23 juillet 2008
Violence et chômage
Il y a maintenant quelques semaines, une étude sur le taux de violence par ville a été publiée dans la presse. Il s’agit du nombre de faits de violences (coups et blessures, vol avec violence) pour 1000 habitants.
Sans surprise, 7 villes du « 9-3 » apparaissent en tête du classement, la palme revenant à Saint-Denis avec 31,27 faits de violence pour 1000 habitants. A l’autre extrémité du classement, se trouve Marly-le-Roi avec 1,45.
J’ai eu l’idée de mettre en relation ce taux de violence avec le taux de chômage (obtenu sur le site de la Dares). Je n’ai pu faire le rapprochement que pour 200 des quelque 400 villes de l’étude.
Cliquez ici pour consulter le tableau (trié par département)
Franchement, je m’attendais à ce que le taux de violence soit corrélé avec le taux de chômage. Je ne veux pas dire que les chômeurs sont forcément violents, mais le taux de chômage est révélateur des difficultés économiques d’une région, et les difficultés économiques se traduisent par des difficultés sociales.
Avec les données précédentes, j’ai donc tracé un graphique (en excluant Saint-Denis car son taux de violence est trop élevé par rapport aux autres villes).
L’axe horizontal représente le taux de chômage et l’axe vertical le taux de violence. Chaque point représente une ville.
Je m’attendais à ce que, grosso-modo, les points soient alignés.
Mais en fait…pas vraiment !

Même si 75% des villes qui ont un taux de chômage inférieur à 7,5% ont un taux de violence inférieur à la moyenne (contre 54% pour celles qui ont un taux de chômage supérieur à 7,5%), on trouve beaucoup d’« anomalies ».
Quelques exemples :
Pour un taux de chômage de 6%, le taux de violence varie de 11,94 % à Evry (91) à 2,45% à Moulins (03).
Pour un taux de chômage de 8%, le taux de violence varie de 7,29 % à Vernon (27) à 2,37% à Foix (09).
Pour un taux de chômage de 12%, le taux de violence varie de 12,67 % à Marseille (13) à 3,36% à Tourcoing (59).
Sans doute la ville n’est-elle pas le niveau pertinent pour évaluer ce lien. Sans doute faut-il descendre au niveau du quartier.
Cela signifie qu’une réduction « en moyenne » du chômage n’est pas suffisante pour obtenir une réduction du taux de violence. Le cas le plus significatif est peut-être celui d’Evry où, avec un taux de chômage de 6%, donc relativement faible, on atteint un taux de violence très élevé. Cela provient-il de l’existence de « quartiers difficiles » ou à une violence « importée » d’autres zones voisines. Quoiqu’il en soit, cela met en lumière la nécessité de la réduction des inégalités en général et à l’accès au travail en particulier.
Je reste persuadé que la violence provient majoritairement des inégalités et des frustrations qu’elles engendrent, et du consumérisme proposé comme modèle de société.
On retrouve le mécanisme de la frustration que le sociologue américain Robert Merton avait mis en évidence il y a plus d’un demi-siècle. Merton disait la chose suivante : « nous vivons dans une société de consommation qui créé dans l’ensemble de la jeunesse des aspirations à la jouissance de ces biens de consommation. Cette société s’enrichit globalement mais elle maintient en son sein de fortes inégalités sociales. Dès lors il y aura toujours une partie des jeunes pauvres qui voleront pour posséder les mêmes biens. »
Les décennies passent et l’analyse Merton est toujours plus pertinente.
Contrairement aux résultats des enquêtes sur le sentiment d’insécurité qui montrent que les personnes âgées et les femmes sont globalement plus insécures, les enquêtes de victimation indiquent ici que ce sont les jeunes hommes (15-30 ans) qui sont les principales victimes de ces affrontements. Autrement dit, les jeunes garçons se battent entre eux, dans la rue et dans les parties communes d’immeubles, dans les transports en commun et sur le quai des gares, dans les cours de récréation et à la sortie des écoles (plus de 85 % des victimes d’agressions physiques sont les élèves eux-mêmes et non les enseignants ou les personnels administratifs).
Le cœur du risque d’agression met donc en scène des jeunes hommes résidant principalement dans et autour des quartiers populaires, et des victimes dont le profil n’est guère différent. De fait, c’est dans ces quartiers que s’exacerbent les logiques d’honneur et de revalorisation identitaire par le biais du territoire, deux phénomènes qui sont d’autant plus prégnant chez l’individu qu’il n’a par ailleurs pas grand chose de valorisant à quoi se raccrocher dans son histoire personnelle (origine nationale, histoire familiale, parcours scolaire, perspective d’insertion économique). Ce processus est tout à fait classique, mais il s’est incontestablement accentué au cours des quinze dernières années, du fait notamment de la pérennisation des situations de marginalisation de l’école et du monde du travail dans une partie de la jeunesse des quartiers populaires, tout particulièrement en ce qui concerne les jeunes (français ou étrangers) de familles maghrébines.
PP
13:15 Publié dans Actualités , Economie , Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : emploi, chômage, inégalités, violence




