celui de la présidentielle ?

C’est une conscience ancienne, des idées qui ont été réveillées plus fortement par la crise de 2008-2009. Il n’y a pas de sortie de crise possible sans renaissance de la politique. Le nouveau socialisme, c’est rendre la politique plus forte que la mondialisation. C’est un chemin plus difficile, plus audacieux, mais indispensable pour éviter des désastres futurs. Moi, je suis candidat à la transformation du système, pas à la gestion du système.


Mais vous prônez le retour au protectionnisme comme Marine Le Pen…

Je combats le protectionnisme de l’extrême droite. Le protectionnisme que je défends est un protectionnisme de progrès. La démondialisation, c’est la préférence à la production sur place plutôt qu’importée, la préférence pour les salaires plutôt que les dividendes et pour l’environnement plutôt que la destruction des ressources naturelles. C’est un protectionnisme vert, social et de progrès.


Le projet du Parti socialiste, qui contient des propositions pour lutter contre la mondialisation, ne vous va pas…

Le projet est un rez-de-chaussée dans lequel tout le monde peut se retrouver. Je propose pour ma part de construire les étages de la nouvelle France, notamment sur les questions de démondialisation, de capitalisme coopératif, de VIe République, de mise sous tutelle du système capitaliste et bancaire. C’est le minimum de ce qu’il faudrait imaginer pour reprendre la main sur l’économie avant que celle-ci nous esclavagise. Aucune proposition du PS ne va dans le sens de mettre une bride sur le cheval de la finance devenu fou.


Les socialistes pourront vous reprocher d’avoir gardé sous le coude vos propositions au détriment du projet collectif…

J’ai défendu depuis dix ans la fin des paradis fiscaux, la VIe République… J’ai proposé tout cela sous forme d’amendements qui ont été aimablement rejetés. On ne peut pas considérer que le débat n’a pas eu lieu. Il a été rétréci mais il a eu lieu. Ma stratégie est une stratégie de construction de l’après. Je suis le candidat du renouvellement des idées et des hommes.


On voit mieux vos idées aujourd’hui mais qu’en est-il des hommes ?

Ce sont tous ceux qui commencent à rejoindre ma candidature, dont vous entendrez parler bientôt, et qui ne sont pas les habituels barons du PS.


C’est encore une critique en creux de François Hollande et de Martine Aubry…

J’ai envie de dire que ce sont les mêmes qu’il y a dix ans. Ce sont ceux qui nous ont fait perdre en 2002, qui avaient déjà rédigé le projet à cette époque, qui sont candidats en 2012. Par ailleurs, je considère être le meilleur rassembleur de toutes les gauches. Jean-Luc Mélenchon a dit qu’il ne serait pas candidat si j’étais le candidat du PS, Jean-Pierre Chevènement a dit qu’il voterait pour moi s’il votait aux primaires. Nicolas Hulot a déclaré que j’étais le meilleur candidat écologiste et Christiane Taubira est dans mon comité de soutien. Donc quand vous me dites « avec qui ? », je vous réponds : moins de barons, plus de personnalités. Je considère que ma candidature rassemble au-delà des appareils et du vieil appareil du PS.


Dans votre livre, vous faites le procès des politiques qui ont baissé les bras. Pourquoi vous, vous y arriveriez mieux ?

On peut considérer que la conflictualité n’est pas nécessaire, qu’il faut se couler dans un moule qui n’est pas le nôtre. A accepter cela, le PS disparaîtra. Ma position, c’est que la politique doit être plus forte. Donc la question, c’est la quantité à mettre dans la seringue de l’action politique. C’est le sens de ma candidature.


Propos recueillis par Laure Bretton

Libération, 24 mai 2011

(1) « Votez pour la démondialisation ! », Flammarion. 92 pp., 2 euros.

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18 mai 2011

"La France de demain" : le peuple de gauche selon Terra Nova

Dans un rapport intitulé « Gauche : quelle majorité électorale pour 2012 ? », la fondation Terra Nova propose de redéfinir le socle électoral de la gauche pour les prochaines élections présidentielles (Le rapport). Selon ce rapport, le socle historique, à savoir la classe ouvrière, se dérobe pour deux raisons : le déclin démographique et la tendance des ouvriers à voter de moins en moins à gauche.

 

Terra Nova propose donc une nouvelle coalition électorale baptisée la « France de demain » et fondée sur quatre catégories : les diplômés, les jeunes, les minorités et les quartiers populaires et les femmes (coalition déjà évoquée en avril 2009 par l’économiste Daniel Cohen dans un article paru dans la revue « L’économie politique » n°42). Cette « France de demain » veut « le changement », elle est « tolérante, ouverte, solidaire, optimiste, offensive »…N’en jetez plus !

 

On peut d’emblée s’interroger sur la pertinence de la segmentation proposée. En effet, si on additionne l’ensemble des effectifs de ces populations, on compte quatre fois les jeunes femmes diplômées issues des quartiers populaires ! Il y a fort à craindre que la rigueur méthodologique de cette étude s’apparente à la recette du pastis façon Raimu et Pagnol (boisson, au final, composée de …quatre tiers !).

 

Et puis parler des « femmes », des « jeunes », des « diplômés » est illusoire. Comme si les « femmes », les « jeunes », les « diplômés » étaient des ensembles monolithiques avec des intérêts parfaitement alignés.

 

Quoi de commun, en effet, entre une femme de cadre, elle-même cadre, qui a les moyens de se payer une nounou (et bénéficiant d’exonérations fiscales pour cela) et une caissière à mi-temps élevant seule ses deux enfants ?

 

De même, il existe indiscutablement des différences importantes entre les jeunes : les préoccupations d’un fils de cadre supérieur ne sont à l’évidence pas les mêmes que celle d’un fils de chômeur résidant dans une banlieue « difficile ». Les études PISA montrent une grande disparité de résultats selon la catégorie socioprofessionnelle des parentes. La France est l’un des pays où l’origine sociale conditionne le plus la réussite scolaire.

 

Dans ce rapport, les « seniors » sont présentés comme le cœur de l’électorat de droite. Effectivement, lors de la dernière présidentielle, toutes les enquêtes ont fait apparaître un profond clivage générationnel, marqué par des pertes importantes de Ségolène Royal chez les plus âgés. Les plus de 50 ans ne lui ont accordé que 40 % de leurs suffrages au second tour de l'élection présidentielle, contre 60 % à son rival, selon le Cevipof. Chez les plus de 65 ans, elle est tombé à 33 %. Elle a réalisé le score inverse chez les 18-24 ans. Mais ceux-ci forment 15 % de l'électorat, tandis que les plus de 50 ans en constituent 40 %...

 

Il n'est pas simple d'expliquer ce clivage. Les plus âgés sont aussi moins diplômés en moyenne. Faute d'analyses plus approfondies, on ne sait pas dire avec précision quel est le facteur à prendre en compte : est-ce l'âge ou le niveau de diplôme qui fait pencher à droite ? Car le vote selon le niveau de diplôme pourrait aussi s'expliquer en partie par le fait que parmi les sans diplôme, on compte beaucoup plus de personnes âgées.

