Midilibre.fr
Tous les blogs | Alerter le modérateur| Envoyer à un ami | Créer un Blog

18 juin 2013

Retraites : les gorets, les ânes et les trembleurs

Par Luc Le Vaillant - Libération


Avertissement. Ceci est une fable où, comme La Fontaine dont on boirait bien l’eau, on ne va pas se gêner pour animaliser les comportements des peuplades françaises.


Au risque que la sensiblerie épidermique des concernés se prenne la fouettée et que, cul rougi, ils aillent grommelant que c’est faire injure à leur humaine nature que d’ainsi les rabaisser à leur bêtise plus constituée que constitutive. Allons, tant pis ! Qu’ils grognent, braient ou tremblent en feuilles mortes, le droit à la caricature s’exercera sans faiblir.


Argument. Notre gouvernement de gauche s’en prend à l’âge de la retraite et veut le reculer. Pourquoi pas ? Les populations vieillissent en bonne santé et il n’y pas de raisons que les baby boomers qui pètent la forme continuent à se gaver quand leurs petits-enfants peinent à entrer dans la carrière.


L’ennui, c’est que cette atomisation d’un progrès social fatigué semble découler d’une stricte pensée comptable. Le désastre, c’est qu’il y a coalition des avidités, des renoncements et des peurs pour sédimenter l’encéphalogramme plat des réflexions sur le partage du temps de travail et sur l’entremêlement des trois temps de la vie (formation, production, loisirs).


Proposition. En France, le chômage dépasse les 10% et le désœuvrement des jeunes flirte avec les 25%. Et c’est dans ce pays que l’on voudrait maintenir ad vitam les seniors dans l’emploi et confiner ad nauseam les jeunes adultes dans un statut de dépendance puérile ?


C’est ridicule, pour ne pas dire criminel. Il faut au contraire que la gauche, si elle existe encore, reprenne la marche en avant de la réduction choisie du temps de travail. Après les 35 heures, il faut passer à la semaine de 4 jours. Au-delà du contrat de génération que Hollande peine à mettre en œuvre, il faut instaurer la retraite à la carte. Il s’agit de travailler moins pour travailler tous, afin de restaurer un contrat social en charpie.


C’est tout à fait possible sans rien perdre de cette sacro-sainte compétitivité que vénèrent tant nos excellences agenouillées devant le veau d’or du capitalisme financier. Lisez Pierre Larrouturou (1), dernier des Mohicans à croire encore possible une embellie sociale quand les nuées économiques font se pâmer les gorets, reculer les ânes et frissonner les trembleurs.


Les gorets. Ils ne pensent qu’à leur panse. Ils sont mondiaux et décomplexés, offshore et optimisés. Pour assurer leurs vieux jours, ils n’ont jamais compté sur un Etat-nation qu’ils se sont acharnés à dépecer. Ils savent comment mettre leurs avoirs à l’abri. Et sont juridiquement outillés pour les transmettre au mieux à leurs ayants droit.


Indécrottables, nos gorets pas gênés s’acharnent à faire honte aux RMistes, de leur paresse congénitale. Sentencieux, ils reprochent aux demandeurs d’emploi leur refus de se retrousser les manches à n’importe quelle condition. Méprisants, ils pointent l’égoïsme des classes moyennes, devant les «nécessaires» sacrifices.


Pleine aux as, cette corporation charcutière est surtout faite de petits et grands patrons, de professions libérales et de commerçants fortunés, d’héritiers divers et variés. Le pire, c’est que sa goinfrerie sans frein fait envie. D’autant qu’elle s’est trouvé des porte-voix «culturels» tels Gérard Depardieu et Johnny Hallyday, assez popus pour entretenir l’illusion d’une rébellion gauloise, d’une fronde à la Gavroche.


Les ânes. Il y a l’âne bâté de droite qui porte la charge de ses donneurs d’ordre et qui ressasse qu’il faut travailler plus pour gagner plus, tout en pensant bien fort qu’il faut travailler plus pour gagner moins.


Et puis, il y a l’âne de gauche qui recule, qui n’a pas la franchise de reconnaître qu’il a abjuré ses ambitions égalitaires. C’est un âne pas très franc du collier, prêt à céder sur beaucoup, de crainte de voir toute la cargaison verser dans le ravin. Entendons-nous bien ! Les politiques ne sont pas seuls à braire à la mort de l’imagination sociale. Les syndicalistes, les associatifs, les intellectuels, eux aussi, ont mis genou à terre, en ânes déculottés qui fanent leurs espoirs à la mangeoire de la pensée.


Les trembleurs. Ceux qui grelottent en regardant l’horizon qui noircit à foison, c’est vous, c’est moi. Tous, nous courbons l’échine dans l’attente du knout libéral. On attend que ça nous dégringole sur le râble, trop content d’être encore salarié en CDI, pensant à compléter notre pension menacée, activant nos maigres réseaux pour pistonner nos gamins sans perspectives.


Nous sommes ces trembleurs, qui refusons de comprendre que la préférence française pour le chômage est une ruse de la raison capitaliste pour nous faire tenir tranquilles. Il ne tient qu’à nous, pauvres pommes, de profiter ensemble des gains de productivité générés par la robotisation et le numérique, au lieu de laisser les actionnaires s’en pourlécher.


L’angoisse nous corrode le cerveau quand il faudrait balayer au seuil de nos peurs.


(1) «La gauche n’a plus le droit à l’erreur», Michel Rocard et Pierre Larrouturou (Flammarion).

 

18:04 Publié dans Actualités, Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : retraites, rtt | | |  Facebook | | |

09 janvier 2013

Sommet social : un échec souhaitable…

François Lenglet, le commentateur économique désormais obligatoire du service public de l’audiovisuel, nous a livré une analyse toute en nuance sur les négociations entre les partenaires sociaux relatives au marché du travail : « Une entreprise embauchera plus facilement si elle sait qu’elle peut licencier facilement » (Journal télévisé de 20 h de France 2 le 6 janvier).

 

Peut-on faire plus clair…dans la reprise du discours du MEDEF ? Lors d’une conférence de presse en novembre 2012, Laurence Parisot affirmait en effet qu’« il est temps, pardonnez le néologisme de détabouiser le mot de flexibilité. Nous avons besoin de flexibilité pour recréer des emplois ».

 

On se serait attendu, à une heure de grande écoute et sur un sujet qui est présenté comme le « big-bang » du marché du travail, à un peu plus de mesure et à la mise en perspective des différents points de vue sur ce dossier.

 

Car, après tout, est-ce vraiment si sûr qu’ « une entreprise embauchera plus facilement si elle sait qu’elle peut licencier facilement » ? Une entreprise n’embauche-t-elle pas avant tout parce qu’elle a un carnet de commande rempli, une vision de l’avenir ?

 

Il est d’ailleurs intéressant de remarquer que les pays les plus flexibles ont connu des performances en termes d’emploi moins bonne que la France. Ainsi, au Royaume-Uni, le taux d’emploi des 25-59 ans a baissé de 0,9 points entre 2008 et mi-2012, alors qu’il augmentait en France. Sur la même période la baisse est de 1,4 point aux Pays-Bas et de 4,5 points au Danemark…

 

D’un point de vue macro-économique, la flexibilité est-elle une bonne solution ? En effet, si les entreprises peuvent se séparer instantanément de leurs salariés en période de crise, cela ne peut qu’entretenir une spirale récessive. Les salariés devenus chômeurs seront moins enclin à consommer, ce qui déprimera encore plus la demande adressée aux entreprises qui se sépareront d’autres salariés… La flexibilité est pro-cyclique comme disent les experts tels que Mr Lenglet.

 

Cela dit, le marché du travail français est-il si rigide ? La flexibilité en est-elle totalement absente ? Avec 15% d’emplois en contrats précaires (CDD et intérim) dont plus d’un tiers de moins de trois mois, la France est presque leader européen en la matière. Seule l’Espagne fait « mieux »…avec le succès que l’on connaît sur le front du chômage !