 

On le voit, ces segmentations façon « marketing-mix » atteignent vite leurs limites. D’autant plus que, de l’aveu même des auteurs du rapport, la coalition proposée « n’est pas majoritaire », ce qui est tout de même un tout petit peu gênant dans l’optique de 2012 !

 

Selon Terra Nova, les classes populaires font partie d’un ensemble baptisé « électorat intermédiaire », constituant un « no man’s land incertain et instable » composé des ouvriers, des employés, des professions intermédiaires et des classes moyennes supérieures. Ca fait beaucoup de monde pour un « no man’s land » ! Et, au fait, une femme employée se comportera-t-elle comme une femme, donc appartenant à la « France de demain » (aaah !) ou comme une employée, donc appartenant au « no man’s land » (oooh !) ?

 

La question a son importance dans la mesure où les auteurs du rapport proposent rien moins que l’abandon délibéré des classes populaires au Front National ! Selon eux, « le FN se pose en parti des classes populaires, et il sera difficile à contrer ». Pourquoi ? Tout simplement parce que le « nouveau FN » se positionne sur le terrain de la protection économique et sociale, à l’instar du Front de Gauche. Terra Nova propose en revanche de s’inscrire dans une « stratégie centrée sur les valeurs » : investissement dans l’avenir, promotion de l’émancipation, acceptation d’une France diverse …Valeurs avec lesquelles les classes populaires ne seraient pas en phase. Outre le côté quelque peu caricatural et méprisant de cette affirmation, on peut s’interroger sur la pertinence de ce positionnement sur les « valeurs » au moment où les préoccupations d’une majorité de français sont la peur du déclassement, du chômage, la montée des inégalités, le coût excessif du logement…Mais tout cela est tellement terre à terre !

 

Plutôt que de chercher à adapter le discours en fonction des attentes supposées de catégories plus ou moins clairement définies, il est préférable de réfléchir à nouveau à un vrai projet de société.

 

Compte tenu de la diversité des conditions de travail, de la flexibilisation des horaires qui contribue à diminuer les temps communs dans l’entreprise, il est devenu difficile de définir les classes sociales sur des critères socio-professionnels. Mais le délitement de la notion de classe sociale résulte aussi d’un discours, en vogue à partir des années 1980, valorisant la « responsabilité individuelle ». Selon cette théorie de la responsabilité individuelle, la situation de chacun est le résultat exclusif de la façon dont il se comporte. Cette vision, partagée par une large frange de dirigeants de « gauche » (Tony Blair en fut l’archétype), remet ainsi en cause la notion fondamentale de solidarité. Or c’est cette notion qui est à la base de la notion de classe sociale. Une classe sociale peut être définie comme un ensemble d’individus qui ont conscience de leurs intérêts communs et qu’ils les défendront mieux s’ils sont unis plutôt qu’en ordre dispersé.

 

Si on se place sur le terrain des réalités sociales, il semble évident que pour les 50% des ménages situés entre les 30% les plus démunis et les 20% les plus aisés et composant les « vraies » classes moyennes (revenu disponible entre 1000 et 2000 € par adulte), une communauté de vision pourrait être trouvée. En effet, quel est leur intérêt commun : un emploi de bonne qualité associé à une rémunération décente, une protection sociale efficace (santé, chômage, vieillesse), un système éducatif qui assure à leurs enfants un avenir meilleur, un logement confortable sans y consacrer plus du quart de son revenu…Bref il doit être possible de faire émerger une « classe moyenne populaire », fondée sur une vision partagée de ses intérêts.

 

De part et d’autres de cette «classe moyenne », les extrêmes ont aujourd’hui tendance à s’éloigner : les pauvres deviennent plus pauvres et les riches plus riches. Tout le travail de la gauche devrait être de contribuer à resserrer cet écart. En effet, une société ne peut fonctionner de façon satisfaisante avec des franges de population dont les conditions de vie s’éloignent trop de la moyenne. Les riches, tout d’abord, auront (ont déjà, sans doute) la volonté de s’extraire de la solidarité nationale en s’estimant injustement ponctionnés. La frustration développée par les plus pauvres se traduira soit par une augmentation de la violence sociale, soit par un désintérêt total de leur part vis-à-vis des institutions.

 

La gauche a donc trois majeurs défis à relever :

  • Reconstruire une « vraie » classe moyenne en opposant à l’individualisme la vision d’une communauté d’intérêts
  • Lutter contre la pauvreté en luttant contre les emplois de mauvaise qualité et en mobilisant des moyens pour l’insertion professionnelle des moins « employables »
  • Limiter la croissance des hauts revenus (par la fiscalité, l’action sur les revenus primaires et les patrimoines)

PP

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30 novembre 2010

Emmanuel Todd : « Notre classe dirigeante n'est pas au niveau »

Entretien avec Pascal Riché et David Servenay paru sur Rue89

Le démographe revient sur les manifestations de l'automne et décrit une gauche trop « molle » pour contrer une droite qui se radicalise.

Le mouvement contre les retraites a réjoui l'historien Emmanuel Todd : selon lui, c'est le signe que « la France est toujours là » , un peuple capable de dire à sa classe dirigeante qu'elle se trompe en entretenant une machine à broyer les couches populaires, mais aussi, désormais, les classes moyennes. Le pays a besoin d'une gauche plus dure, estime ce « modéré qui parle brutalement ».

Emmanuel Todd est un historien qui étudie l'avenir : il a écrit sur la décomposition de l'Union soviétique (« La Chute finale », 1976), sur le déclin des Etats-Unis (« Après l'empire », 2002).

A 59 ans, il se projette dans les trente prochaines années en démographe déprimé par une société vieillissante, cédant aux sirènes du sarkozysme (« Après la démocratie », 2008).

Au terme de cet octobre fiévreux, il dénonce l'« oppression économique » des jeunes générations et fustige la « gauche molle », incapable de s'opposer à la « droite dure » au pouvoir.

 

A-t-on vécu en octobre une « jacquerie », comme l'a titré Le Point, avec ce mouvement social ?

 

Ce titre, c'est l'habillage classique plaqué par la « presse d'en haut » sur ce qu'on ne peut même plus appeler la « France d'en bas ». Chaque fois qu'il y a quelque chose qui ne va pas dans le pays, la presse abreuve d'insultes le peuple de France, qui ne se comporte pas comme il faut, qui n'accepte pas la réforme, etc.

Le truc le plus extraordinaire dans le genre, c'est quand Jean Michel Apathie affirme sur Canal + que les Français sont insupportables, qu'ils n'ont pas la discipline des Anglais pour accepter une réduction du niveau de vie, des compressions de personnel, etc. Le tout assis sur une ignorance crasse de la société anglaise.

Non, ce n'est pas une jacquerie. Le mot est totalement déplacé.

 

C'est une image révolutionnaire...

 

Non, « jacquerie », ce n'est pas une image révolutionnaire, ça évoque le soulèvement de paysans ignares. La jacquerie, c'est le XIVe siècle, une phase d'immaturité populaire, longtemps avant la Révolution, qui, elle, avait un programme. Le mot véhicule l'idée d'un peuple pas au niveau.

 

Peut-on dire qu'avec ce conflit social la France est de retour ?

 

C'est mon sentiment. En fait, la question que l'on se pose avec Sarkozy est : la France existe t-elle toujours ? Parce que Sarkozy a un comportement non-français, un rapport aux riches qui est non-français, une façon d'être non-française...

Or, malgré des indices de popularité épouvantables, malgré le résultat des élections intermédiaires, on pouvait se demander si la France existait toujours. Ce mouvement, je l'ai donc pris comme un message d'espoir : le sarkozysme n'a pas tout détruit.

 

Cela tient au côté râleur des Français ?

 

Non. Pourquoi le côté râleur ? Moi, j'appelle cela le tempérament égalitaire et la capacité à dire que les classes dirigeantes ne se comportent pas bien, ne font pas ce qu'il faut.

En France, comme ailleurs dans le monde occidental, la classe dirigeante s'abandonne à des concepts économiques complétement archaïques, comme le libre-échange. Elle est incapable de mettre en place un dispositif européen de protection économique qui permettrait la relance et la fin du processus de régression sociale.

On a une classe dirigeante qui n'est pas au niveau, qui est en faillite. La spécificité de la France, c'est que la population est capable de le voir. On entend que les Français sont râleurs, qu'ils refusent l'inéluctable mondialisation.

Si vous recodez, cela donne : « Oui, les Français ne sont pas contents d'envisager pour les trente ans à venir une baisse régulière de leur ni veau de vie alors qu'on pourrait faire autrement. »

 

Mais la classe dirigeante française n'est pas très différente de celle des autres pays ?

 

Oui, elle est alignée. Mais les Français ne sont pas un peuple facile à gouverner. C'est mal heureux d'avoir à rappeler que ce sont les Français qui ont fait la Révolution française. Les Anglais ont fait une révolution, mais sans participation populaire : c'était un règlement de comptes entre des classes supérieures.

Dans les pays anglo-saxons, quand on constate une montée des inégalités et une baisse du niveau de vie pour les jeunes, c'est accepté beaucoup plus paisiblement et ça ne pose pas de problème de stabilité au système politique.

 

Les élites politiques françaises ont aussi été choisies par le suffrage universel...

 

Le mot « élite » m'arrache la gueule. Je suis le contraire d'un populiste. Le peuple français a une capacité à voir quand les dirigeants ne sont pas au niveau. A aucun moment je n'ai dit que le peuple vaut mieux que ses dirigeants ou qu'il peut se passer d'eux.

Ce populisme n'a aucun sens... mais on entend Jean-Luc Mélenchon dire : « Qu'ils s'en aillent tous »...

Une démocratie qui fonctionne bien a un peuple conscient, actif et qui comprend. Mais c'est aussi un système où il y a des élites actives et conscientes. Quand ce n'est pas le cas, comme aujourd'hui, il y a une situation de divorce.

Dans mon esprit, il n'a jamais été question de dire « Tous dehors ! », comme Mélenchon. Je suggère que le protectionnisme européen est une voie pour s'en sortir, pas que c'est la population défilant dans les rues qui va le mettre en place. Le problème de la France, c'est la conversion des élites à des stratégies économiques et sociales raisonnables.

 

N'y a-t-il pas un problème d'institutions derrière ce « divorce » ?

 

Non. Les systèmes institutionnels sont très différents dans tous les pays occidentaux, mais on constate le même écrasement des salariés, du monde ouvrier, des revenus des classes moyennes. L'un des indicateurs de l'inaction, c'est quand la classe politique justement s'intéresse aux institutions. Le débat sur les institutions, c'est une façon de ne pas parler des sujets économiques.

 

La gauche est-elle mieux placée que le gouvernement pour renouveler le rôle des classes dirigeantes ?

 

Sur la question fondamentale, c'est-à-dire l'organisation économique des sociétés, la gauche et la droite sont totalement alignées. Elles se distinguent sur la gestion des conséquences. Or, on atteint aujourd'hui le point d'inflexion où le niveau de vie va commencer à baisser. C'est le contexte du sarkozysme.

Au-delà de ce que le personnage de Sarkozy peut avoir de cafouilleux, d'erratique, d'imprévisible, la droite a une ligne cohérente pour affronter cette perspective, dans un pays où la population est rebelle et a un tempérament égalitaire.

Cette ligne, c'est l'autoritarisme. Ce n'est pas le coup d'Etat à la Napoléon III. C'est plus subtil : un mélange de provocations, d'agitation, d'activation de peurs, de discours sécuritaire, de thématiques ethniques. A travers tout ce que fait la droite, il y a une ligne, un projet.

La vraie force de Sarkozy, à sa manière brouillonne, c'est qu'il incarne cela : le passage d'une droite « propre » à une droite beaucoup plus autoritaire. Les socialistes sont très gentils : propres sur eux. Et je vais voter pour eux sans états d'âme. Le problème est qu'ils n'ont pas d'alternative économique. La seule attitude possible, ce serait d'incarner la mutation des concepts économiques -ce qu'ils commencent à faire avec la notion de « juste échange ».

 

En tant que démographe, voyez-vous cette situation comme le symptôme d'un pays vieillissant ?

 

Cela devient l'axe majeur. J'en parle dans « Après la démocratie » (éd. Gallimard). Deux phénomènes se combinent :

  • l'émergence d'une structure oligarchique concentrant la richesse et le pouvoir -1 % de la population, en haut, s'empiffre d'une manière qui n'a plus de sens.
  • le vieillissement, qui est lié car le capital appartient plutôt aux vieux.

Bien sûr, la plupart des vieux ne sont pas de grands capitalistes. Il suffit de se promener dans la rue... Le vieillissement est au cœur du processus démocratique car les plus de 65 ans représentent plus de 20 % du corps électoral.

Le discours du sarkozysme est celui de la réforme, du changement, le « Ça va bouger ! ». Et, effectivement, Sarkozy bouge, il s'agite. Son élection a été habillée ainsi.

Mais l'analyse démographique du vote de 2007 montre autre chose : Sarkozy a eu 44 % des votes des plus de 65 ans au premier tour. Plus qu'aucun président de droite, Sarkozy a été l'élu des vieux.

Pourquoi ? Parce que la France a été terrorisée par les émeutes de 2005, qui étaient un soulèvement de la jeunesse. Cette peur a été réactivée par les incidents de la gare du Nord, en mars 2007, juste avant l'élection présidentielle. La question des retraites, c'est l'émergence de la démographie au cœur du problème politique français.