 

Comme le rappelle opportunément Guillaume Duval dans le numéro de janvier du mensuel Alternatives Economiques, l’OCDE (qui, bien qu’elle mette de l’eau dans son vin ultra-libéral, n’est pas devenue une officine gauchiste) rappelle que la protection des salariés français face aux licenciements individuels est moins bonne qu’en Allemagne, en Suède, aux Pays-Bas et même qu’en Russie, en Inde ou…en Chine ! La situation est encore pire en ce qui concerne les licenciements collectifs où la France fait figure de paradis pour les employeurs par rapport à l’Italie, la Belgique, l’Allemagne et même la Pologne ou le Mexique…

 

Depuis 2008, une nouvelle manière de rompre un contrat de travail a été introduite en France : la rupture conventionnelle. A la différence de la démission, qui est à l'initiative du salarié, ou des différentes formes de licenciements, qui relèvent des prérogatives de l'employeur, ce dispositif permet aux deux parties de se séparer d'un « commun accord ». Depuis la création de ce dispositif, près d’un million de ruptures conventionnelles ont été homologuée par le Ministère du Travail. Elles représentent désormais 12 % des sorties de CDI, soit le double des licenciements économiques. Parfois utilisées pour contourner les procédures de plans sociaux, elles ne substituent pas aux démissions, qui représentent près des deux tiers des fins de CDI. Les entreprises, surtout les grandes, utilisent ce mode de séparation pour évincer leurs salariés proches de la retraite. 12 % des ruptures conventionnelles dans les entreprises de plus de 250 salariés concernent en effet des personnes de plus de 58 ans.

 

La flexibilité existe en France, c’est un fait, mais le MEDEF veut aller encore plus loin dans le cadre des négociations qui devraient se conclure vendredi 11 janvier. Il propose en effet la possibilité de contraindre les salariés, après consultation des élus du personnel, à des mutations forcées dans un rayon de 50 kilomètres ou à accepter des baisses de salaires sur deux ans, dans le cadre d'accords majoritaires de maintien dans l'emploi. Et, cerise sur le gâteau, il cherche à imposer une nouvelle  possibilité d'embauche en CDI. de « projet », qui reviendrait à octroyer aux chefs d'entreprise la possibilité de se séparer sans formalités et sans motif de leurs  salariés une fois leur mission accomplie.

 

En contrepartie de cet arsenal, le MEDEF consentirait à quatre « droits nouveaux » : la réduction des temps partiels subis, une complémentaire santé pour tous, des droits rechargeables à l’assurance chômage, une taxe pour limiter les contrats courts…qui verraient le jour à partir de 2014 !

 

C’est triste à dire, mais en l’état actuel des choses, il serait souhaitable que les négociations entre les partenaires sociaux échouent. Ce serait alors l’occasion pour le gouvernement et la majorité de reprendre la main pour proposer des solutions novatrices et efficaces.

 

Puisque le « modèle allemand » a le vent en poupe ces temps-ci, pourquoi ne pas s’inspirer de ses bons côtés ? Et notamment le « Kurzarbeit ». L’Allemagne a connu en 2009 une crise économique deux fois plus grave que notre pays car elle a subi de plein fouet l’effondrement de ses exportations. Pourtant, le chômage a augmenté 6 fois moins en Allemagne qu’en France. Comment expliquer ce « miracle » ? En Allemagne, le licenciement est un dernier recours. La règle générale est de garder le maximum de salarié(e)s, le maximum de compétences, dans l’entreprise en développant le Kurzarbeit. Au lieu de licencier 20 % des effectifs, une entreprise qui voit baisser son chiffre d’affaires de 20 % va baisser son temps de travail de 20 % et garder tous les salariés. Le salaire baisse mais l’État maintient l’essentiel du revenu. Et cela revient moins cher de maintenir le revenu d’un salarié qui baisse son temps de travail que de financer un chômeur si l’on tient compte de tous les coûts induits et des pertes de rentrées fiscales et sociales. Le Kurzarbeit a concerné 1 500 000 salariés qui ont baissé de 31 % leur temps de travail en moyenne.

 

Mais au-delà de cette mesure d’urgence, il est  temps également de relancer le chantier de la réduction du temps de travail (RTT). Car, contrairement à ce que serinent depuis des années la droite et le MEDEF, les 35 heures n’ont pas plombé l’économie française. En revanche, ce qui a plombé les 35 heures, c’est leur inachèvement et l’absence de réelles contreparties en termes de création d’emplois. A ceux qui raillent le « partage du temps de travail », on peut répondre que le partage du travail existe et c’est aujourd’hui un non-sens :

  • D’un côté, toutes celles et ceux qui font 0 heure par semaine car ils sont au chômage.
  • De l’autre, tous ceux qui travaillent plein pot (et parfois trop) : la durée réelle d’un plein-temps est supérieure à 38 heures d’après l’INSEE.
  • Au milieu, toutes celles et tous ceux qui galèrent avec des petits boulots à temps partiel, sur la semaine ou sur l’année.

 

Il faut en finir avec les faux débats : le débat n’est plus « pour ou contre la RTT ? », mais plutôt « quelle RTT ? » : une RTT organisée par le marché (précarité, stress et concurrence permanente) ou une RTT organisée par le débat, le référendum et la négociation. Des moyens existent pour passer à la semaine de 4 jours à coût dérisoire pour l’Etat et à masse salariale constante pour les entreprises sans pour autant toucher aux salaires. Nous pourrions créer ainsi près de 1.6 millions d’emplois...

 

Ce serait là l’occasion de faire le vrai « big-bang » du marché du travail !


PP

 

10:12 Publié dans Actualités, Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : rtt, chômage, précarité, flexisécurité | | |  Facebook | | |

30 décembre 2012

Le travail disparait, et c'est ce qu'on voulait

Un point de vue intéressant...

08:00 Publié dans Actualités, Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : rtt, travail, productivité | | |  Facebook | | |

28 décembre 2012

Travailler moins pour gagner autant, c'est possible chez Porsche!

Article paru sur La Tribune

Alain-Gabriel Verdevoye | 13/12/2012, 17:17 - 466 mots

Porsche va réduire la semaine de travail de ses 17.000 salariés, à salaire égal. En échange de plus de flexibilité. La marque allemande de voitures de sport veut fidéliser ses salariés.
 
Copyright Reuters

Travailler moins pour gagner autant? Chez Porsche, c'est possible. Le constructeur allemand de voitures de sport annonce ce jeudi une diminution du temps de travail de ses salariés, à salaire égal. "Porsche AG veut augmenter sa compétitivité et son attractivité en tant qu'employeur", explique le groupe de Stuttgart dans un communiqué. Le prestigieux fabricant de la 911 ose affirmer que le manque de main d'oeuvre qualifiée est criant dans l'automobile... Il lui faut donc fidéliser les salariés! Les employés de l'usine PSA d'Aulnay aimeraient en entendre autant... La baisse du temps de travail hebdomadaire compense "la pression importante" qui pèse sur les salariés, dont la productivité croît continuellement, soutient Uwe Hück, le président du comité d'entreprise de Porsche, cité dans ledit communiqué. Le temps de travail hebdomadaire des quelque 17.000 salariés de Porsche passera donc, d'ici à la mi-2013, de 35 à 34 heures.


Plus de flexibilité


Cette mesure doit permettre aux salariés de "mieux concilier travail et vie familiale", assure le constructeur de Stuttgart. En échange, les salariés ont consenti des efforts de flexibilité. Ainsi, "davantage de salariés pourront à l'avenir travailler 40 heures par semaine" en cas de besoin, selon la marque du consortium Volkswagen, qui estime que "s'assurer ainsi la flexibilité nécessaire pour le futur". Il est vrai que Porsche a de l'argent grâce à des ventes historiques! Au cours des onze premiers mois de l’année, la société a livré 128.978 véhicules à l’échelle mondiale, dépassant ainsi le résultat de toute l’année 2011 (118.868 unités)... un mois avant la fin de l’année. En novembre 2012, le constructeur allemand a écoulé 12.928 exemplaires (+38,7% ). Le mois dernier, Porsche affiche une progression dans toutes les régions. Aux États-Unis, son premier débouché, il croît de 71% à 3.865 modèles, et de 63% en Chine, son deuxième marché, à 2.919.


Marges record


"Malgré des frais de développement et des charges structurelles élevés pour les nouveaux modèles, nous tablons pour cet exercice sur un meilleur résultat que lors de l'exercice précédent ", précisait la firme en juillet. Elle avait réalisé l'an dernier le meilleur bénéfice net de son histoire à 1,46 milliard d'euros, avec en particulier un bond de son bénéfice opérationnel de 22%, à 2,05 milliards d'euros. Avec une marge record supérieure à 18%! Avec des voitures hautes performances exclusives aux prix de vente unitaires de 50.000 à 190.000 euros, il est a priori logique que le constructeur de Stuttgart affiche de solides profits, sans aucune commune mesure avec ceux de PSA ou Renault cantonnés pour l'essentiel aux petits véhicules à faibles marges. Mais encore faut-il convaincre les acheteurs de payer un tel prix... C'est pourtant le cas. Les passionnés sont même prêts à subir de longs délais de livraison pour prendre le volant de leur dernière merveille.