L'idée d'ajuster le temps de travail sur la durée de vie n'est pas scandaleuse. Ce qui a été étrange dans cette réforme, c'est l'annonce, dès le départ, que les retraités (l'électorat sarkozyste) ne seraient pas touchés, et donc que le coût de l'ajustement serait supporté par les jeunes. Cette réforme censée dynamiser le pays reflète, en vérité, le fait que le pouvoir sarkozyste est un pouvoir des vieux. Tous les arbitrages se font contre les jeunes.

 

Les partisans de la réforme disent qu'elle va sauver le système pour les jeunes, confrontés à la dette des soixante-huitards.

 

La réalité, c'est que le gouvernement n'affronte pas la réalité économique. Cela n'a aucun sens de mettre en place des plans dans un futur indéfini, dans un contexte d'inaction et de laisser faire, alors que le système économique français se désintègre. La priorité, c'est de le remettre sur des bons rails, et les retraites suivront.

 

Vous êtes favorable au retour de l'Etat dans la sphère économique ?

 

Pas du tout. Les protectionnistes sont des libéraux, qui croient au marché, à la libre activité de l'entreprise. Il faut juste fixer la taille du terrain de jeux. C'est le contraire de l'Etat bureaucratique. C'est l'Etat libéral qui organise l'existence d'un marché. Moi, je crois au marché.

 

Que pensez-vous de la motivation des jeunes qui sont descendus dans la rue ?

 

Je n'aime pas faire parler des catégories sociales. Mais j'ai un peu de mal à imaginer que des jeunes de 15 ans puissent se soucier vraiment de leur retraite. Par contre, l'oppression économique des jeunes est réelle...

La proportion des jeunes qui font des études supérieures est à peu près égale depuis 1995, jamais les jeunes générations n'ont été aussi bien formées. Les générations d'analphabètes sont à la retraite.

On est dans une société loufoque, qui dépense pas mal d'énergie pour l'éducation de sa jeunesse et qui, ensuite, adhère à un système économique qui assure l'écrasement de la jeunesse et de la baisse de son niveau de vie.

C'est un gaspillage d'énergie énorme. Les jeunes sont assez conscients de ce qui les attend sur le marché du travail. Et donc j'imagine qu'ils ne sont pas très contents. La nouveauté de la période, c'est qu'à part les 1 % d'en haut de la structure sociale plus personne ne profite du système.

En 1995, dans les standards occidentaux, on estimait que les 20 % des classes moyennes supé rieures ayant fait des études ramassaient 50 % de la richesse.

Aujourd'hui, ces mêmes 20 % stagnent ou ont des revenus en baisse. On est dans un processus de réunification de la société par le bas : une mécanique inexorable qui écrase les différentes catégories, en commençant par les plus faibles : jeunes issus de l'immigration, monde populaire, classes moyennes... Il y avait aussi des voitures qui flambaient à Saint-Brieuc !

 

La démographie nous condamne à des gouvernements de droite pour vingt ans ?

 

Il y a une forte probabilité. En Europe, le virage à droite a été massif. Mais on n'est pas dans la pire situation : l'âge médian des Français est d'un peu moins de 40 ans ; en Allemagne, c'est 44 ans. La démocratie sénile la plus avancée, c'est l'Allemagne. Les choses sont plus compliquées.

Il faut penser, comme le fait Louis Chauvel, en termes de générations. Les plus de 70 ans ont une histoire très favorisée en termes économiques. Mais nous allons voir arriver de « nouveaux vieux », ayant eu des existences très dures comme actifs, et dont les revenus vont baisser une fois à la retraite.

L'âge d'or des Trente Glorieuses n'était qu'une parenthèse. Comment vont tourner les « nouveaux vieux », comme moi ? On ne sait pas. Je ne suis pas très optimiste.

 

Vous avez dénoncé la montée de la violence dans le discours politique...

 

Une des vérités du sarkozysme, c'est l'irruption de la violence. Dès l'origine, la montée en puissance du personnage est associée à ce processus. Il est l'homme politique qui, par ses provocations verbales, a réussi à foutre le feu à une partie des banlieues françaises et qui, ensuite, a été élu sur un discours d'ordre -un jeu extraordinaire de pompier pyromane. Il a fait entrer dans le discours politique une brutalité et une vulgarité sans pareilles.

Sarkozy est violent. Est-ce simplement verbal ? Je ne sais pas. Cela pourrait préfigurer pire. Il y a une asymétrie dangereuse dans le système.

Les socialistes ne sont pas violents. Ils restent porteurs de la bonne éducation de la période précédente. Ils sont dans une posture de communiant. Sans doute n'ont-ils pas bien compris à quoi et à qui ils avaient affaire. Le langage de droite de Sarkozy est dans son époque, les socialistes n'y sont pas.

Mélenchon, avec tout son côté brouillon, est dans son époque. Pour la première fois, on voit des gens de gauche se mettre au niveau de violence, réel ou virtuel, de la société. C'est pour cela que moi, consciemment, je m'astreins à parler brutalement, pour être en phase avec l'époque et l'adversaire.

 

La gauche n'est pas assez dure ?

 

Elle n'est pas assez dure sur le plan économique. Et puis il y a un phénomène historique quand on regarde la façon dont la gauche et la droite se sont réunifiées. Il y avait une droite dure (les gaullistes) et une droite molle (les centristes-républicains indépendants). De l'autre côté, il y avait la gauche molle (les socialistes) et la gauche dure (le Parti communiste).

En 1968, entre cocos et gaullistes, on s'estimait parce qu'on était des durs. La droite a été réunifiée autour de la droite dure -dont le cœur est le RPR des Hauts-de-Seine, héritier de la tradition barbouzarde du gaullisme- et la gauche a été réunifiée autour de la gauche molle, avec le déclin du PCF.

D'un point de vue sociologique, les socialistes entretiennent un rapport fort à l'éducation, à la culture : ce sont des premiers de la classe, des bons élèves. La gauche était autrefois le reflet du monde enseignant et du monde ouvrier, mais, en ne prenant pas la mesure de la mutation économique, elle a perdu le second.

 

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07 novembre 2010

Six « leçons » à méditer après la défaite de Barak Obama !

Par Marie-Noëlle Lienemann

 

arton855-3ee46.jpgVraiment, la défaite démocrate est un mauvais coup pour tous les progressistes ! Sans être un spécialiste aguerri des USA, on peut toutefois être frappée par le coté récurrent de certains problèmes et même d'une certaine crise démocratique dans les pays les plus développés ! Sans prétention, je propose de tirer 6 leçons de cette regrettable défaite !

 

1. La fragilité du présidentialisme et de l'hyper personnalisation de la politique :

 

On voit bien la difficulté de mobiliser des électeurs au-delà d'un simple vote et d'une adhésion à une image, à quelques slogans. C'est d'autant plus vrai lorsque n'est pas entretenu un travail politique en profondeur, mené par des militants conscients, écoutés et présents en permanence sur le terrain, capables de faire le lien entre l'action au sommet et le vécu des citoyens. Les régimes parlementaires, eux, poussent davantage à un débat sur des choix réels et concrets et mettent beaucoup plus de monde dans le coup pour préparer un programme et suivre sa mise en œuvre. Ils imposent davantage des synthèses entre des points de vue différents au sein d'un même camp. Or ceci tend à réduire les incompréhensions, l'incertitude des engagements qui entretiennent tant d'incompréhensions ultérieures.

 

Bref les partis sont utiles pour gagner, mais plus encore pour durer. Faut-il encore qu'ils ne soient pas réduits à un fan club ou à un aréopage de notables locaux entourés de supporters. Le militantisme est essentiel. Essentiel pour élaborer, arbitrer et convaincre.

 

Les Tea-party sont aussi des mouvements militants. Très à droite mais militants !

 

2. Quand les progressistes n'assument pas la bataille idéologique, la droite, elle, le fait et plus encore l'extrême droite.

 

Dans les périodes de crises les citoyens attendent du sens, une vision qui éclaire l'avenir et permette de comprendre et d'agir sur le présent. C'est particulièrement le cas aux Etats-Unis et en France, où la nation est fondée sur un projet politique et autour de valeurs fortes. Elles sont d'ailleurs très différentes de part et d'autre de l'Atlantique. Si face aux lobbies réactionnaires, les progressistes n'organisent pas des lobbies de gauche, ils ne résistent pas ! S'en tenir à la gestion des problèmes sans se projeter dans l'histoire, sans s'inscrire dans un projet d'ensemble trouve vite ses limites et rétrécit les capacités à rassembler. Certains peuvent ne pas être d'accord sur telle ou telle réforme mais c'est de moindre importance si le chemin tracé est celui qu'ils souhaitent ! On mesure là, l'importance des conditions d'accès au pouvoir et du travail politique et idéologique (mené par les intellectuels, politiques, syndicalistes, associations et citoyens engagés) réalisé en amont.

 

Les pseudos pragmatiques feraient bien de méditer à cela. Le plus difficile est de maintenir cette exigence lorsqu'on est au pouvoir. Cela suppose de « politiser l'action », d'assumer ses choix et d'agir avec progressivité. Le changement doit être entretenu dans la durée, autour d'étapes clairement affichées, mais porté avec une détermination réelle.

 

3. Les « entre deux » ne satisfont personne.

 

Assumer des choix clairs doit aller de pair avec la constitution d'un front entre les couches populaires, les plus pauvres, et une partie des classes moyennes. Une aile importante du Parti démocrate avait compris que la réforme du système de Santé serait fondée sur un système public. Sous le poids des lobbies, le président américain a reculé et choisi d'impliquer les assurances privées ainsi que de réduire le nombre de bénéficiaires. Bilan des courses, une partie de la base démocrate est déçue, ceux qui ne sont pas touchés sont mécontents et bon nombre ceux qui en bénéficient, touchés par tant d'autres problèmes s'abstiennent ! Cette avancée considérable pour les plus pauvres devait être accompagnée de mesures concernant plus largement les salariés moyens et modestes, pour assurer un « front de classe » plus large. Je pense en particulier que l'affaire des maisons saisies et bradées a été mal gérée. Comment comprendre qu'on laisse des maisons vides et abandonnées parce que ses occupants ne peuvent pas rembourser ? comment avoir laissé brader ces maisons ? Quel gâchis ! Il eut sans doute été utile de faire intervenir la puissance publique pour permettre aux foyers de reprendre pied et de rester chez eux, quitte à étaler ou renégocier les remboursements ou à transformer provisoirement les occupants en locataires. La puissance publique aurait été, là, protectrice des classes moyennes, comme elle voulait l'être pour la santé des plus pauvres !

 

4. La réalité finit toujours par prendre le dessus sur les discours !

 

La réalité est que la situation économique est sociale est difficile aux USA et qu'un nombre considérable d'américains vivent très mal et depuis longtemps ! Ceux là s'abstiennent aujourd'hui car ils ne voient pas d'améliorations pour leur avenir et celui de leurs enfants, à mesure que leur situation objective se dégrade. Le chômage, les salaires bas plombent le pouvoir d'achat et ont de lourde répercussion sur la consommation intérieure et sur la survie des nombreuses PME, commerces et services. D'où en plus de l'abstention des salariés pauvres, la radicalisation des électeurs conservateurs souvent recrutés dans ces milieux... Aux USA, comme ailleurs, l'effet de délocalisation des industries est une secousse tellurique et le monde ouvrier ne se sent pas défendu dans cette mondialisation où le libre échange est la règle... le malaise ouvrier sanctionne partout les gouvernants incapables de stopper l'hémorragie !

 

Cela pénalise les démocrates plus que les républicains. Le comble est atteint lorsque les dirigeants expliquent au peuple qu'il n'a rien compris et que cette mondialisation va au bout du compte être positive... Ils savent que ce n'est pas le cas. D'où leur colère contre Washington, si loin d'eux ! Toute comparaison avec des situations comparables en Europe n'est pas fortuite

 

5. Les votes protestataires sont croissants partout et sanctionnent les pouvoirs en place surtout lors des élections intermédiaires, mais aussi aux présidentielles.

 

On remarquera que Clinton a été réélu alors qu'il avait perdu les mid-terms et que la majorité de la chambre des représentants était Républicaine. Donc Obamah n'est pas forcément battu en 2012. C'est aussi le cas en France où les présidents récents qui ont été réélus, l'on été à la suite d'une cohabitation ! (au passage, c'est cette constatation qui a été au point de départ de notre fiction « 18 Mois chrono »)

 

Décidément il y a partout dans les pays développés une crise politique profonde et un disfonctionnement des démocraties : le libéralisme généralisé n'en serait il pas la cause ? Peut-on en sortir sans changements considérables ? Comment en sortir sans heurts considérables ?

 

6. En tout cas ceux qui pris d'Obamania il y a deux ans et voyaient dans les primaires, les méthodes du candidat démocrates matinées de facebook, de porte à porte et autres pratiques sommes toutes assez classiques si l'on regarde sur le terrain les campagnes électorales françaises ou encore dans un appel à la société civile (ce qu'on pourrait appeler les sympathisants en d'autres temps !) comme une solution à ces problèmes feraient bien de méditer sur la déconvenue d'aujourd'hui. Quoiqu'ils disent c'est le fond de la politique qui compte, c'est la capacité à mobiliser en profondeur son camp qui fait le succès et cela exige unité, rassemblement , choix politiques idéologiques forts, des partis politiques dignes de ce nom et des militants , des citoyens engagés pour assurer la victoire et pour changer vraiment la société au pouvoir.

08:57 Publié dans Actualités, Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : obama, élections, gauche | | |  Facebook | | |

17 septembre 2010

Convention International du PS

Le mercredi 8 septembre s'est tenu à huis clos le conseil national du PS. Au programme, le vote du texte de la convention «La nouvelle donne internationale et européenne», qui a été adopté à l'unanimité par le Conseil national, et sera soumis à l'amendement et au vote des militants le 30 septembre.  