09:46 Publié dans Actualités, Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : rtt | | |  Facebook | | |

19 novembre 2012

Mon intervention au Conseil national du Parti Socialiste

Voici la vidéo de mon intervention au Conseil national du PS du samedi 17 novembre à la Mutualité à Paris...


Un baptème du feu un peu stressant et qui permet de mesurer les difficultés de capter l'attention d'une assemblée sur des sujets austères !


Il y aussi cette obsession du chronomètre dans les interventions...Mon temps de parole était limité à 5 minutes...Difficile de développer une pensée construite sur des sujets importants en si peu de temps. A ce propos, je me souviens de la tête qu'a fait Paul Quilès (ancien Ministre de la Défense) au Congrès de Toulouse au moment où on lui a dit qu'il avait moins de 10 minutes pour parler de la problématique de la défense européenne et de la dissuasion nucléaire !


En fait, les temps de paroles sont distribués au prorata du poids des différentes Motion (les "tendances" du PS). Ce qui revient à dire que la "ligne officielle" a plus de temps pour s'exprimer...alors que ses idées sont déjà majoritaires et largement diffusées. Pour un réel débat, il conviendrait de rééquilibrer les temps de paroles au profit des "minorités", afin qu'elles puissent argumenter correctement et faire valoir leurs apports à la pensée commune. Après tout, la logique de la gauche, c'est que le "fort" doit être encadré, contrôlé pour ne pas écraser le "faible" !



Discours de Pierre Polard au conseil national du... par PartiSocialiste


Voici le texte intégral, sans les coupures sauvages que j'ai dû faire à la tribune...


Chers camarades,

 

Au lendemain de la remise du rapport de Louis Gallois, le premier ministre Jean-Marc Ayrault, a annoncé le 6 novembre un « pacte de compétitivité », une série de mesures pour améliorer la compétitivité de la France. Mesures qui seront intégrées dans « plusieurs projets de loi » présentés au début de l’année 2013. La plus emblématique et la plus commentée est bien sûr le Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE) d’un montant de 20 milliards d’€, financé à la fois par une hausse de la TVA et une diminution de la dépense publique.

 

Il ne s’agit pas ici de faire un mauvais procès. Non, la hausse de la TVA telle qu’elle est proposée n’est pas une réintroduction de la TVA dite sociale récemment abrogée ! A la place d’une hausse brutale et aveugle des taux que proposait la droite, le gouvernement propose une hausse du taux normal, associée à une baisse du taux réduit, qui profitera principalement aux plus pauvres. A condition, bien sûr, que cette baisse soit répercutée sur les prix. A cet égard, l’expérience de la baisse de la TVA dans l’hôtellerie-restauration doit nous inciter à la prudence, voire à la vigilance.

 

Pour autant, nous pouvons nous interroger sur le bien fondé de la création d’une nouvelle aide aux entreprises, sans réelle contrepartie en termes d’emplois ou d’investissement et insuffisamment ciblée. En effet, en l’état actuel des choses, elle profitera indifféremment aux petites entreprises comme aux grandes, à celles qui sont soumises à la concurrence internationales comme à celles qui en sont largement préservées.

 

Trois rapports publics ont déjà souligné le manque d’évaluation de l’efficacité des aides publiques dont bénéficient déjà les entreprises :

Le rapport du Conseil d’orientation pour l’emploi de février 2006

Le rapport du CESE sur la compétitivité de l’économie française d’octobre 2011

Le rapport de la Cour des comptes sur le financement de l’économie de juillet 2012

 

Ce pacte de compétitivité aurait pu être l’occasion de mettre en œuvre les propositions 3 et 24 du candidat François Hollande, à savoir la mise en place de trois taux d’imposition sur les sociétés (35% pour les grandes, 30% pour les petites et moyennes, 15% pour les très petites), la distinction entre bénéfices réinvestis et ceux distribués aux actionnaires et l’augmentation des cotisations chômage sur les entreprises qui abusent des emplois précaires.

 

Ne nous y trompons pas, ce qui apparaît en filigrane derrière ce pacte de compétitivité, c’est la question de la concurrence que se livrent entre eux les pays européens. Car, rappelons-le, la balance commerciale de la zone Euro est positive. Pourquoi baisser le coût du travail en France ? Parce qu’il a beaucoup baissé en Allemagne ! Ce qui a permis à ce pays de gagner des parts de marché par rapport à ses voisins européens, au prix de ce que certains appellent une « glaciation salariale » depuis plus de dix ans et au prix d’une explosion de la pauvreté et de la précarité.

 

Devons-nous faire un pas de plus, même s’il reste de faible ampleur et n’impactera pas la consommation en 2013, vers cette spirale qui ne peut que prolonger et aggraver la crise européenne en alimentant la dépression qui entraîne l’Europe vers le fond ?

 

Dans son adresse aux français, le 13 novembre, François Hollande a déclaré que «nous vivons plus qu’une crise, nous vivons un changement de monde ». Il a entièrement raison !

 

Et les socialistes français se doivent de faire partie des architectes de ce nouveau monde qui vient. Ce monde nouveau doit notamment reposer sur la construction d’une Europe réellement sociale et démocratique, une plus grande justice sociale et une transformation écologique de notre modèle économique.

 

Nous, militants de la motion 4, proposons d’organiser au plus vite un séminaire de travail de trois jours à Strasbourg  qui réunira toutes celles et ceux qui veulent construire une Europe démocratique et sociale. Invitons tous les socialistes d’Europe mais aussi les syndicats et des ONG à se retrouver pour travailler ensemble sur l’Europe démocratique, l’Europe sociale, l’impôt européen sur les dividendes, une Europe qui s’attaque enfin aux paradis fiscaux et au dérèglement climatique. L’Europe est à la croisée des chemins. Nous devons rassembler nos forces pour faire naitre une Europe nouvelle, capable d’humaniser la mondialisation.

 

Concernant la justice sociale, comme le rappelle le député socialiste de Meurthe-et-Moselle Christian Eckert (rapporteur général de la Commission des Finances, de l'Économie générale et du Contrôle budgétaire), la France n’a jamais été aussi riche, mais cette richesse n’a jamais été aussi mal partagée entre salariés et actionnaires comme entre salariés eux-mêmes. En proportion de leur valeur ajoutée brute, la part que les sociétés non financières versent à leurs actionnaires est passée de 5,6% en 1999 à 9% en 2011. Les derniers chiffres de l’Insee dévoilent la très forte progression des inégalités. En 2002, le cinquième le plus pauvre de la population percevait 9,3% du niveau de vie total. Il en perçoit désormais 8,7% soit 6 milliards de moins. Dans le même temps, la part du  cinquième le plus riche est passée de 37,7% à 39%, soit 12 milliards de plus. Cette montée des inégalités ne peut qu’engendrer des frustrations délétères chez une part grandissante de nos concitoyens, frustrations génératrices de tensions sociales, terreau sur lequel se développe le Front National.

 

Le rétablissement de la justice sociale passe par au moins deux points : la lutte contre le chômage de masse qui déséquilibre les négociations salariales et une réforme fiscale vers plus de progressivité.

 

Pour lutter contre le chômage, pouvons-nous encore tout miser sur la croissance ?  L’OCDE annonce une croissance atone pour la plupart des pays européens dans les années à venir. Avant même la crise des subprimes, la croissance moyenne de la France n’a cessé de diminuer, décennie après décennie, comme celle de tous les pays de l’OCDE d’ailleurs.

 

Pour lutter contre le chômage, pouvons-nous compter sur la recherche et l’innovation, un des axes important du rapport Gallois ? Pour nous la racine du chômage de masse, c’est avant tout une mauvaise gestion des progrès techniques qui ont conduit à toujours produire plus avec moins de travail humain. Un actif d’aujourd’hui produit 5 fois plus de richesses par heure qu’un actif de 1960 ! Entre 1970 et 2008, le PIB de la France, a plus que doublé alors que le nombre total d’heures nécessaires à la production a baissé de 7%, alors que le nombre d’actifs voulant travailler augmentait de 33%. Il faut en finir avec les faux débats : si l’on intègre les gains de productivité colossaux réalisés dans toutes nos économies depuis quarante ans, le débat n’est plus « pour ou contre la RTT ? » mais plutôt « quelle RTT ?». RTT organisée par le marché (précarité, stress et concurrence permanente) ou RTT organisée par le débat, le référendum et la négociation ?