Pour lire le texte adopté : Convention International.pdf

 

 

Quelques remarques personnelles :

  1. Concernant la réforme des institutions internationales, pourquoi ne pas parler plus en détail de la réforme du FMI, institution remise sur le devant de la scène suite à la crise financière ? La dernière réforme en date a modifié de façon marginale la répartition des droits de vote et n'épuise pas le sujet. Cette institution, toujours marquée par le consensus de Washington doit être réformée afin de renforcer le contrôle démocratique sur son action et la réorienter vers l'aide aux populations plutôt qu'aux banques et autres institutions financières.

 

  1. Le Conseil de Stabilité Financière (FSB) n'est même pas évoqué, alors que cette institution est chargée de la supervision de la finance mondiale et notamment la formulation de règle « macro-prudentielles ». Se pose là aussi la question de son contrôle démocratique.

 

  1. La gouvernance de l'Europe n'est abordée que sous l'angle de la « gouvernance économique », avec comme seule mesure concrète la « coordination budgétaire ». Ne devons-nous pas proposer un mode de fonctionnement plus démocratique de l'Union Européenne, avec notamment un rôle renforcé du Parlement Européen ? Pour en finir avec l'opacité et la lourdeur des négociations entre chefs d'Etat et de gouvernements. L'élargissement rend indispensable une réforme complète et fondamentale des institutions.

 

  1. Avant de parler de relance du « moteur franco-allemand », il conviendrait sans doute de « crever l'abcès » au sujet du dumping salarial et fiscal du « partenaire » allemand. Cette stratégie non coopérative des allemands fait que le déficit avec ce pays est le premier ou deuxième déficit bilatéral de la France. Les réformes (Hartz notamment) menées en Allemagne précarisent les salariés, ce qui déprime la demande intérieure et rejaillit sur le dynamisme de la zone euro. Il est de bon ton de fustiger les pays qui présentent ders déficits commerciaux importants, mais ceux qui ont des excédents sont également critiquables. Il faut de toute façon avoir ce débat avec notre voisin. Cela doit déboucher sur la négociation d'un Traité de l'Europe Sociale, permettant la convergence vers le haut en matière sociale.

 

  1. La modification des objectifs de la BCE n'est pas évoquée. On a pourtant pu voir que le ciblage de l'inflation sur le marché des biens n'était pas suffisant. Le plein emploi devrait être un objectif prioritaire par rapport à la lutte contre l'inflation.

 

  1. Est-il bien raisonnable de proposer une « capacité d'emprunt européen » ? Cela n'aura-t-il pas pour conséquence, en l'absence de possibilité de financement par la BCE, d'offrir une nouvelle source de revenus aux marchés financiers, avec à terme, le spectre de « l'insoutenabilité de la dette européenne » ? Cela pose la question du financement des investissements publics européens par la BCE.

 

  1. Autre « institution » européenne qui mérite qu'on se penche sur son fonctionnement : l'ETS (Emission Trading Scheme). Le marché européen des quotas de CO2 présente un gros défaut de conception : il a permis la formation de profits indus pour des entreprises du secteur énergétique. Il convient d'évaluer son fonctionnement avant le lancement de la phase III en 2012. Au-delà de ces aspects « technique », des questions plus fondamentales sur l'efficacité même du principe d'un marché des quotas d'émission de CO2 pour faire face aux enjeux du changement climatique. Le Comité sur le changement climatique britannique (Committee on Climate Change) a récemment confirmé cette idée : « Nous ne pouvons donc pas espérer que le système communautaire d'échange des quotas d'émissions garantisse les investissements en solutions à faible émission de carbone exigés pour la décarbonisation du secteur ayant fait l'objet des échanges, d'ici les années 2020. Compte tenu de ce risque, le Comité recommande d'envisager sérieusement toute une série d'options, telles que la règlementation ou la taxation, afin d'intervenir sur les marchés de l'électricité et du carbone

 

  1. Le terme « paradis fiscaux » n'est mentionné qu'une seule fois, alors que la lutte contre les paradis fiscaux est un élément clé de la mise au pas de la finance mondiale. Il conviendrait de renforcer les capacités d'investigation pour identifier et sanctionner les entreprises (et les particuliers !) qui utilisent les paradis fiscaux pour s'affranchir de leurs obligations fiscales.

 

  1. La production des normes comptables n'est pas évoquée. Pouvons-nous nous satisfaire que la production de ces normes, dont on a vu l'effet pro-cyclique durant la crise (avec le fameux « mark to market »), soit sous-traitée à une entité privée, l'IASB (International Accounting Standards Board) ?

 

  1. Les entreprises, et notamment les entreprises transnationales, sont les grandes absentes de ce texte, alors qu'elles contribuent à façonner le paysage international. 50% du commerce mondial résulte du commerce intra-firmes. Wal-Mart est responsable d'une part non négligeable du déficit commercial des Etats-Unis... Nous le savons, la mondialisation économique est allée beaucoup plus vite que la mondialisation politique. Les entreprises transnationales peuvent ainsi mettre en concurrence les territoires, les systèmes fiscaux et sociaux. Afin de lutter contre la tendance au dumping fiscal, il conviendrait de créer un impôt européen sur les bénéfices des entreprises. Ne pourrait-on pas imaginer également des contraintes en matière de localisation de la production (à préciser) ? En effet, l'instauration, par exemple, d'une taxe carbone aux frontières de l'Europe suffirait-elle à inciter les entreprises à relocaliser leur production en Europe ? On peut imaginer que ce ne soit pas le cas et que les entreprises augmentent leurs prix de vente pour compenser la taxe, qui serait au final payés par les ménages européens qui verraient ainsi leur pouvoir d'achat diminuer, sans retombées en termes d'emploi... Cette taxe doit donc s'accompagner, soit d'un encadrement tarifaire, soit d'actions simultanées en faveur d'une relocalisation des industries.

PP

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01 septembre 2010

La gauche et les compromis pourris

Par BRUNO AMABLE professeur de sciences économiques à l'université Paris-I Panthéon- Sorbonne.

 

 

La presse s'est récemment fait l'écho de sondages portant sur les intentions de vote pour l'élection présidentielle de 2012 qui prédisent la victoire d'éventuels candidats socialistes, en particulier Dominique Strauss-Kahn (DSK). Il faut prendre ces résultats au sérieux, en se souvenant des prédictions de triomphe de Ségolène Royal face à Nicolas Sarkozy pour 2007.