 

C’est pourquoi nous proposons d’organiser les Etats généraux de l’emploi avec tous les partis de gauche, les syndicats, les associations, les ONG et les personnels de Pôle Emploi pour faire des propositions innovantes  . Pour donner envie aux partenaires sociaux d’aller plus loin et plus vite dans la lutte contre le chômage et la précarité, organisons ces états généraux au niveau national et dans chaque région pour "tout mettre sur la table" et montrer que l’innovation est possible pour sortir du chômage de masse.

 

Concernant la réforme fiscale, nous pensons qu’il est temps de mettre en œuvre une « révolution fiscale », à savoir une grande réforme permettant la fusion de l’impôt sur le revenu et de la CSG dans le cadre d’un prélèvement simplifié et progressif sur l’ensemble des revenus.

 

Enfin, sur la transformation écologique, ne serait-il pas préférable d’utiliser les 20 milliards d’€ du CICE pour lancer un programme ambitieux de rénovation thermique des bâtiments, d’énergies renouvelables décentralisées économisant à terme des milliards d’importations de pétrole et de gaz, de transports collectifs propres, de services de bien-être pour les personnes âgées, la petite enfance et les personnes handicapées, des programme d’appui à l’économie sociale et solidaire et aux circuits courts… Et bien d’autres choses pour réduire la dépendance aux importations et l’impératif d’exportation à tout prix, pour favoriser des dynamiques de territoires, pour protéger la société et l’environnement sans privilégier le protectionnisme. De favoriser la construction de logements neufs de type Kyoto qui produisent leur propre énergie.

 

C’est le sens du volet écologique de la Motion 4, que nous n’allons bien sûr pas détailler ici, mais qui contient des propositions concrètes et financées.

 

Le changement de monde, c’est maintenant !

 

Il faut oser plus loin, plus vite pour aller vers un monde régi par la coopération plutôt que la compétition, un monde de progrès social et écologique !


PP

 

 

11:11 Publié dans Actualités, Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : compétitivité, chômage, rtt, fiscalité, écologie | | |  Facebook | | |

12 novembre 2012

Le (bon) bilan des 35 heures

Eric Heyer, directeur adjoint au Département analyse et prévision de l'OFCE
Alternatives Economiques Hors-série n° 092 - février 2012

 

Les 35 heures n'ont pas entamé la compétitivité des entreprises et les performances économiques françaises. Ni dégradé les finances publiques.


 

 

Il y a deux ans, c'était le dixième anniversaire de l'instauration, par un gouvernement de gauche, des 35 heures en France. Dans quelques semaines, nous fêterons les dix ans d'une critique récurrente, par un gouvernement de droite, de cette mesure qui, malgré les nombreux assouplissements intervenus depuis (voir encadré), resterait la cause principale des difficultés rencontrées par l'économie française. Les lois dites " Aubry ", qui ont mis en place progressivement la semaine de 35 heures en France entre 1998 et 2002, ont-elles réellement détérioré la compétitivité des entreprises françaises et engendré des destructions d'emplois ? La France a-t-elle enregistré, depuis, un recul particulier de ses performances économiques par rapport à ses partenaires européens ? Et les finances publiques ont-elles été plombées par ces lois ? L'examen dépassionné des données économiques et les comparaisons internationales fournissent une réponse négative à ces questions.


Des performances économiques records

En excluant de l'analyse la grande récession récente, l'activité dans le secteur privé en France a crû en moyenne de 2,1 % par an au cours des trente dernières années. Mais depuis la mise en place des 35 heures, loin de s'effondrer, la croissance de l'activité dans ce secteur s'est au contraire accélérée, passant de 1,8 % par an en moyenne avant 1997 à 2,6 % après. Avec même un pic au cours de la période de mise en place des 35 heures (2,9 % entre 1998 et 2002 en moyenne annuelle). Dans le top 5 des meilleures années qu'ait connu le secteur privé français depuis trente ans, trois se situent durant la période 1998-2002 selon le critère de la croissance économique et quatre si on retient celui des créations d'emplois. Le contexte économique mondial explique une partie de ces bonnes performances, mais une partie seulement : la demande étrangère adressée à la France a certes été plus dynamique après 1997 qu'avant, mais cette accélération ne s'est pas démentie après 2002. Et, par conséquent, elle ne peut être un élément explicatif des performances enregistrées entre 1998 et 2002.

 

 

 

De plus, depuis la mise en place des 35 heures, les performances françaises ont été meilleures que celles enregistrées dans le reste de la zone euro, et notamment celles de nos deux principaux partenaires, l'Allemagne et l'Italie. Ainsi, durant la décennie 1998-2007, la croissance française a été supérieure d'un point à celle de l'Italie et de 0,8 point à celle de l'Allemagne en moyenne annuelle.


 

Au cours de cette période, les agents économiques français, entreprises et ménages, ont dépensé plus que leurs homologues allemands ou italiens. En progressant de 0,8 % en moyenne annuelle, les dépenses d'investissement des entreprises ont été nettement plus dynamiques à Paris qu'à Berlin (0,3 %) ou à Rome (0,5 %). Les ménages français ont également contribué à ces bonnes performances : leur consommation a progressé en moyenne annuelle de 1,4 % dans l'Hexagone, contre respectivement 0,4 % et 0,9 % en Allemagne et en Italie. De plus, le maintien d'une consommation dynamique en France ne résulte pas du fait que les ménages seraient devenus " cigales " : leur taux d'épargne est non seulement plus élevé qu'ailleurs en Europe, mais il a également plus augmenté depuis 1998. Cette bonne tenue de la consommation résulte surtout du dynamisme des créations d'emplois en France, notamment lorsqu'on le compare à celles enregistrées outre-Rhin (voir tableau).


Des coûts salariaux maîtrisés

img.php?id=58030

L'Hexagone est aussi, parmi les grands pays, l'un de ceux qui a le plus réduit ses coûts salariaux unitaires (l'évolution du coût du travail corrigée de celle de la productivité, le juge de paix de la compétitivité coût d'une économie) dans le secteur manufacturier au cours la période 1997-2002. Seule l'Allemagne fait mieux que la France au cours de cette période. Cette amélioration est d'autant plus remarquable qu'elle s'est déroulée malgré une évolution du taux de change effectif (*) légèrement défavorable. La mise en place des lois Aubry n'a donc pas engendré de baisse de la compétitivité de l'économie française : l'augmentation du salaire horaire lié au passage aux 35 heures a été compensée par la modération salariale, une organisation temporelle plus flexible qui a permis l'amélioration de la productivité horaire du travail et la suppression du paiement d'heures supplémentaires ; et, enfin, l'aide de l'Etat, sous la forme de baisse des cotisations sociales, a amorti le choc.

img.php?id=58031

 

Entre 1997 et 2002, en maîtrisant ses coûts salariaux mieux que la plupart des pays européens et des pays anglo-saxons, la France a amélioré sa compétitivité-prix et gagné des parts de marché (voir graphique ci-dessus). Le poids des exportations françaises dans le commerce mondial, soutenues par la faiblesse de l'euro et la modération salariale, avait atteint un point haut en 2001.


Depuis 2002, Paris a connu en revanche une lourde chute de ses parts de marché. Principalement pour deux raisons : d'abord, une perte de compétitivité-prix des exportations françaises consécutive à l'appréciation du taux de change effectif de l'euro ; ensuite, l'engagement d'une politique de réduction drastique des coûts de production par Berlin. Ainsi, engagée depuis 2002 dans une thérapie visant l'amélioration de l'offre par la restriction des revenus et des transferts sociaux (réformes Hartz, TVA sociale), l'Allemagne a vu ses coûts salariaux unitaires diminuer en niveau absolu, mais aussi relativement à ses autres partenaires européens, dont la France. Cette politique explique environ 30 % des pertes de parts de marché françaises enregistrées au cours de la période 2002-2007.

 


Mais ces pertes ne sont pas une spécificité hexagonale. La politique menée par Berlin lui a permis de gagner des parts de marché aux dépens de tous les pays qui lui sont géographiquement et structurellement proches, autrement dit les grands pays européens. Et à cet égard, la France n'est pas celui qui souffre le plus : l'Italie a subi des pertes nettement supérieures encore au cours de cette période. Cela s'explique en grande partie par le comportement des exportateurs français, qui ont réduit leurs marges à l'exportation en limitant la hausse de leurs prix au cours des dernières années. Alors que les exportateurs italiens ont davantage laissé les prix à l'exportation augmenter. D'où des pertes de parts de marché près de deux fois supérieures pour l'Italie que pour la France depuis le début des années 2000 (voir graphique).


Un coût limité pour les finances publiques

Une autre critique récurrente - le coût des 35 heures pour les finances publiques - ne résiste guère, elle non plus, à l'examen. Depuis la mise en place des lois Aubry, les allégements de charges sur les bas salaires coûtent en moyenne 22 milliards d'euros par an aux administrations publiques. Mais cette somme n'est pas liée uniquement aux 35 heures puisque d'autres dispositifs d'exonération existaient auparavant, instaurés par les gouvernements Balladur puis Juppé au début des années 1990. Le supplément d'allégements engendré par les lois Aubry, pérennisé ensuite par le dispositif " Fillon " (ils ne sont toutefois plus conditionnés depuis lors à la durée du travail), s'élève à près de 12,5 milliards d'euros par an.


 

Cette somme ne représente cependant pas non plus le coût réel des 35 heures pour les finances publiques. En effet, les lois Aubry ont créé 350 000 emplois selon le bilan officiel dressé par la Dares et repris par l'Insee : ces créations d'emplois ont engendré 4 milliards d'euros de cotisations sociales supplémentaires par an. Elles ont permis également de diminuer le nombre de chômeurs et, par ce biais, de réduire les prestations chômage à hauteur de 1,8 milliard d'euros. Enfin, elles ont stimulé le revenu des ménages et donc leur consommation, engendrant un surcroît de recettes fiscales (TVA, impôt sur le revenu…) d'un montant qu'on peut estimer à 3,7 milliards d'euros. Au total, une fois le bouclage macroéconomique pris en compte, le surcoût de ces allégements ne s'élève donc plus qu'à 3 milliards d'euros annuels, soit 0,15 point de produit intérieur brut (PIB). Significativement moins que les 4,3 milliards d'euros dépensés chaque année depuis 2007 pour inciter les salariés à effectuer des heures supplémentaires…


Une France toujours attractive

Enfin, les 35 heures n'ont pas eu non plus d'effet négatif sur l'attractivité du pays, si on en juge par les flux d'investissements directs étrangers (IDE). Dans un contexte de globalisation financière croissante, la France a amélioré sa position depuis : alors qu'elle figurait en sixième place en tant que pays d'accueil de ces investissements étrangers nets au cours des années 1980, attirant moins de 4 % de l'ensemble des IDE, elle occupe régulièrement depuis 2002 la troisième place, derrière la Chine et les Etats-Unis, avec près de 8 % des IDE mondiaux.


En revanche, il y a bien un point noir dans le bilan des 35 heures : la fonction publique. La volonté d'abaisser le temps de travail sans procéder à des embauches en contrepartie a incontestablement eu des conséquences négatives, en particulier dans le secteur hospitalier. Mais du côté du secteur concurrentiel, l'examen des données économiques ne permet pas de corroborer la thèse selon laquelle les 35 heures auraient plombé l'économie française.


 

 

* Taux de change effectif : taux de change d'une zone monétaire, mesuré comme une somme pondérée des taux de change avec les différents partenaires commerciaux et concurrents. Une appréciation du taux de change, de l'euro par rapport au dollar, par exemple, affecte la compétitivité à l'exportation et à l'importation de la zone.

 

Dix ans d'assouplissement des 35 heures

 

Depuis 2002, de nombreux textes ont eu comme objectif d'" assouplir " les 35 heures. La loi du 17 janvier 2003, dite Fillon, comportait deux volets principaux. En augmentant le contingent d'heures supplémentaire de 130 à 180 heures, cette loi permet aux entreprises d'y avoir recours de façon structurelle à hauteur de quatre heures supplémentaires par semaine sur toute l'année. Cela permettait aux entreprises de rester à 39 heures si elles le souhaitaient. Les branches avaient même la capacité de négocier un contingent d'heures supplémentaires encore supérieur. Un décret du 9 décembre 2004 a d'ailleurs porté ensuite ce contingent réglementaire d'heures supplémentaires à 220 heures par an.

Dans le même temps, la loi de 2003 réduisait le coût pour l'entreprise de ces heures supplémentaires. Dans les entreprises de 20 salariés et moins, elles ne sont comptabilisées qu'à partir de la 37e heure, et le taux de majoration n'est que de 10 %. Pour les autres, il pourra être négocié entre 10 % et 25 % par un accord de branche. Par ailleurs, les dispositifs d'allégement des cotisations sociales employeurs introduits par les lois " Aubry " étaient désormais déconnectés de la durée du travail. L'ensemble des entreprises, qu'elles soient passées à 35 heures ou non, en bénéficient.

L'autre mesure phare a été la défiscalisation des heures supplémentaires en 2007. Elle comporte plusieurs volets. Tout d'abord, une réduction forfaitaire des charges patronales de 1,50 euros par heure supplémentaire est introduite pour les entreprises de moins de 20 salariés et de 0,50 euros pour les entreprises de plus de 20 salariés. La majoration des heures supplémentaires est portée à 25 % au minimum dans toutes les entreprises. Les salariés sont exonérés d'impôt sur le revenu pour les rémunérations versées au titre des heures supplémentaires dans la limite d'une majoration horaire de 25 %. Enfin, les charges salariales égales au montant de la CSG, CRDS, ainsi que de toutes les cotisations légales et conventionnelles sont, elles aussi, supprimées.

08:00 Publié dans Actualités, Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : rtt, 35 heures | | |  Facebook | | |

23 décembre 2011

Les 35 heures ne sont pas coupables

Alors que pour la droite les 35 heures sont responsables de tous les maux de l'économie française, Denis Clerc démontre chiffres à l'appui dans cet article un peu technique, mais très complet, que ce n'est absolument pas le cas.


Le débat sur les 35 heures n'a jamais cessé. Mais il rebondit, sous l'impulsion des plus hautes autorités de l'Etat. Ainsi, le président de l'Assemblée nationale, dans l'introduction au Rapport de la mission d'information publié le 9 novembre sur « La compétitivité de l'économie française et le financement de la protection sociale », écrit que « le choc des trente-cinq heures, concomitant du décrochage français, [a été] facteur de désorganisation du tissu industriel comme de pénibilité au travail (…). » Le 28 octobre dernier, le chef de l'Etat, sur France 2, en parlait comme d'une « catastrophe sociale et [d'] une catastrophe économique », les accusant implicitement d'être à l'origine des délocalisations, de la désindustrialisation et même d'une « pression sur les salaires ». Passons sur le fait que l'argumentaire présidentiel paraît contradictoire : soit les 35 heures ont incité certaines entreprises à délocaliser en raison des hausses du coût salarial horaire qu'elles ont provoquées, soit elles ont abouti à faire pression sur les salaires, mais il n'est pas très logique de les accuser des deux maux à la fois. Dans ce procès, examinons plutôt les faits. C'est ce que je me propose de faire ici, à partir des données existantes, principalement celles de la comptabilité nationale, qui a le mérite de présenter une vue d'ensemble.


Le partage de la valeur ajoutée


Il convient de la mesurer « nette », c'est-à-dire après déduction des impôts, des éventuelles subventions d'exploitation et de la « consommation de capital fixe » (l'amortissement économique correspondant à l'usure effective et à l'obsolescence des équipements), de manière à ne retenir que ce qui est partageable entre le travail et le capital. Pour l'ensemble des sociétés non financières, en 1997, avant que la décision de passer aux 35 heures soit prise, le partage de cette valeur ajoutée est le suivant : 20,6 % vont au capital (excédent d'exploitation) et 79,4 % au travail salarié. En 2002, année où la loi est devenue obligatoire pour toutes les entreprises de plus de 20 salariés, le partage passe à 19,6 % et 80,4 %, soit un transfert d'un point de valeur ajoutée nette du capital au travail, soit 6 milliards de l'époque (environ 7 milliards en euros de fin 2011). Incontestablement, la loi sur les 35 heures a donc provoqué une augmentation relative du coût salarial, de l'ordre de 450 euros par salarié et par an. Mais cette augmentation a été transitoire et, dès 2007, la situation antérieure est rétablie, voire un peu améliorée pour les sociétés non financières : 21,1 % pour le capital, 78,9 % pour les salariés. Dans l'ensemble, les 35 heures sont donc digérées sur le plan des coûts salariaux. Cette digestion s'est-elle faite au détriment de l'emploi ?