Il n'est cependant pas trop tôt pour s'interroger sur l'identité des candidats, la politique qu'ils entendent mener et la base sociale sur laquelle ils comptent s'appuyer. Il n'y a pas d'ambiguïté si le candidat du Parti socialiste est bien DSK. Prolongeant l'œuvre des précédents gouvernements PS, il a été l'inspirateur et, au moins jusqu'à sa démission en 1999, le maître d'œuvre de la réforme néolibérale du système financier français. Entre 1997 et 2002, le gouvernement Jospin a plus privatisé que les gouvernements de droite qui l'ont précédé, allégé la taxation sur les stock-options (que ce gauchiste d'Alain Juppé avait alourdie) et promulgué la loi sur les nouvelles régulations économiques, établissant un cadre juridique «à l'anglo-saxonne» pour les entreprises en matière d'OPA, de concurrence et de droit des actionnaires minoritaires. Cette loi, c'est encore Alain Madelin qui en parle le mieux : «On nous parlait de réponse au libéralisme, et nous voici avec des propositions qui [...] relèvent de la saine défense d'une économie de marché.» Il n'est alors pas étonnant que 60% des électeurs de 2002 aient pensé que le gouvernement Jospin n'avait pas vraiment mené une politique de gauche.

 

On est d'ailleurs frappé par la remarquable division du travail entre le PS et la droite dans la transformation néolibérale de l'économie française depuis 1984. Le PS n'a pas attaqué les domaines sensibles pour la base sociale de la gauche, le marché du travail et la protection sociale, mais a radicalement transformé le système financier et largement privatisé. La droite, elle, a privatisé, flexibilisé avec plus ou moins de difficultés le marché du travail et touché à la protection sociale, avec les réformes des retraites notamment. Un vrai numéro de good cop, bad cop.

 

Néolibérale sur le plan économique et vaguement à gauche sur les questions «de société», la candidature de DSK ouvrirait-elle un boulevard à la gauche de gauche ? Pas si cette dernière limite ses ambitions à une résistance «par les luttes» aux nombreuses «réformes» qu'on peut anticiper (protection sociale, droit du travail, services publics...). Passer ses journées en manifestations devient vite fatigant. De plus, lutter contre la néolibéralisation déjà accomplie demanderait une action qui ne peut être menée qu'en étant au pouvoir.

 

La gauche antilibérale devrait-elle soutenir le candidat de gauche le mieux placé en espérant pouvoir influencer la politique menée ? La base sociale que vise DSK n'est pas celle traditionnelle de la gauche, mais les «couches moyennes», ces «salariés avisés, informés et éduqués, qui forment l'armature de notre société» dont l'objectif de transmission d'un patrimoine est le signe de leur «attachement à l'économie de marché» (1)

 

Et les classes populaires ? Au premier tour de la présidentielle de 2007, les ouvriers ont autant voté pour Sarkozy et Le Pen que pour l'ensemble des candidats de gauche. Cela conduit la soi-disant «social-démocratie réaliste» à négliger leurs attentes. Mais la causalité est sans doute inverse. Faire ce qu'Oskar Lafontaine, traduisant littéralement une expression allemande, appelle des «compromis pourris» (2) est contre-productif. C'est le Parti communiste qui a payé le prix des dérives droitières du PS. Sa quasi-désintégration électorale s'est faite au rythme de son soutien, ou de son absence d'opposition, aux gouvernements dirigés par le PS et pas à celui de la disparition de l'URSS, comme on le croit souvent.

 

Comme les représentants de la gauche sociale-libérale n'ont à l'évidence pas la moindre intention de passer des compromis sérieux avec la gauche de gauche, la résistance à la transformation néolibérale de notre société a l'air mal partie. Sauf si c'est un candidat de la gauche de gauche qui est au second tour. Compte tenu de la concurrence qui s'annonce pour capturer les faveurs électorales du «groupe intermédiaire» cher à DSK (Modem, Verts, Nouveau Centre... et Sarkozy), ce n'est pas totalement impossible.

 

Bruno Amable est professeur de sciences économiques, université Paris-I-Panthéon-Sorbonne.

(1) Voir le livre de DSK : «la Flamme et la Cendre».

(2) L'ancien ministre des Finances de Gerhard Schröder et fondateur de Die Linke parle en connaissance de cause.

 

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05 juillet 2010

Les Primaires contre la Gauche

Je vous propose l'analyse de Jean-Luc Mélenchon sur les primaires. Excellente analyse, que je partage en tous points !


En tant que militant PS, j'ai voté NON lors de la consultation sur la "rénovation"... qui n'est qu'un prétexte pour organiser un pseudo-plébiscite pour les primaires.

 

 

Il est pitoyable que la rentrée de la gauche politique se soit faite sur un sujet aussi éloigné de toutes les réalités qu'affrontent le pays et notre peuple. Il est frappant de voir que celui qui passe pour en être l'ingénieux artisan est depuis peu en même temps membre du comité Juppé-Rocard chargé par Nicolas Sarkozy de faire des propositions concernant l'usage à faire du grand emprunt qu'il a décidé de lancer et dont les conséquences seront autrement concrètes que le mécano électoral dont toute la gauche a été sommée de débattre. Il est également frappant de voir que la pression pour cette trouvaille est orchestrée conjointement par des personnalités du Centre et des socialistes, des banquiers d'active et des syndicalistes à la retraite, tous auto proclamés comme précieux dépositaires de l'avenir de la gauche.  L'injonction éditoriale sur le sujet a été d'une telle violence qu'elle a emporté toutes les résistances pourtant argumentées que contenait le parti socialiste peu de temps auparavant encore. Je ne crois pas cependant qu'il faille voir ce mécano comme une simple combinaison technique pour « rénover » le système de désignation des candidats de gauche aux élections. Selon moi, on ne peut pas dissocier l'instauration des primaires à gauche du projet politique que visent ceux qui ont poussé cette idée. Il ne manque pas d'esprits avisés qui savent à quel point ce système des primaires induit tout un large ensemble de conséquences. Il n'en n'est pourtant pas débattu. La scène politique semble subjuguée davantage que convaincue. Mais à la vérité, je ne crois pas que cette idée puisse s'imposer autrement que par cette sorte de passage en force tant elle bouscule jusqu'au fondement l'édifice sur lequel est construit la gauche. Il aura peut-être raison de la gauche elle-même. Je veux rappeler que ce ne sera pas la première fois.

 

 

Les mauvais exemples américains et italiens

Je signale que les innombrables références au système américain s'accompagnent toutes d'un voile d'ignorance volontaire très troublant. Aux Etats Unis le système des primaires commence par la marginalisation des partis de gauche. Mais combien savent qu'il n'y a pas que deux candidats aux USA. Tous les autres sont effacés du tableau du fait même des primaires. A commencer par le candidat socialiste. Ces primaires fonctionnent de plus comme l'antichambre obligée où se bousculent tous les lobbies, carnet de chèques en main. Ils se remboursent ensuite sur la bête victorieuse, corrompant en profondeur l'esprit public nord américain et davantage encore celui de ses élites dirigeantes. Bonjour la modernité ! Un exemple plus proche peut-être également plus facilement analysé. C'est celui de l'Italie. Un concentré de désastre. Les primaires ont conduit à la fois à la liquidation de la gauche, dissoute dans un « parti démocrate » récusant l'étiquette de gauche, et à la plus lamentable défaite électorale de la gauche contre Berlusconi. Pour ne dire que cela. Pourquoi en irait-il autrement en France ? Déjà bien des analystes ont largement démontré que les primaires invalident l'existence même d'une structure de Parti. A quoi bon en effet un parti quand un club d'affidés et un bon budget de communication suffisent pour mener la partie décisive. Au contraire, un parti,  avec ses rythmes lents de décisions, ses structure collectives, ses obligations de  mémoire, ses liens aux syndicats et associations, est un handicap majeur pour mener la guerre de guérilla médiatique, la course aux effets émotifs et tout ce qui va avec l'ultra personnalisation de la politique qu'implique une primaire. Je n'en évoque pas davantage à ce propos parce que le cœur de mon raisonnement à cet instant vise seulement à montrer comment le moyen choisi pour régler les problèmes que ce système prétend affronter les aggrave au contraire.