L'évolution de l'emploi salarié


Ce dernier, dans les sociétés non financières, est passé (en équivalent temps plein) de 11,5 millions (1997) à 13,5 (2003), puis a continué ensuite à progresser plus lentement pour atteindre 14 millions en 2007. Même s'il n'est évidemment pas question d'attribuer aux 35 heures toute cette progression, la croissance économique ayant sans doute joué le rôle essentiel, la RTT a aussi participé à l'amélioration conjoncturelle, en renforçant la baisse du chômage. Toutefois, dans l'industrie, principale branche exposée à la concurrence étrangère (tant pour le marché intérieur qu'à l'exportation), les effectifs n'ont pas augmenté de la même manière : faible progression entre 1997 et 2001 (passant de 3,92 millions en 1997 à 3,96 millions en 2001, toujours en équivalent temps plein), puis déclinant ensuite assez rapidement (3,54 millions en 2007 soit une perte de plus de 420 000 emplois). Cette baisse d'effectifs dans l'industrie est-elle imputable aux 35 heures ? On peut en douter, car, au cours des années précédentes, sur le même laps de temps (soit de 1991 à 1997), le nombre d'emplois dans l'industrie était passé de 4,4 millions à 3,92, soit une diminution relative (– 11 %) similaire à celle observée dix ans plus tard, entre 2001 et 2007 (– 12 %). Certes, aucune « loi » n'impose que les effectifs fondent ainsi mécaniquement dans l'industrie. Mais il s'agit seulement de souligner que cette fonte n'a pas été plus rapide au cours des années 2000 qu'elle ne l'avait été au cours des années 1990, et que les 35 heures ne l'ont pas accélérée : elles ont même eu le mérite de stopper l'hémorragie d'emplois industriels durant quelques années. La désindustrialisation – si telle est bien l'explication de cette baisse des effectifs – n'est pas née avec les 35 heures : le pire que l'on puisse dire à leur propos est qu'elles ont maintenu une tendance à la désindustrialisation qui leur préexistait.


L'évolution de la productivité

Toutefois, même cette explication ne semble pas très convaincante. Car la valeur ajoutée des branches industrielles (mesurée « brute », donc sans retirer la consommation de capital fixe, qui n'est pas disponible par branche), a progressé de 25 % entre 1997 et 2007 (en volume, c'est-à-dire après déduction de la hausse des prix à la production). Puisque, pendant cette même période, l'emploi (en équivalent temps plein) a diminué de 10 %, la productivité par tête a donc progressé de 39 %, soit au rythme annuel moyen de 3,3 %. Au cours des dix années précédentes (1987-1997), la progression de la valeur ajoutée brute (toujours en volume) avait été un peu moindre (+ 22 %), et les gains de productivité par salarié avaient été de 40 %. On ne constate donc pas de différence sur ce point entre la période 1987-1997 et la période postérieure à 1997 : dans les deux cas, les gains de productivité par tête l'ont emporté sur la progression de la valeur ajoutée, ce qui a provoqué des destructions d'emplois. En revanche, ce qui est important, c'est que la productivité horaire a augmenté nettement plus rapidement à la suite des 35 heures que cela n'avait été le cas au cours de la décennie précédente. En effet, comme la durée annuelle du travail par salarié a reculé de 6,5 % entre 1997 et 2007, contre un recul de 1 % entre 1987 et 1997, la productivité horaire a progressé de 48 % durant la dernière période, contre 40 % durant la décennie précédente. Il est assez remarquable de constater que, sur ce point, l'intégralité ou presque de la réduction de la durée du travail a été compensée par un surcroît de productivité horaire : les 3,54 millions de travailleurs de l'industrie de 2007 ont, malgré les 35 heures (ou peut-être grâce aux 35 heures, aux réorganisations et à la moindre fatigue qu'elles ont provoquée) produit en moyenne 69 000 euros de valeur ajoutée industrielle par tête en 2007, contre 50 000 (en euros constants) dix ans auparavant (+ 38 %). Et contre 37 000 vingt ans auparavant, soit + 39 % de progression entre 1987 et 1997. Les entreprises industrielles, dans l'ensemble, ont réussi à effacer les 6,5 % de baisse effective du temps travaillé.


L'évolution de l'excédent brut d'exploitation (EBE)

Cet EBE mesure la valeur ajoutée que conserve le capital. Cet excédent ne doit pas être confondu avec le profit, puisqu'il doit permettre de couvrir les charges que sont notamment les intérêts des emprunts et le renouvellement des équipements. Son évolution montre si la situation financière des entreprises industrielles s'améliore ou se dégrade. Entre 1987 et 1997, l'EBE a progressé en valeur de 25 %, Durant la décennie suivant, la progression de l'EBE a été de 18 %. Il n'y a donc pas eu dégradation, mais simplement ralentissement. Ce dernier ne doit rien à la progression des salaires, au contraire : la masse totale des rémunérations, cotisations sociales incluses, a nettement plus progressé entre 1987 et 1997 (+ 29 %) qu'au cours de la décennie suivante (+ 16 %). C'est plutôt la compression des marges, du fait de la concurrence accrue, qui est à mettre en cause : alors que les prix à la production progressaient de 7 % dans l'industrie entre 1987 et 1997, ils ont diminué de 7 % durant la décennie suivante. Les 35 heures – dans l'industrie – n'ont pas modifié le partage travail/capital, quasiment demeuré stable sur l'ensemble de la période, puisque le total des rémunérations a progressé à peu près au même rythme que l'excédent brut d'exploitation (alors que les premières progressaient un plus vite que le second durant la période 1987-1997). Ce ne sont pas les 35 heures qui ont affaibli l'industrie française, puisqu'elles ont été compensées par des gains de productivité plus rapides, mais la concurrence, qui a contraint à diminuer les prix de vente unitaires pour faire face à la mondialisation.


L'évolution du Smic


Le Smic est un salaire horaire. Si l'on ne voulait pas que la réduction de la durée légale du travail entraîne une baisse proportionnelle du salaire mensuel des salariés payés au Smic, ou à un niveau proche, il fallait donc augmenter le Smic horaire. Ce fut d'abord au moyen d'une machinerie complexe – les « garanties mensuelles de rémunération » –, puis, en 2005, enfin, par une hausse du Smic. Ce dernier est donc passé (en brut) de 6,01 € de l'heure en 1997 à 8,44 € en 2007. Soit + 40 %, se décomposant de la façon suivante : + 17 % pour compenser la hausse des prix, + 11 % pour compenser la diminution de la durée légale du travail, et + 8 % correspondant à la hausse du pouvoir d'achat du salaire horaire brut moyen des ouvriers durant cette période (puisque le Smic est indexé sur moitié de cette progression, majorée de temps à autre par des « coups de pouce » gouvernementaux dont la finalité est que le pouvoir d'achat du Smic progresse à peu près comme celui des ouvriers payés davantage que le Smic). Seule cette dernière composante a donc constitué une progression de pouvoir d'achat. Etait-ce raisonnable ? Du point de vue patronal, sans doute non, puisque cela revenait à payer 8 % de plus des salariés travaillant 11 % de moins. Mais du point de vue des salariés concernés, ne pas assurer à ces derniers une progression de pouvoir d'achat au moins égale à celle des ouvriers aurait abouti à leur faire payer la note des 35 heures. La solution a donc consisté à réduire sensiblement les cotisations sociales patronales. Le dispositif existait déjà depuis 1993, et avait été modifié à plusieurs reprises. Début 1998, un salarié payé au Smic permettait à son employeur de bénéficier d'une réduction correspondant à 18 % du salaire brut, et cet allègement diminuait progressivement jusqu'à s'annuler à hauteur de 1,3 fois le Smic. Martine Aubry élargit sensiblement le dispositif, portant l'allègement à 26 % (du Smic brut), avec une dégressivité annulant l'allègement à 1,7 fois le Smic, mais pour les seules entreprises ayant passé un accord de RTT agréé. En 2003, le gouvernement Raffarin étendit cet allègement à toutes les entreprises (y compris les moins de 20 salariés, qui, alors, avaient la possibilité de n'appliquer les 35 heures qu'au terme d'un délai supplémentaire de deux ans), puis le porta à 28 % du Smic brut en faveur des petites entreprises. Si bien que, en 2007, les allègements de cotisations sociales patronales représentaient un coût de 20,5 milliards d'euros, supporté par les finances publiques, dont un peu moins de la moitié (9,3 milliards) résultaient de dispositions antérieurs aux 35 heures. On peut estimer aujourd'hui le coût spécifique des 35 heures à une douzaine de milliards. Ce chiffre est à rapprocher du surcoût salarial engendré pour les entreprises du fait de la hausse du Smic destinée à compenser la réduction du temps de travail, et qui est estimé à 14 milliards. Autrement dit, pour les entreprises, la hausse du Smic a été neutralisée à peu près entièrement, mais par le biais d'une socialisation qui pèse désormais lourdement sur les finances publiques. En d'autres termes, le surcoût du Smic n'est pas supporté par les entreprises (qui ne peuvent donc s'en plaindre), mais par les contribuables. In fine, cela peut peser sur l'économie, mais proportionnellement pas davantage que la suppression de la taxe professionnelle (coût : 12 milliards), la détaxation des heures supplémentaires (coût : 4,5 milliards), la baisse de la TVA sur la restauration (coût : 3 milliards) ou la réforme de l'ISF (coût : 1,6 milliard). Curieusement, au moins du côté de la majorité, ce sont les 35 heures qui sont accusées de creuser le trou du déficit public, pas les autres mesures pourtant aussi budgétivores.


Au total, pour l'ensemble de l'économie comme pour les branches industrielles, il faut arrêter de faire des 35 heures le bouc émissaire de nos difficultés. Elles ont incontestablement suscité des difficultés. Mais surtout dans la fonction publique où, à l'exception du monde enseignant, elles ont été accordées sans aucune contrepartie, comme une mesure sociale, le blocage des embauches étant supposé amener les services à effectuer des gains de productivité, alors que cela a débouché sur une dégradation du service public, notamment (mais pas seulement) à l'hôpital. Pour en revenir aux entreprises, certes, les données quantitatives utilisées sont globales, et il est bien possible que certaines entreprises aient souffert des 35 heures,  mais cela signifie alors que d'autres en ont bénéficié, puisque, dans l'ensemble, on ne voit guère d'effets négatifs. Dans les branches industrielles comme dans le reste de l'économie privée, les 35 heures ont été « digérées » par des gains de productivité et un recul (limité et transitoire) de la part du capital dans l'ensemble de la valeur ajoutée. Et aujourd'hui, la crise a fait bien plus reculer cette dernière que les 35 heures ne l'ont jamais fait. La conclusion est limpide : si l'on veut améliorer le sort des entreprises, de l'emploi et de l'économie en général, sortir de la crise est bien plus important que supprimer les 35 heures, qui ne sont plus un handicap, si tant est qu'elles en aient jamais été un.


Denis Clerc
Article Web - 07 décembre 2011

Sur le même sujet, en plus "light" : 35 HEURES 111124_35heures.pdf

08:00 Publié dans Actualités, Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : rtt, 35 heures, compétitivité | | |  Facebook | | |

30 novembre 2011

La semaine de quatre jours, solution à la crise ?

Alors que le chômage atteint des nouveaux sommets (34 400 demandeurs d'emploi de plus en octobre en catégories A, pour un total de 2 814 000 et 4 193 000 en catégories A, B et C), n'est-il pas temps d'examnier sérieusement des solutions telles que la réduction du temps de travail ?


Ancien socialiste, élu conseiller régional d’Île-de-France sur les listes Europe écologie, Pierre Larrouturou est l’un des plus ardents défenseurs de la semaine de 32 heures, réparties sur quatre jours. Un voeu pieu en pleine crise financière ? Une utopie quand Manuel Valls et une partie de la gauche veulent oublier les 35 heures ? Au contraire ! Les 32 heures sont déjà appliquées au sein de quelques entreprises pionnières. Pour l’économiste, la réduction du temps de travail demeure aujourd’hui l’un des leviers les plus sûrs pour lutter contre le chômage.

http://www.bastamag.net/article1855.html


Basta ! : Quel bilan tirez-vous des lois Aubry sur les 35 heures ?


Pierre Larrouturou : Selon l’Insee, elles ont permis de créer entre 300 000 et 350 000 emplois à temps plein. Pour la droite, le bilan est catastrophique, mais elle n’a jamais pu faire aussi bien. Pour autant, on aurait pu faire encore beaucoup mieux. La réforme a été brutale et défaillante dans la concertation avec les partenaires sociaux. Il a manqué le dialogue qu’avait par exemple su installer Jacques Delors lors de la réforme de la formation professionnelle en 1971. Sur le fond, la deuxième loi Aubry a instauré des exonérations de charges sociales sans contreparties de créations d’emplois, une erreur majeure qui a donné des arguments à ses détracteurs.

 

Quelle est la réalité du temps de travail aujourd’hui en France ?


Après les assouplissements successifs mis en oeuvre par les gouvernements de droite et les subventions aux heures supplémentaires, on est revenu à 38 heures en moyenne pour les salariés à temps plein, ce qui se situe dans la moyenne européenne. La situation est quasiment la même qu’en 1995, lorsque le rapport Boissonnat, demandé par Édouard Balladur, proposait déjà une réduction du temps de travail de 20 % ! Mais aujourd’hui, 70 000 chômeurs arrivent chaque mois à Pôle emploi, et environ 250 000 en repartent en fin de droits. Revenir sur les 35 heures dans un tel contexte est un non-sens terrible !


Peut-on parler de réduction du temps de travail en pleine crise de la dette publique ?


La France a connu 1,2 million de chômeurs supplémentaires durant la crise financière. En Allemagne, la récession a été deux fois plus forte, mais le pays n’a enregistré que 200 000 chômeurs supplémentaires, soit six fois moins. Pourquoi ? 1,5 million de salariés sont passés en kurtzarbeit (travail à temps réduit) et ont travaillé 31 % de temps en moins. Cela a été un levier très puissant pour sauvegarder l’emploi. On ne peut pas sortir de la crise financière si on oublie qu’elle est avant tout une crise sociale. L’enjeu premier, c’est de donner à chacun un vrai boulot. Nous vivons dans une société de consommation où chacun a besoin de consommer. Pour sortir de la crise, il faut créer de l’emploi et revenir sur la baisse scandaleuse de la répartition capital/travail que la France connaît depuis trente ans. Et tant que le chômage sera fort, les salariés seront en position de faiblesse dans le rapport de force avec les employeurs.


Selon vous, la réduction du temps de travail est d’abord une réponse aux gains de productivité depuis les années 1970…


Le débat public se concentre actuellement sur la mondialisation (ou la démondialisation), mais la plupart des économistes reconnaissent que les délocalisations ne sont responsables que d’environ 15 % des destructions d’emplois. La vraie cause du chômage, ce sont les gains de productivité colossaux enregistrés depuis les années 1970. La productivité a été multipliée « seulement » par 2 entre 1820 et 1960, puis par 5 depuis 1960 grâce à la multiplication des robots et des ordinateurs. C‘est prodigieux !  Parallèlement, sur les quatre dernières décennies, le temps de travail hebdomadaire a quasiment stagné, alors qu’il avait presque diminué de moitié durant le siècle précédent. Mécaniquement, si la révolution de l’informatique ne s’est pas répercutée sur une réduction du temps de travail, elle s’est convertie en destructions d’emplois.


Mais comment financer une nouvelle réduction du temps de travail ? Les 35 heures coûtent aujourd’hui plus de 20 milliards d’euros annuels d’exonérations de cotisations sociales.


C’est un faux problème car la création d’emplois finance par elle-même la mesure. Si on diminue le temps de travail pour passer de 38 à 32 heures à temps plein, les créations d’emplois vont générer autant de cotisations supplémentaires pour les retraites et l’assurance-maladie. En parallèle, si on accepte que sur 200 nouvelles embauches, 150 bénéficient à des ex-chômeurs (les 50 autres étant pour de nouveaux entrants sur le marché du travail attirés par les créations de postes), ce sont 150 chômeurs de moins à indemniser pour Pôle emploi. Il faut conditionner les exonérations aux créations de postes : pour bénéficier de 8 % d’exonérations, chaque entreprise doit s’engager à créer 10 % d’emplois supplémentaires grâce aux RTT. Malheureusement, la deuxième loi Aubry n’a pas intégré cette condition. On subventionne aujourd’hui toutes les entreprises passées aux 35 heures, même lorsqu’elles n’ont pas généré de nouveaux emplois.


Avec une réduction du temps de travail, ne risque-t-on pas une nouvelle intensification des rythmes et un stress accru des salariés ?