 

 

Le règne de l'égocratie

Voyons cela. On entend dire par exemple que les primaires seront le moyen de surmonter les conflits de personnes qui minent les états major politiques. Ce sera le contraire. Il les envenimera. L'égocratie va en effet se déployer sans retenue. Chacun devra en effet se rendre « intéressant » pour capter de la sympathie et de l'appétit médiatique. Plus intéressant et appétissant que le voisin. Dès lors la défaite équivaudra à une disqualification personnelle plus offensante et meurtrissante que ne le sera jamais aucune défaite des idées ou du programme qu'un candidat peut porter. La pipolisation pourtant battra son plein quoique veuille les protagonistes. Elle sera une arme de combat. Qu'on se souvienne des conditions et des mots avec lesquels Ségolène Royal annonça en plein milieu de la soirée électorale des législatives de 2007 sa décision de divorcer d'avec François Hollande. Cette pente sera amplifiée par l'environnement idéologique que construit ce type de consultation. Cela d'abord parce que les contenus politiques iront au rabais. En effet dans cette sorte de compétition celui qui l'emporte est celui qui provoque le moins de rejet. Le devoir de chacun des candidats sera donc de rogner soigneusement toute aspérité du propos qui lui aliène un secteur de l'opinion. Dès lors l'idéologie dominante a de beaux jours devant elle. La pipolisation et la dépolitisation iront de concert comme c'est la règle en la matière.

 

 

La course au moins disant politique

Machine à égotiser, le système des primaires est de ce fait en même temps une machine à niveler. Mécaniquement le centre de gravité d'une telle compétition se déplace vers le moins disant, le plus central c'est-à-dire le plus centriste. La norme de sélection fonctionne à l'inverse de la compétition qu'elle est censée préparer. Car, le moment venu, dans la campagne électorale, face au candidat de  droite ce n'est plus le moins disant le mieux placé. C'est au contraire la candidature ouvrant le plus de propositions offensives qui concentre l'attention, créé le débat et fait le succès. On voudra bien se souvenir en effet que les victoires électorales de la gauche, celles de François Mitterrand en 1981, comme celle de Lionel Jospin en 1997 se sont faites avec des programmes clivant et non sur des propositions consensuelles. De plus, l'un contre la peine de mort, en plus du programme commun avec les communistes et l'autre avec les trente cinq heures ajoutèrent des angles aux angles. Ici se touche un point essentiel. Une élection ne se réduit pas au marketing qui l'anime. Ce sont les programmes d'une part et la volonté de les accomplir des personnes qui les portent qui, en définitive, mettent en mouvement le grand nombre d'un côté ou de l'autre. Je parle là de l'élection, la vraie. Car à l'occasion des primaires il en va tout autrement. Là, les votants sont abusés par la proximité idéologique des candidats. Tous sont censés être de gauche, je le rappelle. Leurs positions communes sont alors nombreuses. Les électeurs des primaires se disent alors que le vainqueur aura la sagesse de faire son miel de tout ce qui aura été dit et qui aura plu. Du coup les braves gens concluent qu'ils doivent choisir la personne qui a le plus de chance de l'emporter dans les urnes contre la droite. Comment peuvent-ils savoir duquel il s'agit ? C'est bien leur problème. Ils s'en réfèrent donc à ce que leur dit une autorité qui semble supérieure à tout à priori et à toute idéologie. C'est-à-dire l'opinion majoritaire des électeurs en général. C'est l'effet Panurge appliqué avec bonne volonté et assumé comme tel. Les participants aux primaires suivent donc le verdict des sondages. On se souvient du harcèlement sondagier qui accabla ainsi les socialistes dans la primaire que remporta Ségolène Royal. Elle était alors donnée gagnante contre Sarkozy avec 53 % des voix contre 47% au candidat de droite. Notons que le résultat final fut exactement l'inverse.

 

 

Une machine à diviser la gauche

Cet effet de nivellement n'empêchera pas pour autant un autre renversement de la dynamique électorale entre le processus des primaires et celui des élections elles-mêmes. Dans l'élection, quand plusieurs candidats sont présents à gauche, ils sont en compétition implicite. Mais leur discours est positionné contre la droite davantage que les uns contre les autres. Ceux qui se risquent à du démolissage dans leur camp, comme toute transgression de celui-ci en général, le paient souvent très cher. Ainsi Jean-Pierre Chevènement passa-t-il en 2002 de 14% des intentions de vote à 5% en quelques jours pour prix de son harcèlement contre celui qu'il appelait « chirospin » et pour s'être rapproché de l'extrême droite villièriste.

 

 

L'outil du glissement au centre

Après ce tour d'horizon général j'en viens à quelques remarques à propos de la dynamique d'une élection. Si cette primaire est proposée à toute la gauche c'est un tableau singulier qui est mis en place. Passons sur le fait qu'il aurait été de meilleure pratique de consulter les partenaires avant de les mettre au pied du mur. Voyons plutôt le présupposé de l'affaire. Il y en a un. De taille. C'est que le candidat issu des primaires doit ensuite gagner l'élection dès le premier tour. Car pour le second tour il ne dispose plus de réserve de voix puisque toute la gauche est censée avoir été mobilisé et s'être déjà regroupée sur son nom. Comment peut-on imaginer cela ? Ce n'est pas possible. Alors ? La réponse est évidente. Le deuxième tour ne peut alors être gagnant qu'avec une nouvelle alliance. Du coup le premier tour de l'élection présidentielle se transforme en réalité en une primaire avec les centristes. Celui des deux qui arrive en tête s'accorde avec le suivant « contre la droite ». Démontrez le contraire !
Ainsi de toutes les façons et par tous les bouts, tant sur la forme, le contenu et la dynamique électorale, le système des primaires est une machine à se donner des claques. Elle égotise, pipolise, nivèle et divise la gauche au profit d'un glissement centriste. Et celui-ci pour finir est incapable de répondre aux attentes actuelles d'une société mise en tension par la crise et en demande de changements sociaux et écologiques radicaux dans la vie diminuée que mène le commun  des mortels.

 

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