Absolument, et c’est le second piège sur lequel avaient buté les 35 heures. L’intensification de la charge de travail a été un véritable scandale dans certaines entreprises. Dans une célèbre société de pneumatiques, des ouvriers qui manipulaient des produits sensibles et devaient ensuite prendre une douche ont vu cette activité passer du temps « professionnel » au temps libre. Pour éviter cela, il faut interdire la redéfinition du travail lors du passage des entreprises aux 32 heures : les pauses, le temps réservé à l’habillage, aux douches… Tout cela doit rester strictement identique.


Vous avez suivi la mise en place de la semaine de quatre jours dans certaines grandes entreprises pionnières en la matière, comme Mamie Nova, Fleury Michon, Monique Ranou. La réduction du temps de travail crée-t-elle une opportunité pour les salariés de s’investir dans la vie de leur entreprise ?


Oui. Et c’est le responsable DRH de Mamie Nova qui le dit ! Selon lui, le plus intéressant et le plus compliqué dans la réforme, c’est d’avoir justement réfléchi au contenu du travail. Quand le directeur d’une usine passe à quatre jours, il doit déléguer une partie de ses tâches à son N-1 (son subordonné, ndlr), qui doit faire de même, et ainsi de suite jusqu’au contremaître puis l’ouvrier. La semaine de quatre jours favorise ainsi la polyvalence des salariés. En 1998, le référendum interne chez Mamie Nova pour le passage à la semaine de quatre jours a été accepté par plus de 90 % des salariés. La concertation entre la direction et les actionnaires a été exemplaire, et quelques années plus tard, le médecin du travail a observé une baisse du stress et une hausse de la qualité de vie au travail.


Vous plaidez aussi pour un passage à la semaine de quatre jours dans les PME ?


Cela existe déjà. Je pense à une auto-école à Rouen, une coopérative d’insémination porcine à Pau, une agence de pub à Paris... L’important, c’est de conserver de la souplesse : certaines entreprises font la semaine de 32 heures sur cinq jours d’ouverture hebdomadaire, d’autre sur six, d’autres sur sept. La durée du temps de travail doit aussi varier en fonction des périodes de chauffe et des périodes de « relâche » qui rythment la vie d’une PME.


D’autres partisans de la réduction du temps de travail privilégient une approche « tout au long de la vie ». On pourrait donner une année sabbatique rémunérée aux salariés tous les dix ans…


Le rêve de l’année sabbatique et du tour du monde, ça ne concerne pas tous les travailleurs ! Le problème de cette hypothèse, c’est que durant les neuf autres années travaillées, le quotidien professionnel ne change pas. Et je crains les soucis lorsque le salarié reviendra de son année sabbatique, et qu’un autre aura été embauché puis formé en son absence. Doit-on licencier le nouveau salarié ? L’ancien ne sera-t-il pas pénalisé pour avoir quitté trop longtemps son poste ? Le marché du travail me paraît trop déséquilibré pour que les salariés puissent se risquer à de telles ruptures professionnelles.


La semaine de quatre jours peut-elle réduire les inégalités hommes/femmes ?


En 1997, le ministère du Travail tablait sur la création d’1,6 million d’emplois en CDI en cas de passage aux 32 heures. L’effet serait renforcé en le couplant à une politique volontariste en faveur des emplois d’avenir (logement, isolation thermique, énergies renouvelables...). Or, une telle mesure bénéficierait d’abord aux femmes, qui sont davantage victimes de précarité et de travail à temps partiel. Cela peut aussi être une opportunité de réduire les inégalités dans la répartition des tâches domestiques. Mais il y a un vrai risque : le temps libéré servira-t-il aux loisirs, à la vie familiale, aux associations, à la culture... ou à regarder de la pub et du porno en buvant du Coca-Cola ? Peut-être faudrait-il articuler la réduction du temps de travail à la redéfinition des rythmes scolaires, pour engager les parents, les enfants et l’Éducation nationale dans des activités associatives l’après-midi, après les cours du matin.


Le PS a retiré la réduction du temps de travail de son projet présidentiel, et l’opinion publique y semble peu sensible. Peut-on encore parler des 32 heures en 2012 ?


Il est troublant que la droite occupe le terrain des 35 heures depuis dix ans et qu’une large partie de la gauche n’ose plus en parler... alors que l’emploi est aujourd’hui le problème numéro un. Si on vit une campagne présidentielle fondée sur les petites phrases type « travailler plus pour gagner plus », les 32 heures n’ont effectivement aucune chance. Si on prend le temps d’expliquer qu’elles sont un levier majeur pour donner du travail aux Français et sortir de la crise, en montrant qu’elles réussissent déjà dans des grandes entreprises comme dans des PME, la donne ne sera pas la même. Au fond, c’est un problème de méthode : il faut parier sur l’intelligence des citoyens, pas sur leurs peurs.


Propos recueillis par Julien Bonnet

08:00 Publié dans Actualités, Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : chômage, emploi, rtt | | |  Facebook | | |

10 juin 2008

Près de 8 salariés sur 10...

Près de 8 salariés sur 10 ne sont pas intéressés par le rachat de leurs jours de RTT (réduction du temps de travail), selon un sondage LH2-Institut de l'entreprise, publié mardi dans "Les Echos" (réalisé les 16-17 mai et 30-31 mai par téléphone, auprès de 992 salariés).

A la question "cette année, pensez-vous vous faire racheter par votre entreprise des jours de RTT?", 79% des salariés répondent 'non', 11% 'oui', et 10% ne se prononcent pas.

Pour les tranches d'âges de 25 à 34 ans et 35 à 49 ans, le 'non' atteint 82%, tandis que les 18 à 24 ans répondent 'oui' à 24% (et 66% non).

Les employés, les cadres et professions intellectuelle supérieures sont majoritairement réticents au rachat de RTT (81%), tandis que les artisans, commerçants et chefs d'entreprise plus partagés sur le sujet (48% refusent et 36% acceptent le rachat de RTT).

A bon entendeur...

13:44 Publié dans Actualités, Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Sarkozy, pouvoir d'achat, 35 heures, RTT | | |  Facebook | | |

13 décembre 2007

L’UMP fait des provisions…

Depuis quelques jours, j’ai entendu à plusieurs reprises des membres de l’UMP dire dans les médias que le rachat de RTT n’engendrerait aucun surcoût pour les entreprises, dans la mesure où elles ont provisionné les montants correspondants. Jean-François Copé l’affirmé sur Canal + (Le Grand Journal du 12 décembre 2007) et Jérôme Chartier (député UMP) l’a confirmé sur France Inter (Le téléphone sonne du 13 décembre 2007). Leurs propos sous-entendent que les entreprises auraient mis « de côté » de l’argent pour faire face au paiement des jours de RTT.

Une provision est une écriture comptable destinée à matérialiser dans les comptes un coût probable (voire certain) dans le futur. Il s’agit d’une convention comptable, la provision ne fait pas l’objet d’une quelconque mise en réserve de la somme correspondante. Les entreprises provisionnent notamment les indemnités liées aux congés payés et aux RTT. Lorsque le salarié prend ses congés ou sa RTT, l’entreprise annule la provision (par le biais d’une « reprise de provision ») et constate le paiement de l’indemnité correspondante. Cette indemnité vient en lieu et place du salaire pour la période correspondante.

Prenons l’exemple d’un salarié payé 1500 € par mois (pour 20 jours, soit 75 € par jour) et qui prend 2 jours de RTT dans le mois. Son salaire sera de 18 x 75 = 1350 € plus 2 x 75 = 150 € d’indemnité de RTT, soit un paiement de 1500 €. L’entreprise a dû prélever 1500 € sur sa trésorerie. Elle a annulé la provision de 150 € qu’elle avait passé et inscrit dans ses comptes l’indemnité de RTT correspondante.

Supposons maintenant que notre salarié souhaite « monétiser » sa RTT. Il travaillera donc 20 jours et touchera donc un salaire de 1500 €. De plus, il se fera payer ses deux jours de RTT pour 150 €. L’entreprise devra donc payer les 1500 € de salaire, ainsi que les 150 € pour les RTT « monétisées ». Au final, l’entreprise devra donc décaisser 150 € de plus. Que cette somme ait été provisionnée ou non ne change rien à la trésorerie de l’entreprise : elle sera amputée de 150 € supplémentaire !

Au final, il s’agira bien d’un surcoût pour l’entreprise. Il est donc probable qu’elle y regardera à deux fois avant de « monétiser » les RTT. N’en déplaise aux grands gestionnaires de l’UMP…qui sont bien approvisionné en mauvaise foi.

PP

13:49 Publié dans Economie, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : pouvoir d'achat, salaire, RTT | | |  Facebook | | |